FAIZAL JEEROBURKHAN,

MICHAEL ATCHIA,

RAHEEM GOPAUL

« Il n’y a pas de violence chez les plantes, il y a seulement de la compétition »                                                                                                                                     Francis Hallé *

Depuis quelque temps, certaines personnes semblent s’acharner contre les filaos qui se trouvent au bord de mer. D’aucuns disent que le filao est une espèce envahissante qui menace les plantes/arbres endémiques, et certaines personnes maintiennent que les filaos près des plages sont responsables de l’érosion. Il y en a même qui trouvent que, puisque “nanye pa pouse anba filao!” (Le Mauricien du jeudi 29 novembre 2018), il faut les enlever. Pourtant l’herbe “bourrique” y pousse, et très bien même! Qui plus est, lors d’une Table Ronde organisée par le groupe RAFAL concernant l’importance de nos arbres, un participant avait ceci à dire: « The filao tree, Casuarina equisetifolia, is perfectly adapted to the sea coast soil, the salty air and strong winds. The woody stem is strong, the roots anchor it securely, and the wind-resistant needle-like “leaves” filtering the air provide a soothing melody to our ears. The shade that the filaos provide and their roots, which bring up moisture and minerals, help the herbe bourrique  grow luxuriantly. On those stretches of the Pas Géométriques where animals are allowed to graze the animals also fertilize the soil and, together with the herbe bourrique, form part of a sustainable ecosystem. Both the filao roots and the matting herbe bourrique, together with les lianes batatran, prevent erosion of the soil, and hence the loss of the coastline. »

Qu’on le veuille ou non, c’est un fait que les filaos font partie intégrante de notre patrimoine culturel. Nos pique-niques se font souvent à l’ombre de ces arbres, et c’est un loisir sain incontournable dont bon nombre de nos compatriotes ne peuvent plus s’en passer. Ce serait certainement une aberration si un jour on ne voit plus de filaos au bord de mer à Maurice.

Ces quelques lignes, ci-dessous, extraites de Les Secrets des Arbres** méritent que l’on s’y attarde:

           (1) page 8 – « Dès lors qu’il y a un espace vert, la sociabilité est favorisée, le rejet de l’autre diminue. Il y aurait même un impact sur le racisme. C’est curieux, mais les arbres facilitent les relations entre des personnes… Ils sont un point de convergence possible. »

          (2) page 10 – « Les vieux arbres sont les plus efficaces pour dépolluer l’atmosphère. Quand les élus annoncent qu’en échange d’un vieil arbre coupé ils en replantent 10 jeunes, c’est une arnaque: il faut attendre 25 ans pour que les 10 jeunes commencent à compenser l’activité épuratoire du vieux. »

(3) page 60 – « Les arbres agissent notamment en libérant dans l’air des molécules volatiles, nommées phytoncides, qui leur servent de moyens de défense (antibactériens et antifongiques) …. Eh bien, ces molécules ont le pouvoir de renforcer certaines de nos cellules immunitaires, de stimuler la production de protéines anticancer et de réduire le taux des hormones du stress. »

(4)  page 63 – « Un de ces phytoncides ( le D-limonène, au parfum d’agrume) serait plus efficace que les antidépresseurs pour fournir un bien-être émotionnel et redonner le moral à des patients souffrant de troubles mentaux. »

Utilité des filaos

Ces magnifiques arbres que sont les filaos, originaires d’Australie et de l’Asie du Sud-Est, furent introduits à Maurice en 1768 par l’Abbé Rochon. Si cette ceinture verte presque tout autour de l’île est toujours là, telle des sentinelles surveillant la mer, c’est pour de très bonnes raisons. S’adaptant bien au sol calcaire et l’air marin sur nos côtes, les filaos ont séduit les puissances coloniales pour leurs utilités multiples. Ils permettaient aux pouvoirs en place de mieux se défendre contre l’invasion de l’île à partir de la mer car les soldats pouvaient se réfugier derrière ces arbres pour ne pas s’exposer à des tirs ennemis. Le bois du filao était utilisé comme bois de feu ou pour la production du charbon de très bonne qualité;  étant un bois dur et résistant, il était aussi très utilisé comme bois de charpente et pour la construction des cabanes.

  De nos jours, les filaos servent toujours de brise-vent aux arbres des vergers ainsi qu’aux plantations de canne à sucre et de légumes. Tout comme les légumineuses, les racines du filao ont la capacité de fixer l’azote qui se trouve dans la terre, rendant le sol plus riche et fertile. Ces arbres, qui peuvent survivre jusqu’à 40 à 50 ans, servent d’habitat à certains reptiles et insectes, ainsi qu’à des oiseaux exotiques aussi bien qu’endémiques. N’oublions pas que le bruissement du vent dans les filaos, tout comme le chant des oiseaux, a un effet salutaire sur notre psyché    en diminuant tensions et stress, en combattant troubles du sommeil et états dépressifs, en nous aidant à retrouver la paix intérieure.

Les quelques lignes ci-dessous, du livre de géographie écrit par R.H.Ardill en 1945***, nous donnent une idée de l’importance des filaos: « Over the greater part of the island most of the trees are EXOTICS. This means that they have been brought from other countries, principally India, America, and the West Indies. Among these trees are the Tamarin, Técoma, Mahogany, Flamboyant, Badamier, Eucalyptus and Filao…. Around the coast one finds a belt of filao in the Pas Géométriques (these are strips of Government land, about two hundred and fifty feet wide, beside the shore). The graceful filaos protect the sugarcanes from strong winds, are valuable as fuel and, at the same time, increase the beauty of the beaches. Very good charcoal is made from filao wood, and the trees are also used in the building of seaside campements and huts. » 

L’homme, le plus grand danger pour la Planète

On prétend que le filao est une espèce envahissante comme la goyave de Chine ou le Ravenal. Ce n’est pas le cas. En fait, c’est l’homme “moderne et civilisé” qui est la plus grande menace pour la biodiversité sur notre planète Terre.

On n’a qu’à regarder ce massacre que font certaines multinationales dans les forêts en Amazonie et en Indonésie, pour ne mentionner que ces deux régions. Même chez nous, à Maurice, des arbres centenaires ne sont pas épargnés quand on décide de « développer ». Il semblerait que l’on peut tout raser, et avec impunité. Après l’abattage de centaines d’arbres pour élargir une route menant à Grand Bassin, voilà que maintenant on va enlever encore plus d’arbres pour l’aménagement d’un parking ! À travers le pays, cette atteinte à la Nature continue sans relâche: Mon Choisy, La Cambuse, Rivière-Noire, Promenade Roland Armand, Bain de Rosnay, Anse La Raie…. Tous ces grands arbres qu’on enlève, qu’on détruit, qu’on massacre, ont pris des années et des années avant d’en arriver là. Mais, en ce qui concerne la mise à mort d’un arbre, cela se fait si facilement en quelques tours de tronçonneuse! Quand on dit haut et fort qu’on va planter deux arbres pour chaque arbre enlevé, nous constatons que c’est un slogan creux – tout comme le MID (Maurice-Ile Durable), excellent concept qui fut développé, mais qui ne fut jamais appliqué par le gouvernement précédent.        

C’est bien l’homme qui est le bâtisseur de civilisation sur cette planète, civilisation humaine, scientifique et technologique, sans oublier l’art et la littérature. MAIS c’est aussi l’homme qui représente, quand il agit sans compassion, le plus grand danger pour la vie sur la planète Terre – de par son égoïsme, sa gourmandise et sa tendance à tout accaparer. Le résultat c’est ce réchauffement de la terre dû en grande partie à notre style de vie, basé sur les énergies fossiles, sans oublier la pollution globale qu’ont créée nos industries et nos véhicules qui alimentent la surconsommation.

Chez nous, la tradition anba filao doit être respectée car elle fait partie intégrante de notre société, de notre culture, de notre âme! Que les générations futures puissent profiter, tout comme nous, de ces merveilleux pique-niques au bord de mer à l’ombre des filaos.

* Francis Hallé: Botaniste explorateur, professeur émérite à l’université de Montpellier

** Les Secrets des Arbres: Hors-série La Vie, juin 2018

*** R.H.Ardill:  A School Geography of Mauritius.

                                  Government Printer, Mauritius,1945