L’écrivain Abhimanyu Unnuth coule une tranquille retraite à Triolet, auprès de son épouse et dans un jardin qu’il entretient avec bonheur. Quand on a l’exceptionnelle satisfaction d’avoir écrit quelque soixante-quinze livres, la nécessité d’en proposer de nouveaux se fait moins pressante… Aussi l’heure est-elle venue de mieux faire connaître ces textes, en leur offrant une seconde, voire même une troisième vie. Les traducteurs et les dramaturges prennent alors la relève, comme l’ont fait cette année Rajrani Gobin et Kumari Issur en traduisant Rok do Kanha, du hindi au français.
Arrête cette guerre, Krishna ! est le titre en français de la pièce de théâtre Rok do Kanha. L’auteur hindiphone Abhimanyu Unnuth en avait écrit une première version il y a une vingtaine d’années, qui aurait même fait l’objet d’une mise en scène en hindi. Il avait écrit ce texte après avoir été profondément marqué par la pièce Andha Yug de Dharmavir Bharati, un chef-d’oeuvre du théâtre indien qui a été présenté au Plaza à Maurice en 1974. Ici Krishna devient la voix de la compassion dans la réponse qu’il lance à la malédiction de Gandhari : « Tu n’as perdu que cent fils, par contre, à chaque fois que quelqu’un meurt, c’est moi qui meurs, quand un héros ou un soldat tombe, c’est moi qui meurs. Je n’arrête pas de mourir. »
Particulièrement attaché à ce texte qui honore à la fois les vertus de la paix et le rôle des femmes, l’auteur a réécrit une deuxième version de Rok do Kanha cette année, avant que Rajrani Gobin, chef du département de hindi au MGI et Kumari Issur, de la faculté de lettres de l’Université de Maurice, ne s’en emparent. Rajrani Gobin nous confie avoir toujours été profondément émue par ce texte qui dénonce les horreurs de la guerre, tout en regrettant qu’il ne puisse être apprécié que par les locuteurs du hindi. « Pour moi la première chose à faire était de traduire ce texte qui porte un message universel ! » nous explique-t-elle. Kumari Issur est venu compléter sa parfaite maîtrise du hindi, en apportant sa propre expertise de la langue de Molière.
Abhimanyu Unnuth explique dans un entretien proposé en préambule à la pièce avoir choisi la forme théâtrale parce qu’elle permet un « dialogue entre l’auteur et le public, qui sait faire éprouver la souffrance des autres ». À l’instar de Krishna dans Andha Yug ! Si le théâtre est voué à la scène, parfois les vertus littéraires de ses textes procurent déjà de grandes satisfactions à la lecture. C’est le cas d’Arrête cette guerre, Krishna !, qui apparaît comme une pièce pacifiste, dont les dialogues et l’intrigue laissent imaginer et espérer un jour une mise en scène au théâtre.
Rok do Kanha est une des rares pièces dans laquelle l’auteur retourne franchement aux valeurs traditionnelles et à la mythologie. Toutefois, comme le rappelle Vinesh Hookoomsing en préface, ses autres écrits ne sont pas dénués de références de ce type, lorsqu’il rappelle que Lal Pasina (Sueur de sang) prend son souffle au vieux pays du Mahabharata.
Femmes de têtes
Dans « Arrête cette guerre, Krishna ! » l’inspiration vient de la Bhagavad Gita. L’auteur nous en expliquait les raisons en ces termes mardi dernier : « Je suis un adorateur de Krishna. Krishna est la seule personne que je considère comme un Dieu. Et je ne connais pas d’autre livre aussi extraordinaire que celui de la Bhagavad Gita. Aucun autre texte des grandes mythologies ne parle de la guerre et de la paix en ces termes. »
Il fait remarquer par ailleurs que dans la Bhagavad Gita, Arjuna questionne Krishna sur la guerre, ce dernier tentant de le dissuader mais finissant par le laisser décider de se rendre au combat par devoir et soumission à la nature. Abhimanyu Unnuth voulait souligner ce moment de vie de Krishna où il se situe non pas en guerrier mais en défenseur de la paix, chose qu’on a souvent tendance à oublier, à la lecture des textes du Mahabharata qui relatent les conflits entre les Pandavas et les Kauravas.
Se souvenant de certaines traditions des Vedas qui permettait par exemple aux jeunes filles de choisir leur époux, Abhimanyu Unnuth déclare ne pas comprendre pourquoi certains écrits du Mahabharata laissent si peu de place à certains personnages féminins. Pour le personnage d’Uttara, l’épouse d’Abhimanyu, il s’est inspiré de la femme courage, telle qu’Urmila dans le Ramayana. De tempérament sensible, montrant une saine et franche hostilité au départ de son époux au combat, elle est une femme de tête et de conviction qui ne s’en laisse pas compter : « Ne me plongez pas dans le tourbillon des idéaux creux », rétorque-t-elle par exemple à ceux qui lui exposent quelque belle théorie sur la nécessité du combat. Subhadra, la mère d’Abhimanyu, tient à quelques nuances près la même position même si elle s’incline peut-être plus facilement face au destin.
Krishna est évoqué dans ce texte à de multiples reprises, apparaissant sous ses différents noms : Kanha, Madhava, Murlidhara, ou encore le joueur de flûte Vanshidhara ou Madhusudhana. C’est lui qui rappelle à la fin l’immortalité de l’âme à Subhadra. Yuyutsu illustre pour l’auteur l’intellectuel d’aujourd’hui, portant douloureusement son intelligence et sa capacité d’analyse, mais peinant à faire des choix. Enfin, il est intéressant pour saisir la saisissante actualité de ce texte de se pencher sur les deux personnages que l’auteur y a créé : Astrapati le marchand d’armes qui vend ses engins de mort des deux côtés de la guerre, et Gokulvasi, une sorte de narrateur qui se présente comme « le temps en puissance ». Il prédit l’avenir, soulage la soif des soldats égarés, et intercède auprès du lecteur comme les choeurs dans le théâtre grec ou le nata dans les pièces en sanskrit.