Dramatique accident que celui survenu sur nos routes samedi dernier à l’issue de quoi Clifford Lascarie, 42 ans, et Jerry Augustin, 19 ans, sont morts sur le coup. Les freins du camion-remorque transportant du poulet surgelé que conduisait Clifford Lascarie avaient lâché depuis Nouvelle-France et il a poursuivi sa route jusqu’à Sorèze. L’inévitable devait se produire à hauteur de ce virage extrêmement dangereux. Avant la collision mortelle avec la camionnette qui transportait Jerry Augustin, qui revenait de son travail, Clifford Lascarie a pu éviter un autobus bondé de passagers allant vers Port-Louis . Depuis ce drame, leurs familles sont plongées dans un deuil affligeant, surtout en cette période de fêtes pour les chrétiens. Une tragédie d’une violence inouïe qui a emporté deux piliers dans le quotidien de leur entourage.
Lorsque nous l’avons rencontrée jeudi matin à son domicile à Cité Roche-Bois, Pamela Augustin, 48 ans, l’épouse de Clifford Lascarie, semblait, malgré les apparences d’une femme forte, abattue et encore sous l’effet du choc. Revenant avec difficulté sur les événements , la veuve essaie tant bien que mal de raconter sa peine. Jadis marin-pêcheur ou maçon, Clifford Lascarie collectionnait de temps en temps des petits boulots en vue de permettre à sa famille de ses sept enfants dont cinq toujours dépendants d’avoir une vie meilleure. Il s’était converti depuis peu en chauffeur de poids-lourd. Son épouse, en le voyant partir chaque matin, redoutait un accident, si bien qu’elle l’a maintes fois supplié de changer de travail. « Plusieurs fois line gagne problem ek sa camion-la. Ena zour li pa finn mem kapav al travay. Mo ti tou letan per ariv li kiksoz », confie-t-elle, le regard noyé de chagrin.
Ces mots jadis répétés résonnent comme une hantise en elle. Habitée par une tristesse profonde, Pamela ne peut s’empêcher de se remémorer de l’accident. L’angoisse, dit-elle, était presque comparable à ce qu’elle avait ressenti lorsque Clifford était porté manquant en janvier 2004 pendant cinq jours au large de St-Brandon alors qu’il était toujours marin-pêcheur. « C’est à 13h que des voisins ont accouru pour nous informer d’un accident dans lequel un camion de Roche-Bois était impliqué. Nous l’avons d’abord appelé mais comme son portable ne répondait pas, nous avons commencé à paniquer. Un de mes fils s’est ensuite rendu au poste de police pour s’enquérir de la situation », raconte-t-elle. C’est ainsi que le glas a sonné pour cette famille modeste. « Au tout début, elle ne voulait pas accepter en disant que cela ne pouvait arriver à notre famille, mais il a fallu nous rendre à l’évidence », intervient sa belle-fille, Cheymoy, 20 ans.
Époux modèle et père exemplaire, Clifford Lascarie avait, selon son épouse, la faculté d’être un père aimant ayant à coeur le bien-être de la famille, surtout l’éducation des deux derniers, âgés de 10 et 4 ans. Le benjamin présent au moment de la conversation semble perdu et affecté par ce drame. D’ailleurs, confie sa mère, il réclame sans arrêt son père. « Il connaît par coeur le bruit du moteur du camion et accourait pour rejoindre son père chaque après-midi. Mais depuis l’accident, il a perdu toute sa joie de vivre », poursuit-elle.
Clifford Lascarie rêvait d’ouvrir un snack et d’acheter sa voiture pour se mettre à son propre compte. « Il économisait en ce sens », indique Cheymoy. Samedi matin était la dernière fois que sa femme, ses enfants et ses trois petits-enfants le voyait. « Il m’a remis de l’argent comme chaque matin avant de s’en aller sans savoir qu’il ne rentrerait pas », lâche Pamela d’une voix cassée.
Étant femme au foyer pour s’occuper de ses enfants et malgré l’incertitude quant à l’avenir avec cinq enfants sur les bras, Pamela ne sait vraiment pas comment elle fera mais elle sait néanmoins qu’elle pourra compter sur le soutien des deux premiers.
À Camp Bangladesh, Tranquebar, toute la région pleure le départ prématuré de Jerry Augustin. Au sein de sa famille composée de ses parents et de sa grande soeur, il a laissé un vide difficile à combler. Depuis les funérailles de son fils, la tristesse a cédé la place à la révolte. Joseph Elias, 56 ans, affirme que beaucoup de questions le hantent, notamment en ce qu’il s’agit des circonstances de l’accident ou encore de ce qu’il est advenu des effets personnels de son fils.
« Nous n’avons retrouvé ni son sac ni ses deux portables, encore moins son porte-monnaie. La police dit ne rien avoir ramassé. Seule sa chaîne nous a été remise par une tierce personne », dit-il, furieux. Ses démarches auprès de la police n’ont pas non plus abouti. « C’est le flou total. Et son employeur a été faire une entrée pour dire qu’il ne travaillait pas à plein temps avec lui », poursuit-il. « Comment alors aurait-il fait pour me remettre son salaire à chaque fin de mois ? » intervient sa mère, Anny Legentil.
Jerry Augustin, décrit par ses proches comme un « bon zenfant », a dès son jeune âge assuré le confort de sa famille. « Il a fait ses études au MITD (ex-IVTB) et a pris de l’emploi dès ses 17 ans après avoir effectué un stage dans une compagnie à Pailles. Il m’avait dit que son employeur attendait qu’il obtienne son brevet avant de l’employer », peste-t-il.
Il était le seul à subvenir aux besoins de sa famille, son père étant invalide après avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral. « Il rêvait de nous extirper de la misère dans laquelle nous sommes. Nous sommes des squatters et n’avons aucune garantie sur notre sort », explique son père éploré.
« Rien ne sera plus comme avant. Je suis sous médicaments à cause de ma maladie. Je m’assoupis après je ne dors plus. Je reste éveillé à contempler le plafond et mes pensées se dirigent vers lui », se lamente-t-il. C’est sa main droite qui s’est en allée. Face à l’incertitude de la vie, avec son invalidité et son épouse incapable de travailler car elle doit veiller sur lui, Joseph ne sait pas comment sa famille s’en sortira.
Deepaksing Bamma, le chauffeur de la camionnette à bord de laquelle voyageait le jeune homme, est toujours dans un état critique à l’hôpital d’Apollo-Bramwell. Quant à l’aide-chauffeur du camion fou, Laval Désiré Bigon, il se remet petit à petit de ses blessures.