À Sans-Souci, à Bellaca, et à la multitude des anonymes

dont les traces hanteront pour l’éternité notre Histoire.

AVINAASH I. MUNOHUR

Politologue

La commémoration de l’abolition de l’esclavage sera-t-elle cette année encore marquée par la lenteur des autorités publiques à faire aboutir le projet pour la construction d’un Musée de l’Esclavage à Port-Louis? Les entretiens et articles récents du Dr Jimmy Harmon ont amplement mis en lumière une situation de latence étatique, alors que ce musée devrait être une priorité pour n’importe quel gouvernement. Un Musée de l’Esclavage dont le but aurait été l’éducation des Mauriciens, mais aussi des visiteurs étrangers, sur l’histoire de la traite d’esclave dans l’océan Indien est absolument essentiel pour la pérennité de notre vivre-ensemble.

Le choix de l’Hôpital Militaire pour être le lieu de ce musée revêt d’ailleurs également une très grande importance. D’une importance historique déjà au vu du symbole qu’incarne ce bâtiment, construit en 1740 et ayant vu défiler aussi bien des soldats, que des esclaves ou des travailleurs engagés. Ce lieu revêt également une très grande importance stratégique. En effet, il serait profondément malheureux que le Musée de l’Esclavage et l’Aapravasi Ghat ne soient pas côte à côte. Dans le meilleur des mondes, ces deux lieux de mémoire auraient d’ailleurs dû faire partie d’un seul et même complexe muséographique, qui aurait été dédié à toutes les diasporas venues peupler notre pays sous les différents régimes coloniaux.

Il ne s’agit pas ici de faire un amalgame simpliste sur ce que furent l’esclavage et l’engagisme – qui ont bien évidemment leurs particularités propres – mais plutôt de témoigner du lien profond qui unit ces deux formes coloniales du travail qui se sont inscrites dans une certaine stratégie de l’accumulation et du développement du capitalisme à Maurice et dans la région océan Indien. Ce point est absolument central car l’esclavage et l’engagisme, tout comme le colonialisme lui-même, sont les traces impérissables d’une seule et même Histoire : la nôtre. Et ce point est particulièrement pertinent dans une société multiculturelle comme la nôtre où le rapport de l’individu à l’identité passe par la médiation du religieux, de la culture ancestrale ou encore de la langue d’origine. L’Histoire de notre pays s’avère ainsi être le lieu privilégié d’une rencontre entre le commun et la différence, et se doit ainsi d’être le fondement qui unit nos différences.

Cette question des traces historiques nous semble d’ailleurs particulièrement importante aujourd’hui à Maurice. Il suffit d’effectuer un tour d’horizon général pour nous rendre compte qu’un bon nombre de bâtiments et de structures datant des différentes époques coloniales sont laissés dans un état d’abandon inquiétant. Padma Moulin-Utchanah, dans un article publié dans ces mêmes pages en décembre 2018, décrit d’ailleurs bien cette situation et le danger qu’elle représente pour notre mémoire collective et pour la possibilité même du développement d’une conscience commune qui renforcerait le sentiment d’appartenance des citoyens mauriciens à une communauté nationale.

Madame Moulin-Utchanah a parfaitement raison lorsqu’elle conclut qu’il s’agit là d’une stratégie politique qui s’inscrit clairement dans un effort – partagé par tous les gouvernements depuis 1968 et allant crescendo – d’effacer les traces du colonialisme à Maurice. Il n’y a là rien d’étonnant d’ailleurs, car l’effacement de ces traces s’inscrit dans la volonté de faire oublier que nous avons obtenu notre indépendance dans des conditions très particulières : celles de l’effondrement progressif mais systémique de l’Empire Britannique à la suite de la Seconde Guerre mondiale.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu dans notre pays de grandes luttes d’émancipation contre l’oppression coloniale – il y en a bien évidemment eu, à commencer par le marronnage. Cela signifie bien plutôt que les rituels que certains partis politiques entretiennent autour des « tribuns » qui nous auraient libérés du joug colonial et envers lesquels nous avons apparemment une dette politique infinie – dette qui se doit d’être acquittée auprès de leur descendance à chaque élection – ne sont rien d’autre qu’une stratégie politique pour la conservation et la reproduction du pouvoir postcolonial.

Ainsi la substitution des traces historiques par des mythes identitaires dans les discursivités politiques relève d’une propagande qui empêche aujourd’hui le développement d’autres modes de l’action politique. Nous sommes clairement dans une situation où le pouvoir, afin de se maintenir, perpétue une stratégie d’enfermement identitaire au lieu de mettre en place une politique culturelle dont la visée serait l’effondrement des barrières identitaires, grâce notamment à la valorisation de notre Histoire.

À quand donc une politique culturelle qui sache rendre justice et faire honneur à notre histoire et à notre patrimoine ? À quand un ministère des Arts et de la Culture mis au service du développement d’une industrie culturelle, artistique et patrimoniale qui soit enfin à la hauteur des immenses talents de nos artistes et qui fasse enfin le pont entre les lieux de nos origines et le lieu de notre avenir ? Il nous semble que les réponses à ces questions sont intimement liées à la refonte même du lieu politique à Maurice. En effet, les questions de patrimoine, d’art et de culture sont inséparables de la question des représentations politiques, ce qui revient à dire qu’elles relèvent d’un enjeu de pouvoir profondément important pour le maintien et la conservation des dynasties politiques. Ce n’est donc pas un hasard qu’aucun parti politique historique ne propose une politique claire et précise quant aux questions de la conservation de notre patrimoine colonial et de l’enseignement de notre Histoire. Ils savent parfaitement bien que les mythes qui participent à leur existence apparaîtront dès lors pour ce qu’ils sont vraiment : des fictions idéologiques.