Michel JOURDAN

« Mens sana in corpore sano. » Si cette citation, extraite de la dixième Satire de Juvénal, traduit bien l’idée de ce poète romain du 1er siècle après J.-C., en l’occurrence que le bonheur et le bien-être, finalement, sont autant liés à notre santé mentale que physique, il faut bien reconnaître que, deux millénaires plus tard, ces préceptes élémentaires n’ont plus vraiment cours, guidés en cela par une société ayant fait de la surconsommation et l’oisiveté les moteurs de sa croissance. Inutile en effet de rappeler qu’à Maurice, nous sommes très loin de prendre notre santé en considération, que ce soit au niveau de notre hygiène alimentaire ou de pratique d’activités physiques, comme en témoigne l’importante prépondérance des maladies non transmissibles dans notre pays, à l’instar du diabète, des cancers et autres troubles cardiovasculaires.

Si les Mauriciens sont évidemment les premiers fautifs de leur inaction en matière d’hygiène de vie, ou pour être plus exact de leur nonchalance maladive, les autorités, c’est un fait, sont également responsables de cet état de fait, cette fois principalement par manque de perspectives en matière d’éducation sanitaire, mais aussi en ne révisant pas notre système de surveillance, souillé par la bureaucratie et limitant de facto la traduction en actions de lois pourtant plurielles sur la question. En premier lieu, il apparaît évident que les campagnes de prévention, bien que menées à intervalles réguliers, ne mènent pas à grand-chose, à en lire les grandes lignes des statistiques distillées au fil des ans. Loin de l’idée de prétendre que de telles campagnes sont inutiles, il semble ainsi que le concept même de ces campagnes devrait être repensé, tout autant que leur approche. Car dans l’état, celles-ci apparaissent calquées les unes sur les autres, autrement dit sur un modèle dépassé mais que l’on ne veut absolument pas remettre en question. Or, il ne s’agit pas simplement pour les autorités de la santé de justifier le budget accordé à la prévention en initiant de temps à autre des campagnes, mais de mettre en place de véritables offensives médiatiques en utilisant toutes les plateformes possibles, y compris numériques, et non plus seulement par l’entremise de quelques encarts à la MBC ou autres causeries dans des centres communautaires.

Ce constat étant posé, il convient aussi de rappeler qu’avoir une bonne hygiène de vie ne concerne pas seulement, pour le public, le simple fait de respecter les règles élémentaires de base – tel que de ne pas abuser des graisses ou faire du sport – mais implique aussi qu’il puisse avoir accès à des produits alimentaires de qualité. Sur ce point particulier, force est de constater que nous sommes encore à des encablures de la situation idéale où chaque Mauricien pourrait consommer en toute confiance. En premier lieu, citons le cas des vendeurs de rôtis, gâteaux frits et autres douceurs qui, de par la nature même de leur statut de marchands non pourvus de l’obligatoire permis d’opérer – et donc non enregistrés – échappent à tout contrôle sanitaire, avec pour conséquence d’avoir engendré plusieurs cas d’intoxications massives ces dernières années. Viennent ensuite les légumes qui, à l’instar des pommes d’amour, composantes de base de la plupart de nos plats, arrivent artificiellement à maturité à grands coups de pesticides et autres intrants, hélas non prohibés. Il en est de même pour les viandes et poissons, vendus pour les premières dans des marchés aux conditions sanitaires déplorables et, pour les seconds, quelquefois à même la rue, exposés de longues heures au soleil et au gaz d’échappement.

Il reste, diront certains, les supermarchés et autres grandes surfaces, dont les plus grandes enseignes du pays, qui devraient, du fait de leur renommée, garantir une sécurité à toute épreuve quant à la qualité des produits qu’ils proposent. Pourtant, là aussi, des doutes sont permis. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller faire un tour dans les rayons de ces « grands magasins ». Ainsi n’est-il pas rare d’y trouver des produits frôlant leur date limite de consommation, voire même quelquefois étant carrément périmés. Il en est de même pour les produits surgelés, et dont la chaîne du froid a visiblement été rompue (en atteste la condensation matinale dans les bacs réfrigérés), et ce pour des raisons évidentes d’économie énergétique, favorisant ainsi l’apparition de bactéries et risquant de rendre les produits surgelés impropres à la consommation. Le problème, dans ce cas précis, c’est que ces grandes chaînes d’approvisionnement ne font que rarement l’objet de visite d’inspecteurs des autorités de la Santé. Aussi, quelles que soient les amendes prévues par la loi pour ce genre d’infraction sanitaire, celles-ci ne sont finalement que très peu servies. « Mens sana in corpore sano », écrivait donc Juvénal. Aussi, à défaut d’avoir un corps sain, nous pouvons toujours espérer que les Mauriciens retrouveront au moins un jour leur esprit.