« La majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde » – Gilles Deleuze

AVINAASH I. MUNOHUR
Politologue et fondateur du think-tank indépendant Mauritius Forward

Nous y avons encore eu droit : le représentant d’une petite assemblée socioculturelle parlant au nom d’une communauté entière comme si ce droit lui était naturellement acquis et comme si le pouvoir politique était sa propriété privée. Cette scène est malheureusement parfaitement familière pour les Mauriciens car rejouée à chaque manifestation religieuse, par tous les leaders politiques, à l’approche d’une élection générale.

Il y a, par-delà l’inquiétude que produisent ces images, une question importante à se poser : est-ce que la représentation politique doit forcément être assimilée à la représentation de l’identité – identité comprise exclusivement comme une subjectivité religieuse et/ou culturelle ? Ou, pour dire les choses autrement est-ce que la politique, dans un pays multiculturel, est condamnée à être confisquée par le religieux et le socioculturel ? Il s’agit là de questions complexes qui font appel à tout un arsenal conceptuel qui engage les notions même de politique et de représentation aujourd’hui.

L’espace politique dans l’Île Maurice postcoloniale a toujours été divisé, avec d’un côté une pratique économique sociale-libérale et de l’autre une pratique de la représentation politique assujettie à la logique de l’identité. Il s’agit en fait des deux faces de notre contrat social, qui vient de très loin car déjà inscrit dans le libéralisme de Locke et Hume – les fondements philosophiques du colonialisme britannique. Mais il est tragique de constater que nous n’avons jamais eu de cesse de renforcer cette logique identitaire dans l’Île Maurice d’après le colonialisme – celle-ci ayant pénétré et distordu la notion même de la citoyenneté dans notre pays.

Sommes-nous donc entièrement condamnés à être prisonniers des socioculturels de tous bords et des dérives qu’ils peuvent produire ? Ou bien pouvons-nous espérer voir émerger un autre espace politique qui permettrait d’assurer enfin la séparation de l’État, du religieux et du socioculturel ? En d’autres termes, comment pouvons-nous envisager de sortir de cette logique de l’identité qui ne cesse de creuser le trou du communalisme et de la racialisation de notre société ? Comment, pour utiliser le terme de l’éminent philosophe Ernesto Laclau, contrer et résister au populisme engendré par la guerre des identités ?

Le terme peut sembler extrême, mais ne nous faisons aucune illusion car c’est bien de cela qu’il s’agit à Maurice : nous sommes tombés dans le piège qui est en train de transformer la politique elle-même en une guerre des identités. Il est donc urgent de construire d’autres outils politiques nous permettant d’enrailler cette logique qui nous mènera tous à notre perte car le communalisme n’est pas un jouet avec lequel nos gouvernants et leurs complices peuvent s’amuser sans conséquence. Disons le haut, fort, et sans tabou : le communalisme c’est la guerre !

Et nous devons absolument défier et enrailler cette forme idéologique, symbolique, discursive et identitaire de la guerre afin qu’elle ne devienne jamais une guerre réelle. Il nous faut pour cela repenser la politique elle-même et imaginer son autre lieu. Il s’agit là d’un immense défi pour les intellectuels, les collectifs engagés dans les luttes diverses et les personnes souhaitant aujourd’hui s’engager. Nous ne cessons d’ailleurs de constater la multiplication de nouveaux groupes de réflexion et de nouveaux partis politiques. Ces derniers témoignent d’une profonde volonté de changement et du fait qu’une frange de plus en plus importante de nos compatriotes a compris que nous ne pourrons plus continuer sur cette voie qui nous mène au désastre. Ces collectifs souffrent malheureusement d’une immense faiblesse : ils sont, pour l’instant, incapables de proposer une autre hégémonie qui soit en mesure d’affirmer la revendication d’un autre espace politique face à l’hégémonie de la guerre des identités.

Car c’est exactement de cela qu’il s’agit : d’une production hégémonique. La question de l’hégémonie – de sa conceptualisation opérative par Gramsci à son renouvellement poststructuraliste par Laclau – n’a jamais signifié une forme simple de domination d’une majorité sur une minorité comme semble le suggérer un nombre important des reprises de type journalistique. L’hégémonie a toujours été, et sera toujours, un outil conceptuel extrêmement puissant pour penser la déconstruction même de la fable de l’existence d’une majorité politique homogène et universelle dans une multiplicité sociale. Ainsi, et à contre-courant de certaines idées reçues, l’hégémonie à Maurice peut se résumer ainsi : c’est l’alliance de l’infrastructure capitaliste postcoloniale avec la superstructure idéologique de la politique des identités. L’hégémonie à Maurice, c’est les deux à la fois ! Tous les rapports de pouvoir et la reproduction sociale de ces rapports de pouvoir sont mis au service de la reproduction de cette hégémonie qui permet la continuation de la relation coloniale par d’autres moyens.

Comment donc, dans ce contexte, penser un autre espace politique ? Il nous semble évident que ce dernier n’aura d’autre choix que de prendre appui sur l’histoire de l’émancipation à Maurice, car l’enjeu idéologique se situe précisément là : comment faire jouer l’émancipation sociale et économique contre la guerre des identités ? Le militantisme avait su se positionner sur ces fondements à la fin des années 70, avant de basculer dans l’autre face de la logique identitaire : le Mauricianisme compris comme un monoculturalisme transcendantal et universel. Cette vision simpliste et d’un utopisme douteux avait été clairement rejetée au début des années 80, signifiant par là même l’effondrement de l’hypothèse militante à Maurice. D’autant plus que les dérégulations économiques de ces années-là ont permis un accès rapide au bien-être et à l’élévation du niveau de vie d’une majorité de Mauriciens, reléguant la lutte des classes – dans sa forme militante – aux livres d’Histoire.

Mais l’Histoire a parfois cette mystérieuse tendance à vouloir se répéter, et les dérégulations libérales ayant permis une meilleure distribution des richesses à partir des années 80 ont laissé place à la prédation de plus en plus vorace et à la spéculation sans contrôle du capitalisme financier sur nos biens communs. La classe moyenne est étouffée, la mobilité sociale ne fonctionne plus, l’école et l’hôpital sont abîmés, l’insécurité explose, et de plus en plus de nos concitoyens voient leurs acquis sociaux fondre comme neige au soleil. Parallèlement à cela, nous sommes forcés de constater que le dogme ultra-libéral de la fin de l’histoire – incarné par le pseudo-hégélianisme de Francis Fukuyama – a produit des séquelles profondes au sein même des collectifs qui avaient su proposer des résistances efficaces aux dérégulations sauvages et inconsidérées de néolibéralisme, et à la volonté de cette dernière de défaire la dèmos-cratie (dèmos se traduisant ici par peuple). Car voilà bien le secret intime de la politique des identités à Maurice : défaire le peuple ! La guerre des identités ne sert à rien d’autre qu’à endormir les masses par l’exacerbation des passions religieuses et culturelles, alors que les processus d’accumulation, le pillage des ressources au bénéfice de quelques individus et leurs proches, et la confiscation de plus en plus inquiétante de la démocratie s’effectuent dans l’indifférence généralisée.

C’est d’ailleurs pour cela que nos gouvernants jouent volontiers le jeu des socioculturels. C’est pour cela qu’ils les laissent parler. Car à force de lancer des invectives incendiaires et à tenter de monter les différentes communautés les unes contre les autres, ceux qui détiennent le pouvoir peuvent tranquillement continuer à laisser se dégrader notre société, ils peuvent continuer à laisser monter l’insécurité, ils peuvent continuer à consolider la corruption, et ils peuvent discrètement morceler et vendre nos ressources nationales. Bref, ils peuvent continuer à régner en maître sur nous.

Nous n’avons donc d’autre choix que de faire émerger un autre espace et une autre pratique qui réaffirmeront les valeurs fondamentales de ce que devrait être la politique dans une société postcoloniale comme la nôtre : un instrument pour la production de la justice et le combat contre des inégalités. À y regarder de près, tout Mauricien verra clairement que les injustices et les inégalités n’ont pas, dans notre pays, de couleur de peau, de communauté, de caste ou de religion. Chaque Mauricien est un enfant du colonialisme et la politique devrait également avoir pour objectif la décolonisation des rapports de pouvoir au sein de notre société. Combattre la politique de l’identité, c’est combattre un débris de ce colonialisme qui a enfanté notre présent. C’est également l’une des conditions essentielles pour émanciper la politique de la logique de l’antagonisme identitaire afin d’en faire le moteur d’un projet de paix perpétuel.

Ainsi, au lieu de risquer notre perte en diluant notre potentiel d’action commune dans la division, nous aurons tout à gagner à nous unir afin de devenir ensemble une force irrésistible qui puisse durablement changer notre pays. D’ici là, ne laissons pas Divali – une fête nationale qui appartient à tous les Mauriciens, tout comme Noël et toutes les autres grandes fêtes nationales peuvent l’être – sombrer entre les mains de ceux qui prétendent parler pour nous. Ces individus ne nous représentent pas et nous ne laisserons jamais leur obscurantisme profaner la lumière de notre vivre-ensemble.

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