La tournure prise par l’enquête sur des allégations de pédophilie au MITD continue à susciter des interrogations parmi les enseignants, les psychologues et autres professionnels susceptibles d’entendre des témoignages d’enfants en situation de vulnérabilité. Si la loi les oblige à rapporter les cas sensibles, ils ne savent plus tellement quelle doit être la marche à suivre. C’est le flou après l’arrestation de la psychologue Pascale Bodet et de l’enseignante Sudha Singh.
L’article 11 de la Child Protection Act spécifie qu’il y a “duty to report” quand un adulte est en présence d’un éventuel cas d’enfant abusé. Il s’agit aussi d’un devoir moral, doublé du fait que le silence pourrait être interprété, par la loi, comme un délit de non-assistance à personne en danger. Pascale Bodet et Sudha Singh ont donc fait leur devoir lorsqu’elles ont signalé un éventuel cas de pédophilie impliquant un enseignant du MITD. Elles avaient préalablement entendu la victime alléguée, qui leur avait donné les détails de cette affaire qui défraie la chronique. Mais lorsque cette enquête à fort caractère politique a évolué, ce sont les deux professionnelles qui ont été arrêtées. Elles courent maintenant le risque d’être poursuivies pour diffamation. Serait-ce désormais le sort qui guette tous ceux qui pourraient attirer l’attention des autorités sur un cas suspect d’abus sur mineur ? C’est la question que se posent beaucoup de professionnels : enseignants, pédagogues, psychologues, personnel médical, entre autres.
Conséquences négatives.
Du côté des enseignants que nous avons approchés, la crainte est clairement exprimée. “Surtout s’il s’avère que le présumé accusé a des connexions politiques.” Par convictions personnelles et pour respecter leur code d’éthique, certains disent qu’ils sont disposés à aller de l’avant pour référer un cas à la direction de leur établissement. Mais ce ne sera pas sans avoir réfléchi plus longuement que d’habitude aux éventuelles conséquences.
C’est du moins ce qu’affirme Charlène, employée dans une école primaire. “Je vais d’abord assurer mes arrières. La situation est devenue délicate et nous ne savons pas comment réagir. Nous devons maintenant prendre en considération que c’est nous qui risquons d’avoir des problèmes en voulant protéger un enfant.”
Ce sont justement les éventuelles conséquences négatives qui font que beaucoup ont préféré ne pas répondre à nos questions et que la majorité de ceux qui ont accepté le font sous le couvert de l’anonymat.
Réserves.
C’est le cas de Hema, enseignante dans un établissement secondaire d’État. “Je ne voudrais pas me retrouver dans une situation fâcheuse par la suite.” Elle s’est malgré tout aventurée à dire que les tracasseries policières dont sont victimes Pascale Bodet et Sudha Singh “font tiquer”. Un sentiment que partage également Magalie, qui travaille dans une institution primaire. “Après ce qui s’est passé, j’émets quelques réserves quand il s’agit de parler des confidences que les enfants me font.”
Dans les établissements scolaires sous la tutelle du Bureau de l’Éducation Catholique (BEC), le protocole en vigueur veut que tout cas d’abus soit remonté à la direction de l’établissement, comme le confirme Gilberte Chung, directrice de cette instance. “Pour le primaire comme pour le secondaire, nous suivons les provisions de la Child Protection Act, qui stipule que tout cas d’abus doit être rapporté à la Child Protection Unit pour enquête.” Elle réaffirme le soutien du BEC et celui du département de psychologie et de counselling de l’Institut Cardinal Jean Margéot aux enseignants et responsables des établissements scolaires.
Bien qu’elle ne soit pas en présence de craintes du personnel des différents établissements, Gilbert Chung admet que ce qui s’est passé dans l’affaire du MITD “nous fait réfléchir sur la portée de ce que nous faisons”. Mais elle rappelle le devoir de tout adulte de ne pas se taire afin de ne pas être accusé de complicité.