Reynolds MICHEL

Nous sommes aux Etats-Unis dans les années 1830. L’esclavage dont l’inhumanité est établie depuis longtemps sévit hélas toujours dans le Sud. Mais un triple mouvement de réformes  ‒ droits des femmes, éducation et abolition de l’esclavage ‒ anime le pays. Mues par un espoir d’émancipation et de libération de tous les opprimés, deux sœurs originaires de Caroline du Sud, Sarah (1792-1873) et Angelina Grimké (1805-1879) se jettent dans la bataille à la fois pour l’abolition de l’esclavage et les droits des femmes. Et ce, à l’aide d’une relecture des textes bibliques.

 Pionnières oubliées de l’égalité

Qui sont ces deux sœurs courage ? Sarah et Angelina sont nées dans une famille esclavagiste aisée de Caroline du Sud parmi les plus influentes de l’État. Leur père, John Faucheraud Grimké, un proche de Benjamin Franklin qui fait fonction de juge dans la petite ville de Charleston (Caroline du Sud), est le propriétaire d’une plantation de coton employant des centaines d’esclaves. Sarah, la sixième enfant de Mary Smith et de John F. Grimké, souffre cruellement d’un système éducatif qui exclut les filles de l’éducation classique réservée au genre masculin, tout en s’offusquant très vite du traitement réservé à la population esclave. Quant à Angelina, la benjamine des quatorze enfants de Mary et de John, son premier combat, dès son plus jeune âge, est en faveur de ses frères esclaves. Elle dira plus tard qu’elle a été exilée de la terre de sa naissance « par le bruit du fouet et le cri pitoyable de l’esclave« .

Les deux sœurs vont progressivement prendre conscience que les deux sujets ‒ la question de l’esclavage et celle des droits des femmes ‒ sont liés, sans toutefois confondre la condition des femmes blanches et celle des esclaves : « Des femmes sont achetées et vendues dans nos marchés d’esclaves pour satisfaire l’appétit bestial de ceux qui portent le nom de chrétiens »

Après la mort de son père en 1819, Sarah qui a fait alors la connaissance d’un marchand quaker de Philadelphie, décide de rejoindre le milieu quaker. Elle est âgée de 29 ans (1921) lorsqu’elle quitte le giron familial et l’Église épiscopalienne pour émigrer en Pennsylvanie dans le Nord où l’esclavage n’est plus de mise. Plus précisément à Philadelphie où elle rejoint une communauté des quakers, la Société des amis. Les Quakers sont, à cette époque, favorables à la promotion des droits de la femme, tout en refusant l’esclavage. Angelina la rejoindra huit ans plus tard pour devenir également quaker.

Se sentant néanmoins à l’étroit dans leur communauté, les deux sœurs décident de se donner les moyens de s’instruire et de s’informer de près sur tout ce qui concerne le combat pour l’abolition de l’esclavage. Elles optent pour l’abolition immédiate de tous les esclavages des Etats-Unis et deviennent de fidèles lectrices de l’hebdomadaire d’opinion The Liberator, lancé en 1831 par William Lloyd Garrison pour défendre la thèse de l’émancipation immédiate.

En septembre 1835, Angelina, déjà membre active de la Female Anti-Slavery Society de Philadelphie, envoie une lettre de soutien à William Lloyd Garrison, dans laquelle elle dénonce l’hypocrisie des réformateurs qui prônent le « gradualisme » ‒ la suppression par étapes de l’esclavage ‒, tout en se moquant de ceux et celles qui proposent de renvoyer progressivement les esclaves noirs dans leur continent d’origine. Et ce, à l’instar du célèbre pasteur Lyman Beecher et de sa fille, l’écrivaine et pédagogue Catherine Beecher. Comprenant l’impact politique de ce témoignage venant d’un membre de famille esclavagiste, la lettre est immédiatement publiée. Elle est ensuite réimprimée, diffusée et largement lue. Et elle fait l’effet d’une petite bombe dans le milieu réformiste.

Cause des esclaves et cause des femmes : même combat

Au mois d’août 1836, Sarah, bien qu’impliquée dans la communauté quaker, est sèchement réduite au silence par un ancien lors d’une réunion de prière. Elle s’était déjà vue refuser tout accès à la position de pasteur, alors que la moitié des pasteurs de Philadelphie sont des femmes. Trop c’est trop. Elle rejoint alors Angelina, sa cadette de treize ans, dans les associations antiesclavagistes, à Philadelphie et à New York.

Les deux sœurs s’installent alors à Providence, en Rhode Island, là où les Quakers sont plus favorables à leurs engagements. Dans la foulée, elles décident de mettre leur plume au service de la cause abolitionniste. Cette même année, elles réalisent un coup d’éclat en publiant, à quelques mois d’intervalle, l’une un Appel aux femmes chrétiennes du Sud, l’autre une Epître au clergé des États du Sud.

Dans son Appel aux femmes chrétiennes du sud, Angelina ‒ c’est son premier texte d’envergure ‒  exhorte ses sœurs chrétiennes du Sud, notamment celles de sa propre famille, à jouer le rôle qui est le leur en vue de mettre fin à la persécution. A celles qui croient ne rien pouvoir faire, elle montre combien les femmes sont présentes et actives dans les Écritures et  dans l’histoire de l’Église. Quant à Sarah, qui s’adresse aux pasteurs, elle se permet de faire de la théologie en partant de l’humain (Blanc comme Noir, Homme comme Femme) créé à l’image de Dieu pour en venir à l’esclavage ; « l’esclavage l’a dépouillé de sa royauté, lui a mis un collier au cou et l’a enchaîné, il a piétiné dans la poussière l’image même de Dieu ». A l’appui de son argumentation théologique Sarah fait appel à Milton : « L’homme n’est jamais le Seigneur d’un autre homme, car Dieu s’est réservé un tel titre, et l’humain de l’humain reste libre ». Bref, l’esclavage, parce qu’il détruit l’image de Dieu en l’humain, doit être aboli.

La jonction entre les deux causes est faite pour les deux sœurs. Elle le sera encore davantage grâce à certaines critiques. Convaincu et impressionné par le positionnement théorique et pratique des deux sœurs, Elizur Wrigh, fondateur de Americain Anti-Slavery Society et rédacteur en chef de The Emancipator, les invite à venir à New York pour une tournée de conférences dans plusieurs grandes villes et églises. Au début, elles s’adressent exclusivement à un public de femmes, puis, avec la présence progressive des hommes à leurs conférences, à un public mixte, provoquant ainsi le scandale. A l’époque, il n’était pas séant pour une femme de s’adresser à un public mixte. D’où la critique publique de Catherine Beecher. Dans son Essai sur l’esclavage et l’abolition, concernant le devoir des femmes américaines (1837), l’écrivaine et militante de l’éducation pour les femmes s’adresse directement à Angelina Grimké.

 Sphère publique et sphère privée, une séparation idéologique

C’est la première réponse à la tournée de conférences des deux sœurs Grimké. La seconde viendra des pasteurs de la congrégation au Massachusetts par le biais d’une Lettre pastorale au début du mois de juillet 1837. Faut dire que la tournée des sœurs Grimké a connu un immense succès. Filles d’esclavagistes, elles s’appuient sur leur expérience au sein d’une plantation pour témoigner, auprès du public nordiste, de la condition des esclaves. Et, qui plus est, elles prennent le risque de s’adresser à des publics mixtes. En outre, elles ont la plume facile. Pendant la tournée, Angelina a écrit un « Appel aux femmes des Etats nominalement Libres », et Sarah a écrit une « Adresse au peuple libre des Etats-Unis ». Quakers à la conduite morale et à la tenue vestimentaire irréprochables, elles ont acquis une notoriété et une légitimité qui ne laissent pas indifférent.

Aux hommes, la sphère publique du travail et de la politique, aux femmes, la sphère privée et domestique, telle est en substance la position de Catherine Beecher et celle des pasteurs du Massachusetts. La « sphère qui convient à la femme est son foyer », disent en chœur les pasteurs. Certes, les femmes peuvent discourir sur l’esclavage dans les groupes de dames, mais elles enfreignent la loi et la morale en s’affranchissant des limites qui leur ont été assignées par le Créateur. Leur action doit se limiter au domaine privée. C’est la position dominante d’alors.

Si la femme « s’installait tranquillement dans l’agrément de son ménage, sans chercher à procurer le même bonheur pour autrui, elle serait bien infidèle à son devoir », répond Sarah. Et d’ajouter en parodiant Milton : « L’homme n’est jamais le Seigneur de la femme, car Dieu s’est réservé un tel titre ». Mais pour défendre sur le fond la juste place de la femme au sein de l’Eglise et de la société, Sarah fait surtout appel à la Bible en précisant « que tout ou presque tout ce qui a été écrit sur le sujet est le fruit d’une mauvaise compréhension des vérités les plus simples révélées dans les Ecritures… ».

Une lecture critique de la Bible

Entre autres références à la Bible, Sarah fait allusion au Sermon sur la montagne. Quand le Christ dit : « vous êtes le sel de la terre », il s’adresse à la foule, observe Sarah. Il n’a pas précisé au préalable que les femmes devaient se taire et rentrer à la maison. « Jamais il [le Christ] ne se réfère à la distinction sur laquelle on insiste tant à présent, entre vertus masculines et vertus féminines ; c’est là une de ces traditions forgées par les hommes, antichrétiennes, que l’on enseigne à la place des commandements de Dieu. Hommes et femmes ont été CRÉÉS ÉGAUX ; les uns et les autres sont des êtres moraux et responsables de leurs actes, et ce qui est juste pour l’homme est juste pour la femme. » (Letters on the Equality of the Sexes and the Conditions of Woman, 1838)

Pour Angelina « la sphère de la femme est la même que celle de l’homme : celle de la conscience morale ». Autrement dit, si on reconnaît aux femmes une conscience morale, « alors il faut leur reconnaître le droit d’agir, de parler et de se faire entendre dans le débat public ». Faute de quoi, « nous ne sommes rien de moins que les esclaves blanches du Nord car, comme nos frères enchaînés, nous ne pouvons que nous taire et désespérer » (Angelina Grimké, Appel to the Women of the Nomilly Free States, 1837).

Les critiques acerbes de la part de celles et ceux qui voyaient en elles des femmes outrepassant la décence communément admise n’ont fait que renforcer leur détermination dans leur lutte respective, à la fois, pour l’abolition immédiate de l’esclavage et les droits des femmes. « Je ne réclame aucune faveur pour les personnes de mon sexe. Tout ce que je demande à nos frères, c’est qu’ils veuillent bien retirer leurs pieds de notre nuque et nous permettre de nous tenir debout sur cette terre que Dieu nous a destinée à occuper », dit Sarah.

« Se taire ferait de moi une esclave blanche », dit en écho Angelina, qui s’était donné pour mission la libération « des captifs » de son pays. Ou encore : «  J’ai découvert que la cause antiesclavagiste était l’école de moralité de notre pays  ‒  l’école au sein de laquelle les droits humains sont plus complètement examinés, mieux compris et enseignés que dans aucun autre » (Lettre XII : « Les droits de l’humanité ne sont pas fondés sur le sexe »). La lutte pour l’abolition immédiate de l’esclavage et les droits des femmes : c’est un même combat pour les sœurs Grimké.

En 1838, Angelina épouse Théodore Weld, l’un des chefs de file de la lutte contre l’esclavage. Avec lui, les sœurs Grimké publieront en 1839 un recueil intitulé L’esclavage américain tel qu’en lui-même. Ce livre, qui a eu un succès immédiat (plus de 100 000 exemplaires en moins d’une année) a servi, notons-le, d’inspiration à Harriet Beecher Stove pour son roman à succès La Case de l’oncle Tom, paru en 1852. Les deux sœurs continueront de militer, de publier et de défendre dans un même élan la cause des esclaves et celle des femmes. Et ce jusqu’à leur mort (en 1873 pour Sarah, et 1879 pour Angelina).

Sept ans avant que Margaret Fuller publie Woman in the Nineteenth Century (1845), dix ans avant la convention de Seneca Falls sous le leadership d’Elizabet Cady Stanton (État de New York, 1848), les deux sœurs Grimké ont pensé, publié et diffusé largement l’idée de la nécessaire émancipation des femmes, tout en étant des pionnières infatigables dans la défense des droits des esclaves. Elles ont fait également œuvre de pionnière en opérant, avec près d’un siècle et demi d’avance, une distinction entre le sexe biologique et le genre. Ce qui est aussi assez nouveau pour l’époque, c’est leur lecture critique très fine des textes bibliques.

Références

GRANJEAN Michel ,  Antiesclavagisme et féminisme. Le combat théologique des sœurs Grimké aux Etats-Unis dans les années 1830, Revue, Études théologiques et religieuses, 2008/3 (T 83).

 COLLOMB-BOUREAU Colette, Les sœurs Grimké : de l’antiesclavagisme aux droits de la femme, Lyon, ENs, Editions 2016.

 LEHUU Isabelle, Écrire l’histoire des femmes au pluriel, Cahiers de l’IREF, collection Agora, n° 2, 2011.

MONNET Vincent (dir) Sarah Grimké,  pionnière de l’égalité, Revue Campus (Université de Genève)  n°127, 2016.

 C’est l’historienne GERDA Lerner, aux Etats-Unis qui a sorti de l’oubli les Sœurs GRIMKE. en publiant une biographie des sœurs Grimké : Rebels against slavery (Houghton Mifflin 1967.

En France, nous connaissons les écrits des Sœurs Grimké grâce aux traductions de Michel Grandjean  (2006) et de Colette Collomb-Boureau (2016)