Vendredi dernier, 9 septembre, était la date-butoir fixée par les autorités pour que les propriétaires d’immeubles, de terrains et d’autres structures se trouvant dans les zones-tampon (Buffer Zones) de l’Aapravasi Ghat se fassent connaître, s’ils souhaitaient se faire compenser pour des pertes financières qu’ils pourraient éventuellement subir avec l’accession de ce lieu de débarquement des premiers travailleurs engagés indiens à Maurice au statut de Patrimoine mondial de l’Humanité. Et, d’un coup, près d’une trentaine de ces propriétaires ont soudain semblé sortir de leur torpeur. A la fin de la journée de vendredi, le ministère des Terres et du Logement et la municipalité de Port-Louis, les deux autorités responsables de la gestion du dossier, se sont vus servir par un huissier de la Cour suprême une série de réclamations. Certaines de ces réclamations sont, pour le moins, astronomiques ! Une d’elles, rédigée par les soins de l’avoué Iqbal Dauhoo au nom de United Docks seulement, porte sur des demandes de dédommagement de l’ordre de… 1,09 milliard de roupies, par rapport un terrain de 11 arpents 85 toises situé à Trou Fanfaron, que la compagnie United Docks affirme ne plus pouvoir exploiter à sa convenance.
Dans une seconde réclamation concernant, cette fois, un bien immobilier situé dans ce qui était autrefois une propriété de l’ex-Cerné Docks, United Docks cherche à obtenir un peu plus de 90 millions de roupies.
Au vu du réveil tardif de ces intérêts menacés par le statut de l’Aapravasi Ghat, il apparaît clairement que les réclamations ont été organisées à partir de l’étude de Me Dauhoo. Cette étude aurait ainsi, apprenons-nous, réussi à sensibiliser un important nombre propriétaires de commerces et d’immeubles concernés sur le fait que leurs droits fondamentaux, enracinés dans la section 8 de la Constitution du pays, vont être définitivement affectés avec le nouveau statut de Patrimoine mondial de l’Aapravasi Ghat. Outre United Docks, on retrouve parmi ceux qui ont choisi de manifester leurs intérêts à la date-butoir, Jhurry Frères, les sociétés Joonas, Sangam, Ramtoolah, la Jummah Mosque, Toorawa, Kathrada, Currimjee et la Société Islamique de Maurice.
L’Aapravasi Ghat, bâtiment historique de Trou Fanfaron autrefois connu comme le Coolie Ghat, où débarquèrent les premiers travailleurs engagés indiens à Maurice (entre 1835 et 1910), fait partie du Patrimoine mondial de l’Humanité depuis le 12 juillet 2006, à la suite d’une décision de l’Unesco. La prise de conscience de la valeur universelle de ce lieu de mémoire avait d’abord été suscitée par feu Bickramsing Ramlallah, fondateur du journal Mauritius Times, et ancien député et Secrétaire-parlementaire travailliste, durant les années 70. Ensuite, ce fut au tour du gouvernement MSM-MMM (2000-2005) de porter la question devant les instances de l’Unesco. Paul Bérenger, alors Premier ministre, Motee Ramdass et Leela Devi Dookhun Luchoomun (ministres de la Culture) et, particulièrement, l’historienne Vijaya Teeluck, apportèrent à ce stade une très grande contribution. Mais ce fut finalement une délégation menée par l’ancien ministre des Arts et la Culture, Mahen Gowressoo, et composée notamment de la présidente de l’Aapravasi Ghat Trust Fund, Vijaya Teeluck, et de l’ancien Attorney General, Rama Valayden, qui s’en alla défendre avec succès le dossier devant un comité de l’Unesco tenu en Lituanie en 2006.
En l’absence de Gowressoo, le ministre Indira Seebun, qui assumait sa suppléance, fit adopter l’Aapravasi Ghat Trust Fund Amendment Bill afin que le nouveau statut du lieu de débarquement historique puisse répondre aux normes exigées par l’Unesco. Ces normes imposent, dans les faits, que, quitte à verser des compensations adéquates aux ayant-droits, l’environnement immédiat de tout site d’un patrimoine mondial conserve son cachet historique original, et que tout développement foncier et immobilier soient strictement contrôlés. Pour veiller à ce que ces normes soient respectées, un comité conjoint – ministère des Terres et du Logement et Municipalité de Port Louis – a été mis sur pied. C’est ce comité qui a ainsi dessiné les contours des zones-tampon, et qui a précisé les types de développement qui y seront dorénavant autorisés. Or, ces zones-tampon incluent largement les immeubles et emplacements commerciaux (supermarchés, entrepôts, bureaux, services, restaurants et banques) parmi les plus profitables de la capitale.
Dans les milieux gouvernementaux, certains reconnaissent que des paiements de compensations seront inévitables. D’ailleurs, l’Aapravasi Ghat Trust Fund Act de 2006 prévoit ces paiements. Mais personne, parait-il, ne s’attendait à ce que les réclamations soient aussi énormes, bien que l’Unesco, de son côté, consacre un fonds spécial qui verse chaque année quelque 4 millions de dollars aux pays dont un site a été décrété Patrimoine mondial…
La Cour suprême sera, sans doute, appelée à trancher nombre de litiges.