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Qui était l’imam Bacosse Sobdar, Eugène Laurent, Etienne Pellereau, Lavoquer, Antois, Brown Sequard ? S’interroge-t-on jamais sur les noms des rues de la capitale et leurs rapports avec l’Histoire ? C’est ce qui a piqué la curiosité des élèves du Couvent de Lorette de Port-Louis. À travers le projet “50 ans, 50 rues”, réalisé avec l’aide de leurs professeurs dans le cadre des 50 ans de l’Indépendance, les élèves du LCPL sont allées découvrir l’Histoire de leur pays à chaque coin de rue de la capitale.

Depuis le 19 février dernier, tous les élèves du Couvent de Lorette de Port-Louis ont participé au projet “50 ans, 50 rues”, projet pédagogique initié par Marie-France Favory du Performing Arts Department, avec le concours d’autres professeurs et de Head Teachers. « Nous nous sommes rendu compte que les élèves ne connaissaient pas les noms des rues de Port-Louis, qui se trouvent quand même dans notre environnement immédiat. Il s’agissait de faire découvrir l’histoire à travers ce projet pédagogique », explique Marie-France Favory.

Powerpoint, maquettes, posters, panneaux, dépliants… elles n’ont pas lésiné sur les moyens, les filles du LCPL, pour enfin connaitre certains personnages historiques de Maurice. Non seulement elles ne se sont pas perdues en chemin (leurs profs leur servant de guides), mais encore, à chaque tournant, elles s’enrichissaient en Histoire, n’hésitant même pas à faire connaissance avec des habitants de certaines rues. De la Form 1 à la Form 6, des Non-Teaching Staffs aux parents, elles ont toutes battu les pavés de Port-Louis à la recherche du passé et du présent.

Elles ont ainsi pu découvrir que Sir John Pope Hennessy a grandement contribué à la libération de Maurice du joug britannique, que cet Irlandais avait été nommé gouverneur de l’île Maurice en décembre 1882, qu’il introduisit, entre autres choses, le service téléphonique à Port-Louis, en 1885. La plupart des rues y sont très anciennes, et à celles pour qui le nom de Pierre Poivre donnait jusqu’alors des picotements aux nez ou des éternuements, elles ont appris que cet homme d’élite naquit à Lyon le 23 août 1719, qu’il embarqua avec Mahé de Labourdonnais (sans qui Port-Louis n’aurait été sans doute qu’une bourgade) pour l’île de France, en 1746 ; qu’il était persuadé que les îles des Mascareignes seraient idéales pour y développer la culture des épices, ce qui a dû faire pouffer de rire certaines des élèves, car peut-on faire venir autres choses que des épices, quand on s’appelle Poivre ? Il retourna à l’île de France, le 2 décembre 1753,  avec cinq muscadiers et quelques girofliers qu’il essaie d’acclimater au jardin de Mont-Plaisir. En 1766, il fut nommé Intendant des îles de France et de Bourbon. Il y introduisit l’imprimerie, fit acclimater les épices (d’abord du poivre, comme il se doit ! girofle, muscade, cannelle…) et si les noms remplis de saveurs et d’arômes, comme le fruit à pain, letchi, mangues, longanes, ne nous sont pas étrangers, nous le devons à cet homme qui les cultivait dans son ancienne propriété de Mont-Plaisir, situé au Jardin de Pamplemousses.

Pour quiconque prend la peine de se documenter, les plaques des rues de Port-Louis racontent la vie d’un personnage. Quel homme se cache donc derrière la rue portant le nom d’Imam Bacosse Sobdar ? Selon les recherches des étudiantes du LCPL, ce serait lui qui aurait, en 1848, reconstruit la première mosquée de Plaine-Verte, détruite par un cyclone. Ce dernier, qui mourut à l’âge de 70 ans le 13 mars 1861, avait, avec sa famille, construit la première mosquée de l’île, l’Al Aqsa à Plaine Verte en 1806 à la rue Hassen Sakir, aussi connue comme la rue Pagoda. Autant de rues, autant de figures historiques et littéraires aussi. Suivront dans leurs déambulations dans les dédales de la capitale, la rue Renganaden Seeneevassen et la non moins explosives rue de La-Poudrière et celle, romantique, de Paul et Virginie, oeuvre d’un certain Bernandin de Saint-Pierre qui est aussi venu sur l’île, fait connaitre la destination Maurice — bien avant le tourisme — par le truchement d’un chef d’oeuvre littéraire, et qui, plus sérieusement, fut très caustique et mordant envers les esclavagistes de l’île et qui était un écologiste avant la lettre, et enfin, un homme qui plaçait l’indépendance de l’esprit au-dessus de tout. Des rues, des rues, comme autant de chapitres d’un livre d’histoire mais où, reconnaissons-le, les femmes sont rarissimes.

“Pour une élève, la patrie, ça reste un concept, tant qu’elle n’est pas incarnée”

Selon Mme Jumunah, prof d’anglais, la sortie pédagogique a profité aussi aux parents qui n’ont pas dédaigné à parfaire leurs connaissances historiques. « Certains d’entre eux ont participé à cette activité en réalisant des photos ou en organisant des interviews avec les habitants », dit-elle.

Dans le cadre des 50 ans de la fête de l’Indépendance, une exposition a été présentée jeudi et vendredi dans le hall du collège, dévoilant les travaux des élèves, de la Form 1 à la Form 6, incluant les classes prévoc. « Nous leur avons donné le champ libre d’exprimer leur créativité. Les filles sont venues avec des idées, des projets en powerpoint, des maquettes et nous avons découvert, à travers ce projet, beaucoup de talents », dit Francesca Salva, prof de français et de littérature française et aussi membre du comité du projet. Pour la prof Claudia Choyen, ce projet a aussi permis aux élèves de se mettre en avant, de voir les profs différemment et de nouer des liens.

Après avoir lancé le projet il y a trois semaines, Marie-France Favory a organisé une première rencontre avec les Form Teachers pour leur expliquer le projet, avant d’identifier et sélectionner ensemble plus d’une cinquantaine de rues de la capitale. Un tirage au sort a ensuite été organisé, car deux rues devaient être présentées par classe. Des livres de la bibliothèque de l’école, ceux de la bibliothèque municipale, comme “Le dictionnaire des biographies mauriciennes” et “Deux siècles d’histoire (1735-1935)” d’Auguste Toussaint, autre amoureux de l’Histoire et de Port-Louis de son vivant, ont été mis à la disposition des profs de l’établissement afin de recueillir des informations succinctes sur la vie et l’oeuvre des personnages historiques.

Pour Francesca Salva, ce projet a permis de « faire un pas en arrière dans notre mémoire, dans notre histoire, mais aussi, un pas dans le futur, pour que les élèves deviennent des citoyennes de demain. Pour une élève, la patrie, ça reste un concept, tant qu’elle n’est pas incarnée ».