Elles sont étranges, les images que nous renvoie le monde ces jours-ci.
D’un côté ce déferlement d’assauts meurtriers, de visages déchirés par la peur, la souffrance, le chagrin, de corps mutilés, d’enfants martyrisés.

De l’autre un mariage princier au pays de la reine d’Angleterre, tout de faste, de beauté, de gants blancs, de chapeaux élégants, de chevaux caracolant. Enfin bref, un mariage princier au coût de 37 millions d’euros (près de Rs 1,5 milliard…)

Il y a tant de contrastes, et souvent de cacophonie, dans ce que l’on nous donne à voir et entendre qu’il convient plus que jamais d’être vigilant. Et de tenter, sans relâche et avec exigence, de tenter d’exercer un capital discernement.

Il y aurait beaucoup à dire autour de l’œuvre montrée ici, cette Statue de la Liberté, symbole de New York et des États Unis, qui se cache le visage dans les mains sur fond de bombardements. Si l’on peut être frappé par son actualité, elle remonte en fait à 1989. Et vient de l’artiste anglaise Gee Vaucher, icône punk, qui avait réalisé cette gouache pour figurer en couverture de l’album du groupe expérimental de hip-hop Tackhead. Illustratrice politique pour le New York Times et le New York Magazine dans les années 70, Gee Vaucher est aussi connue pour ses oeuvres qualifiées de protest art tout au long des années 80, alors que l’Angleterre était dirigée par Margaret Thatcher. Sa Statue de la Liberté avait été largement réutilisée au moment de l’élection de Donald Trump en 2016. Et elle pourrait aussi s’appliquer au contexte actuel, avec notamment la décision des États-Unis d’ouvrir leur ambassade à Jérusalem, affirmant ainsi la possession d’Israel sur cette ville qui cristallise le conflit israélo-palestinien. Et entraînant dans son sillage des manifestations, et une répression brutale de la colère palestinienne par Israël.

Là encore, on ne cesse de voir comment les perceptions et les positions divergent, en fonction de ce que l’on veut bien tenter de faire croire. Dans le camp Trump, c’est encore une fois la version des pauvres Israéliens se défendant légitimement contre les méchants Palestiniens qui est servie, aussi caricaturalement que cela. Et de l’autre côté, on a beau rappeler l’histoire de la Palestine, comment elle est placée sous mandat britannique à la fin de la Première guerre mondiale, comment la Déclaration Balfour, disant que le Royaume Uni considère favorablement la création d’un foyer national juif en Palestine, va y amener une nouvelle population et redessiner les cartes, comment le nouvel État d’Israel créé en 1948 n’a cessé depuis d’annexer de nouveaux territoires en repoussant les Palestiniens dans des territoires de plus en plus exigus, au mépris de tous les règlements des Nations unies, en encourant la condamnation de la «communauté internationale» mais jamais aucune sanction, grâce au droit de veto exercé par les États-Unis. Il reste que pour certains, Israël est dans son droit…

Les réseaux sociaux ont été agités, toute cette semaine, par la question de savoir si une voix enregistrée disait «Yanny» ou «Laurel». Allez voir sur internet, c’est assez fascinant. Comment certains sont convaincus d’entendre Yanny, alors que d’autres ne voient pas comment on peut entendre autre chose que Laurel…

Tout vient, apparemment, du fait qu’il s’agit d’une voix générée par ordinateur, qui induit donc des fréquences auditives auxquelles nous ne réagissons pas tous de la même façon.
Cela peut faire penser à l’histoire de Christian Andreas Doppler, telle que racontée par Siddhartha Mukherjee dans son ouvrage The Gene. En 1842, le scientifique autrichien avait affirmé que le pitch of sound (tout comme la couleur de la lumière) n’était pas fixé, mais dépendait de la location et de la vélocité de l’observateur. Les sceptiques s’étaient gaussés. Jusqu’à ce qu’en 1845 Doppler fasse monter à bord d’un train une formation de trompettistes. Leur demandant de tenir une note pendant que le train roulait en avant à grande vitesse. A la surprise de l’audience rassemblée sur le quai, une note plus haute émana du train alors qu’il s’approchait, et une note plus basse en émana alors qu’il s’éloignait…

C’est dire si l’affaire Yanny v/s Laurel n’est pas anodine. Elle montre bien que nous n’entendons et ne voyons pas tous les mêmes choses, et que notre perception de la réalité est très largement modulable.

D’ailleurs, regardez bien la Statue de la Liberté: et qui sait si, en fait, elle n’est pas en train de rire derrière ses mains, disait aussi à son sujet l’artiste Gee Vaucher. Avouez que vous ne l’aviez pas tout à fait vue comme ça…