Il y a plusieurs années déjà, les premiers éducateurs de rue avaient alerté les autorités sur l’existence de 6 000 enfants en situation de rue dans quinze régions du pays. Il y en aurait plus, affirmaient-ils à l’époque. Aujourd’hui, ce sont deux organisations non gouvernementales, SAFIRE et la MFPWA qui, après une enquête de huit mois sur le terrain, sont venues confirmer la présence de milliers d’enfants dans les rues. Ce constat vient rappeler que la prise en charge de ces enfants, malgré la première alerte, n’a pas été considérée et définie par les autorités.
6 780. C’est le nombre estimé d’enfants et d’adolescents en situation de rue à Maurice. Ce chiffre, présenté dans le rapport d’une étude faite par l’organisation non gouvernementale Service d’Accompagnement, de Formation, d’Insertion et Réhabilitation de l’Enfant (SAFIRE) et la Mauritius Family Planning and Welfare Association (MFPWA), sur la problématique des enfants en situation de rue, a suscité l’étonnement tant il est important. Toutefois, pour ceux qui interviennent auprès des enfants, dont d’anciens éducateurs de rue, l’estimation rendue publique par SAFIRE cette semaine n’est pas surprenante. En effet, il y a plus de six ans, soit avant la création de SAFIRE, les premiers éducateurs de rue avaient alerté l’opinion publique sur le phénomène grandissant des enfants qui avaient fait de la rue leur repaire. « À l’époque, nous avons avancé un nombre d’environ 6 000 enfants en nous basant sur nos observations dans une quinzaine de régions. Mais nous n’avions pas les moyens de nous rendre dans toutes les régions du pays. Ce qui nous faisait penser que les 6 000 cas ne reflétaient pas la réalité. Il y en avait, selon nous, davantage », confie un ancien éducateur.
La réintégration : un long processus
De son côté, Ismahan Ferhat, directrice de SAFIRE, rappelle que l’étude, tant quantitative que qualificative, a été effectuée sur une base nationale. De ce fait, précise-t-elle, les 6 780 cas estimés d’enfants en situation de rue quantifient le nombre réel de mineurs touchés par la problématique. L’étude a été menée par une équipe d’une trentaine de personnes, dans 30 régions réparties dans les huit districts de Maurice. Cependant, ce sont au total 3 940 enfants/adolescents (62,9% de garçons) qui ont été approchés au cours de cette enquête de huit mois. Dans un premier temps, les enquêteurs ont d’abord rencontré 940 enfants pour définir le profil des interviewés. Et au cours de la deuxième phase de cette étude, 1 500 enfants issus de poches de pauvreté, et 1 500 autres venant de régions non exclues du développement économique, ont été interrogés pour les besoins de l’enquête.
Entre les observations faites à l’époque par d’anciens éducateurs sur l’existence de 6 000 enfants de rue, et le récent constat de l’ONG SAFIRE, force est de constater que la situation n’a pas changé. Celle-ci est même préoccupante. « Je dirais que la situation des enfants de rue a empiré », se désole un des anciens éducateurs de rue.
La présence importante d’enfants dans les rues – pour différentes raisons, certes – est aussi une des conséquences du démantèlement brutal de l’équipe des éducateurs de rue à la fin de 2005. Après trois années sur le terrain, cette équipe avait abattu un travail considérable auprès des enfants, et révélé des problèmes graves qui les touchaient, notamment la consommation de colle, la non-scolarisation, la négligence parentale… Faute d’alternative aux éducateurs de rue, les régions occupées par ces derniers ont été négligées. « Lorsque SAFIRE (ndlr : mis sur pied par des ex-éducateurs de rue remerciés par le gouvernement à l’époque) a pris la relève, il lui manquait l’expertise voulue pour poursuivre le travail initié auparavant », explique l’ancien éducateur de rue.
Embryonnaire il y a six ans et en quête de financement, SAFIRE a connu un rodage difficile. Quand on sait que les premiers contacts avec les enfants repose sur une approche basée sur la mise en confiance, et relève, comme le rappelle l’actuelle directrice de l’ONG, « d’un long processus », il est clair que la réintégration sociale, voire scolaire, des enfants en situation de rue répertoriés à l’époque, a été lourdement handicapée. Bon nombre de jeunes sont restés sur le… pavé. D’ailleurs, au chapitre de la drogue, le rapport indique clairement que sur 271 enfants interrogés, 37,2 % fument du cannabis et 5,3% inhalent des substances addictives. En quelques années, la situation s’est inversée !
Pauvreté
Si aujourd’hui, l’ONG est structurée et compte douze éducateurs de rue, intervenant dans huit régions, elle n’accompagne que 200 enfants. En six ans, explique Ismahan Ferhat, SAFIRE a permis à vingt jeunes de réintégrer la vie sociale. Ce qui, a priori, semble peu. Mais, la directrice de SAFIRE attire aussi l’attention sur la rechute de certains durant l’accompagnement. Cependant, à lui seul, le démantèlement de la première équipe des éducateurs de rue ne peut être tenu responsable de la situation des enfants à risque sur la rue. Cette problématique est intrinsèquement liée à la pauvreté. Malgré la pléiade de programmes nationaux et de stratégies en place pour éradiquer la pauvreté, assurer le respect des droits de l’enfant et la loi sur l’éducation obligatoire des enfants jusqu’à l’âge minimum de 16 ans, les statistiques détaillées dans le rapport conjoint de SAFIRE et la MFPWA incitent à la réflexion sur leur fonctionnement et leur approche.
Par ailleurs, il serait aussi intéressant que des ONG bénéficiaires d’aides sous le programme de Corporate Social Responsibility (CSR) ou de fonds publics, qui ont pour mission l’encadrement des enfants dans différents secteurs, sortent de leur opacité et diffuse l’impact du travail fait pour réhabiliter les enfants.
L’initiative de SAFIRE et de la MFPWA vient combler une absence criarde en matière de recherche sur la problématique des enfants en situation de rue. Le rapport donne une idée précise des raisons qui poussent les enfants rencontrés à se tourner vers la rue, leur relation avec l’école (45,5% des enfants ayant fait l’objet de cette étude ont quitté l’école après le primaire), le monde du travail (76,9% des enfants interrogés ont commencé à travailler dans des secteurs variés : construction, nettoyage, au marché, etc. avant l’âge légal de16 ans), leur maison, la sexualité…
S’agissant des recommandations formulées, les deux ONG plaident pour une attention particulière des autorités à l’égard des enfants concernés, un programme d’information sur les risques liés à la drogue et la sexualité, une campagne de sensibilisation et d’information, auprès des enfants en situation de rue, sur les services existants pour la protection des mineurs, entre autres…