Ils ont un toit sur la tête. Mais l’hiver sera rude. Vivre dans une maison construite avec des feuilles de tôle n’offre pas le confort idéal; elle ne fait pas barrière aux chutes de température. C’est la réalité pour de nombreux foyers mauriciens. Comme ces familles rencontrées à Kanpur, un petit village de Nouvelle France, qui appréhendent la saison hivernale, qui compliquera leur quotidien déjà précaire.

Avoir un lit pour dormir ne garantit pas une nuit tranquille. En hiver, ils sont plusieurs familles à subir le froid, la pluie et l’humidité

Au-delà la peur de se nourrir, de s’acquitter des dettes et des factures, vient s’ajouter la peur d’un hiver trop pluvieux. Impossible de remplacer la moquette qui a subi de gros dégâts suite aux inondations de ces derniers mois. En ce début d’hiver, Jessen et sa femme Diya scrutent les moindres rayons de soleil pour faire sécher leurs revêtements du sol afin de les replacer au moins dans la pièce servant de chambre à coucher à ce couple et ses deux enfants âgés d’un an et de cinq ans. Ce plan B est leur unique moyen pour “anpes zanfan mars lor sali fre”. Surtout que les lits sont accolés aux parois et que le froid et le vent entrent par les fentes et les trous.

Liliane a déjà sorti les molletons. Depuis quelques jours, elle a placé des bouts de tissus de flanelle en guise de barrière sur ces façades intérieures. “Pa kone ki pou atann nou sa lane-la. L’hiver n’est pas encore bien entamé qu’on dort déjà avec des pulls et trois couvertures, mais ça caille déjà beaucoup pendant la nuit.” Elle nous confie que ces vieux os sont habitués aux baisses de température. La plus grande frayeur de cette quinquagénaire : “Mo pe per ki gagn tro lapli.” Aucune pièce de sa maisonnette n’est étanche.

Le “luxe” d’être au sec.

C’est un calvaire que connaît aussi Patricia, dont le stress s’est accentué cette année. “J’ai perdu beaucoup d’effets personnels lors des grosses pluies de ces derniers mois. Nou pa’nn reisi redebout lor lipie ki nou pe bizin trakase kouma pou sirviv sa nouvo sezon-la”. Elle a déjà fait un stock de bouteilles en verre, que sa famille remplira d’eau chaude et utilisera en guise de bouillotte au fond de leur lit de fortune.

En ces jours d’hiver, “être au sec” est le minimum de confort rêvé par de nombreuses familles vivant dans la précarité. Mais ce “luxe” ne saura réchauffer leur quotidien déjà envahi par de nombreux autres problèmes. Contrainte d’abandonner son travail suite à un problème de santé, Greta se retrouve à “compter tout, du matin au soir, du soir au matin. Être pauvre est un travail à plein-temps. On s’en sort comme on peut. Nous ne mangeons pas beaucoup, nous calculons tout pour avoir toujours un minimum dans l’estomac”.

Les derniers mois de grosses pluies ont fait beaucoup de dégats. À Kanpur, plusieurs familles ont peur de subir de nouvelles séquelles d’une saison hivernale trop pluvieuse

“Lavi-la pe anfons nou inpe plis”.

Son cas est loin d’être une exception. Chez les autres voisins également, on ouvre le moins possible le frigo pour ne pas y voir sa propre misère, car la karay peut à peine nourrir toutes les bouches. En attendant que son compagnon, qui est manev mason, rentre du boulot, le menu de Liliane affiche riz et bouyon bred. Si la journée a été fructueuse, elle pourra offrir un petit supplément de viande à ses trois enfants. Mais les semaines à venir seront plus dures : “kan ena move tan, li pa gagn boukou travay”. Ils sont contraints de se rationner encore : l’unique revenu de ce foyer sert à payer d’autres postes de dépenses comme l’électricité et l’eau. Et comme un problème engendre un autre, elle ne cache pas sa crainte après avoir appris “ki gouvernman pou ogmant pri delo. Be kouma nou pou reisi sorti dan sa mizer la. Toulezour lavi-la pe anfons nou inpe plis”.

La débrouillardise et les sacrifices sont monnaie courante pour ces hommes, ces femmes et ces enfants. Mais en hiver, il faut redoubler d’efforts et d’astuces. En été, la femme de Jessen fait à peine tiédir l’eau du bain des enfants; en hiver, cela est impossible. Ce couple de trentenaires est contraint de laisser le gaz plus longtemps sous la marmite. “Nou gagn traka ki nou bonbonn gaz pa reisi tini ziska ki nou gagn kas pou aste enn lot.” Sa femme et lui prennent le risque de tomber malades en continuant à se laver à l’eau froide.

“Sitiasion-la bien grav”.

De son côté, Lilianne ne sait plus quoi trouver comme excuse pour expliquer à son adolescent qu’elle ne pourra pas lui payer le jaket mis en vente par le collège. Le plafond de sa modeste demeure est gorgé d’humidité et il lui faudra envisager l’achat de quelques planches de bois pour “kasiet la mizer ek pa tonb malad akoz mwazisir”. Les achats “superflus” seront une fois de plus remis à plus tard. Ils porteront les vêtements chauds ayant survécu à l’hiver dernier et qui n’ont pas été trop abîmés et troués par les termites et autres bestioles.

Pendant que les enfants et adolescents jouent et profitent des derniers rayons du soleil, les adultes s’inquiètent et comptent le moindre sou des dépenses quotidiennes

“La pauvreté à Maurice, ce n’est plus d’être à moitié nu, faute de vêtements. C’est faire face à tant d’inégalités et d’indifférence”, nous confie Greta. Jessen éprouve un sentiment d’amertume. “En 2018, alors que Maurice a plusieurs chantiers de développement en cours, la réalité des gens vivant dans la précarité empire. Sitiasion-la bien grav. Elle n’épargne pas ceux qui ont un travail et un toit.”

En effet, la précarité est partout, à Kanpur comme dans d’autres régions du pays. Elle emporte des générations sur son passage : enfants, étudiants, adultes, même les seniors. Personne n’est plus à l’abri. Et encore moins en hiver…