KHAL TORABULLY

J’ai assisté aux fêtes de l’indépendance le 12 mars 1968, comme un adolescent ne comprenant qu’à moitié ce que signifiait ce passage de colonie britannique à « nation » indépendante. Cependant, les « bagarres raciales », prélude à cet acte libérateur, m’ont rapidement interpellé. Il est intéressant de réfléchir à cela et à la situation actuelle, en des signes où les régressions marquent les esprits et les politiques dans de nombreux pays du monde.

Duval, Ramgoolam et Mohamed

Mon père A.H.A. Razzaque, propriétaire du quotidien national Le Citoyen, m’a très tôt mis devant le fait politique. Il conversait régulièrement avec son rédacteur-en-chef, M. Lemême puis, M. Banharally au sujet de l’indépendance. Il était régulièrement en contact avec Gaëtan Duval et son agent, M. Mackee. Je surprenais les conversations des adultes. J’entendais, confusément, des mots comme référendum, indépendance, communalisme, ‘Hindu rule’, alliance Mohamed-Ramgoolam. Ou plus populairement, le coq (symbole du parti de Duval, le PMSD) « sante, soley leve » (le coq chante et le soleil se lève), inondait les esprits. L’ambiance ressemblait, pour moi, à un grand « fancy fair » avec de bons gâteaux « napolitaines » à la clé…

Nous étions voisins de sir Seewoosagur Ramgoolam, chez qui j’allais parfois, livrant des « commissions » de M. Issa. Dans l’ancienne case en tôle où Ramgoolam auscultait gratuitement des hindous venant de Triolet et du nord, je sentais que la campagne touchait tous les secteurs de la vie. Puis, il y avait ces visites des politiciens allant assister à des conférences à Londres. J’entendais des mots nouveaux : Constitution, système de best losers, rattachement à la France… J’ai assisté, plus tard, à l’arrivée de l’émissaire britannique, Anthony Greenwood, du mur mitoyen de notre maison, partagé avec la maison du futur Premier ministre Ramgoolam. Tant de mots, des signifiants sans réels signifiés, un amas de concepts que les adultes mettent en jeu dans leurs réalités, que l’enfant comprend de son mieux… J’avais déjà la certitude que nous avions deux camps, l’un pour l’indépendance, ce qui signifiait pour moi que les Anglais du gouverneur sir John Rennie allaient partir, et l’autre pour l’indépendance, avec un gouvernement mauricien issu des consultations et des décisions politiques, surtout de la Conférence constitutionnelle de 1965 qui revenait en boucle. Au niveau des signes qui envahissaient le paysage, le bleu était contre le rouge. Cela annonçait-il que nous allions avoir des bleus à l’âme et voir rouge à ce moment de notre histoire ?

Devant moi, le paradis mauricien, qui avait ses discours exclusifs depuis le passé colonial et plantocratique, fait d’un conflit diffus entre descendants de coolies, d’esclaves et de colons, se fissurait au grand jour. Les rues, avec des haut-parleurs, déversaient leurs flots d’ambitions et de visions divisives. Des voitures arboraient les affiches de Monaf Fakira, Razack Mohamed (allié de Ramgoolam, chef de file du CAM), Dada Mullack, Koenig, Duval, Fok Chak, Bissoondoyal, Ah Chuen, Forget, Chaperon… Des visages qui me sont restés. Des meetings, des haut-parleurs, des slogans, parfois, des railleries comiques ou tragiques, qui firent du pays une vaste scène d’affrontement politique. Le Citoyen s’en faisait l’écho.
Maintenant encore, j’ai de vagues souvenirs de la peur des « créoles », de la « population générale », d’une partie des musulmans, la crainte d’être mis en minorité par la majorité hindoue, qui mettrait des « langoutis » à tous. L’indépendance, pour moi, au milieu des chants « donn to lamin pran mo lamin, lamin dan lamin » du Parti Travailliste et du bloc politique pour le divorce avec le règne colonial, signifia très tôt que le pays à naître s’habillerait des costumes, kurtas ou langoutis, signes vestimentaires anodins, qui devenaient des emblèmes de la division nationale. Pâtisson, rougaille, ti-puri, minn et biryani s’affrontaient dans cette cuisine infecte. Ramgoolam, Duval et Mohamed cristallisaient ce moment de naissance de la nation à l’aune de l’appartenance communale.

L’état d’urgence et l’indépendance

J’entendis, tout le long des meetings et défilés, des mots comme « tapeurs » (nervis au service des politiciens), « nou-ferm » (le pouce était le symbole de reconnaissance des anti-indépendantistes, qui proclamaient leur fermeté face aux travaillistes), et, quelque temps avant le 12 mars 1968, date de l’indépendance, les « bagarres raciales ». Les divisions communales, inspirant les votes et les charriant vers la peur de l’autre, avec, évidemment, des entre-deux, débouchèrent sur des affrontements entre créoles et musulmans. Avant cette tragédie nationale ayant tué bon nombre de Mauriciens, j’avais entendu que la « bagarre » à venir était entre hindous et créoles. Des voix affirmaient que des « forces invisibles » auraient payé des tapeurs mouillés dans le trafic de drogue et le marché de la viande, pour déclencher un conflit, afin de décider les Anglais à rester au pays, malgré l’indépendance décidée aux plus hautes instances. Ils voulaient conserver leurs intérêts économiques, craignant des nationalisations dans le secteur sucrier.
Curieusement, j’ai suivi les événements en tant qu’écolier de « sixième » en 1967, puis en première année de collège en 67-68. Dans la transition entre colonie et état souverain, je passais moi-même de l’école primaire au secondaire. Dans la « guerre », je regardais des flammes et des fumées noires venant de Camp Yoloff ou de Ste-Croix. Le soir, parfois, je me réveillais en sursaut car depuis la rue Sir Edgar Laurent jusqu’à Cité Martial, certains frappaient sur les colonnes pour avertir d’une attaque. Puis les sirènes ou les appels du muezzin retentirent. On entendait des pas, des accélérations des voitures, et parfois, des coups de feu. Tout homme en âge de se battre allait « aux frontières ». Pour moi, c’était vraiment l’apocalypse. Mon ami, mon frère Roland, le voisin créole, sans nous dire « au revoir », partit dans la nuit avec les siens, nous laissant sans nouvelles jusqu’à ce jour. Mon ami Philippe, « kreol dekouler », métis blanc et chinois, m’annonça que pour échapper aux « langoutis » ou pagnes hindous, il émigrait pour l’Australie. Les amies de ma mère, Olga et Tida (qui m’a allaité) annoncèrent à ma mère que les choses étant dangereuses, elles ne viendraient plus la voir. C’étaient ses aides et dames de compagnie, un peu de notre famille. Au collège, notre surveillant eut la main tranchée. Les élèves créoles partirent étudier ailleurs. Les créoles et métisses de Cité Martial et des environs « migrèrent » vers Ste-Croix, Ward 4, Roche-Bois, Beau-Bassin, ou plus loin, en Australie, France, Angleterre, Afrique du Sud… C’était quelques semaines avant le 12 mars 1968. Le chant « donn to lamin pran mo lamin, la min dan lamin, anou batir la nation mauricienne » était devenu pour certains « pran mo lamin dan to lagel, a nou detrir nasion morisienn »… Un traumatique goût amer qui perdure 52 ans après.

La nation au temps du coronavirus

Le virus communal n’a jamais quitté l’île Maurice. Il se manifeste régulièrement en temps électoral, au moment des recrutements, de l’exercice de la méritocratie. Le fait de ne pas appartenir à la bonne communauté vous sélectionne encore sur les bases de votre couleur ou de votre religion, qui est devenu le facteur probant de la discrimination. C’est une trame qui émerge régulièrement depuis 1968.

52 ans après, Maurice n’a pas grandi. Pire, sa politique et sa démocratie sont trop souvent assujetties au fait communal. C’est un fait qui doit être mis en exergue. Au temps du coronavirus, l’on ne se trompe pas en disant que le virus communal couronne le « fait national ». Il est à rappeler que ce virus prolifère dans de nombreux pays, dont l’Inde, le Brésil, ou les USA, où des ultranationalistes agitent la peur et la haine de l’autre, le racisme, l’islamophobie et les attaques meurtrières contre les minorités. Le racisme institutionnalisé, en somme, comme « axe de politique » prioritaire. Les pays européens sont aussi impactés par ce virus. Les forces fascistes sont la deuxième force politique du vieux continent, maintenant confronté au coronavirus, rendant une politique des frontières plus complexe. Comment arrêter un virus et/ou arrêter et accueillir en même temps des victimes des guerres et de la pauvreté dans un contexte de décroissance économique et des guerres géopolitiques, sous la menace des violences identitaires ? Toute l’Italie est en quarantaine. Maurice aussi exerce une restriction au libre mouvement, sous mises en quarantaine de touristes.
J’y vois ici un signe des temps, une double pathologie de nos sociétés ouvertes aux mondialisations et promouvant une vision et une politique régressives où les humanités sont jetées à la mer ou laissées dans le froid des camps des réfugiés, « dans les eaux froides » des intérêts politiques ou économiques. Triste humanité, pourrait-on dire… Que d’occasions ratées…

Avec une centaine de touristes consignés dans des lieux clos par les autorités mauriciennes, me rappelant les mises en quarantaine des coolies à l’île Plate, Maurice défend ses citoyens de la propagation toxique du coronavirus. C’est tout à l’avantage de l’Etat mauricien. Cependant, en dehors des effets d’annonce, nos gouvernements successifs n’ont pas endigué la propagation d’un autre virus, le virus communal. Il est là, il se transmet dans les esprits, les politiques, les stratégies électorales, répliquant la période pré-indépendance. Comment le combattre, comme des citoyens et citoyennes le réclament sans cesse, constatant un clivage sur ce sujet entre eux et la classe politique ? N’oublions pas que Maurice est née dans « la guerre communale ». C’est-à-dire que l’acte fondateur de notre indépendance n’est pas une lutte contre les colonisateurs, mais contre nous-mêmes. Cela est aussi marquant dans l’excision des Chagos du territoire national. On nous a amputés de nous-mêmes. On a procédé à une « désarchipélisation », à rebours de l’histoire. Cela marque une double castration nationale pour moi.

A 52 ans d’indépendance, une question se pose : aurait-on remplacé la couronne britannique par la couronne de virus qui fonde quasiment l’ADN politique mauricien, c’est-à-dire, le virus communaliste ? Celui-ci s’insinue insidieusement dans notre vie quotidienne, créant une citoyenneté à deux vitesses, une mise à l’index des minorités, niant la méritocratie, qui en est la première victime collatérale. La question se pose au moment de la célébration des 52 ans d’indépendance de notre île, justement reportée pour cause… d’un virus à couronne. Sage précaution. On peut aussi se poser une question lancinante : ne serait-il pas temps de tuer l’autre virus qui nous empêche de couronner l’avènement d’une vraie nation mauricienne ?

11 mars 2020