• La nouvelle route du littoral à l’arrêt depuis avril 2019
  • Un entrepreneur réunionnais, en partenariat avec un groupe mauricien, propose d’assurer l’approvisionnement d’andains et de roches massives de Maurice
  • L’exploitation d’une carrière de roches adéquates à l’île sœur indispensable à la poursuite du projet avait été interdite par la justice en avril 2019

Project Interface, une entreprise réunionnaise, propose d’assurer le complément de l’approvisionnement en roches du chantier de la Nouvelle route du littoral (NRL) en important des andains et roches massives de Maurice. Dans un communiqué de presse émise le 20 décembre, cette société réunionnaise, en partenariat avec la compagnie mauricienne AFEL, propose de garantir la continuité du chantier grâce à une win-win situation qui verrait les agriculteurs mauriciens trouver le financement nécessaire à l’épierrage de leurs champs, et le chantier de la NRL, actuellement privée d’approvisionnement en roches à La Réunion des suites de jugements favorables à une forte opposition des écologistes locaux à l’ouverture de carrières pour terminer la dernière portion d’environ 3 km de route sur digue. Alors que le projet d’approvisionnement de roches mauriciennes pour cette route annoncée en primeur par Week-End il y a quelques mois s’enlise, une campagne de lobbying en sa faveur refait donc surface pour tenter de faire repartir la construction de la route du littoral, dont l’arrêt actuel peut retarder le projet de plusieurs années.

La construction de la NRL, qui a débuté en 2014, vise à relier, par une route de plus de 12 kilomètres bâtie sur la mer, la ville de Saint-Denis et le port de La Possession, dans le nord-ouest de l’île. La route côtière actuelle, saturée, est également dangereuse pour les automobilistes à cause des éboulements réguliers de la falaise. La priorité de ce projet régional demeure donc la sécurisation de cet axe qui concerne 80 000 usagers par jour. Pour l’heure, la moitié de la NRL, bâtie en viaduc à plus de 20 mètres au-dessus de la mer, est pratiquement terminée depuis avril dernier. Pour l’autre partie, qui est élaborée sur des digues, plusieurs tronçons ont déjà été complétés, mais il reste 2,7 kilomètres à mettre sur pied.

Incidemment, il n’y a pas suffisamment de grosses roches disponibles à La Réunion pour terminer les travaux, d’où la mise en arrêt temporaire du projet. Le chantier qui devait se terminer en 2022 est maintenant repoussé à 2025 dans le meilleur des cas. Au coût de près de 2 milliards d’euros, la NRL est réalisée sous l’autorité du consortium français Vinci/Bouygues auxquels sont associés tous les grands acteurs du BTP de l’île sœur.

Comme souvent pour ce genre de projet, des allégations de corruption, favoritisme et trafic d’influence font l’objet d’une enquête des autorités depuis plusieurs mois.
Approvisionnement bloqué à La Réunion

Ce chantier exceptionnel nécessitait à l’origine 18,8 Mt de roches dont 8,6 Mt de roches massives pour la construction des digues. Au moment de l’arrêt du projet cette année, les besoins restants en roches massives étaient estimés à 3,6 Mt. Selon les prévisions initiales, ces besoins en roches devaient être couverts pour l’essentiel par les carrières de La Réunion. Mais ces prévisions ont été perturbées par plusieurs décisions judiciaires suite aux recours introduits par des opposants à l’ouverture de carrières.

Selon le communiqué émis par Project Interface, le blocage du chantier aura de très lourdes conséquences économiques et sociales. Déjà, précise-t-il le chantier de la NRL tourne au ralenti et les entreprises prestataires ont déjà été averties que si le déficit en matière d’approvisionnement en roches massives perdure, le chantier devra s’arrêter en mars 2020 et ne reprendre, au mieux, qu’au début de 2023, car les appels d’offre devront être relancés.

Outre la poursuite pour plusieurs années de la congestion de l’île au détriment de la population, le risque des licenciements d’un millier emplois directs et indirects est réel. En outre, cette situation est une menace réelle pour la survie de certaines entreprises, surtout celles spécialisées dans le transport qui ont dû investir dans des équipements neufs pour être en conformité avec les normes exigées pour de tels chantiers.

Roches importées de Maurice

Project Interface explique que la Région Réunion privilégie le recours aux andains qui sont des blocs rocheux issus de l’épierrage des terres agricoles de La Réunion lors des travaux réalisés dans le cadre de travaux d’aménagement foncier. L’entreprise réunionnaise précise qu’il est difficile de produire assez d’andains pour approvisionner le chantier NRL dans le délai imparti de trois ans quand on considère les moyens humains et matériels disponibles à La Réunion. Par ailleurs, l’extraction d’andains qui jouent un rôle de protection efficace contre l’érosion et le ruissellement comporte des risques pour les nouvelles zones urbanisées qui exigent la plus grande prudence dans le cadre du changement climatique.
L’entrepreneur de l’île sœur considère de ce fait qu’il ne faut pas négliger la solution complémentaire et ciblée du recours à l’importation de roches de l’étranger pour soutenir le manque de matériau produit à La Réunion afin de garantir un approvisionnement régulier du chantier.

Soutien du gouvernement mauricien

Dans ce contexte, Project Interface, qui a pour partenaire mauricien AFEL Ltd, et le soutien du gouvernement mauricien à travers le ministère de l’Agro-industrie, explique que la réussite de ce projet serait un exemple tangible de la coopération régionale. L’importation à La Réunion de roches massives en provenance de Maurice se ferait au Port pour intégrer les transporteurs locaux dans le processus afin d’assurer les livraisons. Selon les promoteurs, cet exercice pourrait être mis en place très rapidement, en quelques mois seulement, tout en respectant le cahier des charges rigoureuses relatif à la qualité des roches et celui de l’environnement pour le respect de l’empreinte carbone.

Malgré tous ces points positifs, le communiqué de Project Interface fait preuve d’un optimisme prudent puisqu’il concède qu’il serait inconcevable que le modèle de l’importation ne soit pas retenu sans un examen sérieux. La compagnie réunionnaise fait un vibrant appel pour que son projet soit inclus dans les solutions pour sortir de la crise le projet de la NRL.

Selon le partenariat Réunion-Maurice, c’est la seule voie qui est susceptible de garantir la continuité du chantier, en respectant le marché existant et sans engendrer des coûts supplémentaires. En outre, il éliminerait les indemnités de rupture de contrat tout en finançant une solution d’approvisionnement qui assure une livraison du chantier en temps et lieu.

Une situation urgente

Par ailleurs, Project Interface craint une décision négative qui impacterait gravement sur la poursuite du projet, avec à la clé des dédommagements massifs aux entreprises, une image entrepreneuriale dégradée de La Réunion et des Réunionnais. Enfin, les promoteurs réunionnais craignent qu’un nouveau report des autorisations nécessaires attendues dans les prochaines semaines sera néfaste au projet d’approvisionnement de Maurice et que le partenaire mauricien exploite d’autres avenues plus crédibles. En toute circonstance, il y a urgence pour la prise d’une décision !

Le choix contesté de la formule de digue

À l’île sœur, ce qui est aujourd’hui également contesté c’est le choix de bâtir la moitié de cette NRL sur une digue, alors que l’approvisionnement en roches massives n’était pas assuré. Ainsi, la décision, rendue publique fin septembre, d’ajourner les travaux de la seconde digue, entre La Possession et Grande Chaloupe, faute de matériaux, est malvenue, d’autant que lors d’une réunion multipartite en octobre dernier à Saint Denis, la collectivité a rappelé les engagements fermes pour terminer ce chantier.

Dès l’origine, le projet de digue a en effet provoqué une levée de boucliers des mouvements écologistes défendant la préservation de l’environnement, et de riverains, inquiets des conséquences qu’aurait sur leur santé l’ouverture d’une carrière. Une cascade de recours juridiques des écologistes notamment contre les décisions des préfectures autorisant l’exploitation des carrières d’andains et de roches massives ont obtenu gain de cause. En juillet 2019, même le schéma départemental des carrières a été modifié. De son côté, un collectif nommé Touch Pa Nout Roche de La Réunion avait pour sa part préconisé la construction de toute la route sur le modèle viaduc, et l’abandon pur et simple de besoins d’andins et de roches massives pour le volet digue du projet.

En amont, outre le fait que l’exploitation de carrière pour l’extraction des roches massives pour la digue avait été interdite par la cour à cause « des nuisances importantes pour la population et les atteintes graves à l’environnement et à la biodiversité », les magistrats avaient aussi fustigé le manque de prévision des promoteurs sur les moyens d’approvisionnement en matériau pour cette partie de la NRL.