Dix jours après le dramatique accident du virage de Sorèze ayant fait dix morts et 44 blessés, la Corporation nationale de transport (CNT), l’un des plus importants opérateurs du transport en commun, demeure dans l’oeil d’un éventuel tsunami. D’autant qu’en sus du silence assourdissant dans lequel s’est muré le Top Management, la pression se fait de plus en plus sentir pour des mesures de dressement d’envergure en vue de mettre un terme à la dérive dangereuse épousée par la CNT depuis ces dernières années. Dans l’immédiat, les autorités semblent préférer jouer les prolongations avant d’annoncer des initiatives-sanctions susceptibles d’affecter le haut de la hiérarchie.
Néanmoins, la fin de la mission des deux ingénieurs d’Ashok Leyland ce week-end pourrait précipiter les événements, même si les conclusions de l’enquête formelle confiée à la police pourraient prendre plus de temps que prévu. En parallèle, la décision des proches des dix victimes de l’accident au virage de Sorèze du 3 mai, en l’occurrence Yannick Pokhun, de consigner des dépositions à charge contre la direction de la CNT pour négligence médicale vient s’ajouter aux pressions devenant de plus en plus intenables. La véritable question qui reste sans réponse à ce jour est qui du General Manager de la CNT, Robin Soonarane, ou du président du board, Ashwin Dookun, paieront les pots cassés sur ce qui est présenté comme « la magouille des spare parts » à la CNT.
Dans l’immédiat, l’attention est braquée sur les causes véritables de ce troisième accident mortel au virage de Sorèze, avec une véritable hécatombe de dix morts et 44 blessés. Au fil des premiers examens de l’autobus Blue Line de la CNT, immatriculé 4263 AG 07, il devient de plus en plus évident que le système de freinage dans ce bus à vitesse automatique est mis en cause, écartant du même coup toute erreur humaine de la part du chauffeur Ganesh Deepchand.
Dès le week-end dernier, les experts de la Police Mechanical Unit sous la supervision du Chief Enquiring Office, le surintendant Husnoo, en présence des ingénieurs du ministère des Infrastructure publiques, avaient ciblé les différentes composantes de la System Protection Valve. D’ailleurs, dès la mi-journée de dimanche dernier, ces valves et les cylindres du système de freinage à air comprimé ont été enlevés de l’autobus pour des analyses au Forensic Science Laboratory (FSC) au terme des procédures établies.
Graves problèmes de freins
Avec la décision en début de semaine du gouvernement d’avoir recours à une expertise venue d’Inde, l’examen du bus, remorqué au Police Post du Bulk Sugar Terminal, fut interrompu jusqu’à jeudi dernier. Arrivés mercredi, les deux ingénieurs de la compagnie Ashok Leyland en Inde, Yaya Ramareddy Sekar et Pandien Sekaran, ont effectué un premier constat de ce qui reste du bus accidenté.
Pendant plus d’une heure, les deux experts indiens se sont attelés à procéder à la vérification de la System Protection Valve devant actionner le système de freinage automatique en cas de freins défectueux sur le véhicule. Même si à hier matin la paire Sekar-Sekaran n’avait pas encore soumis ses conclusions officielles au gouvernement, des problèmes graves au niveau de ces valves pourraient être la cause de l’accident meurtrier du 3 mai.
En l’absence de ce rapport d’experts, il est considéré comme étant extrêmement hasardeux de vouloir dresser un parallèle entre les graves problèmes de freins sur cet autobus Blue Line le jour de l’accident et la panne suite à une fuite d’air rapportée sur ce même véhicule par le chauffeur Ganesh Deepchand à la mi-journée du 29 avril et également des problèmes sonores dans le bus la veille de l’accident.
Ces détails font partie d’un rapport soumis par la CNT au vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures publiques, Anil Bachoo. Ce dernier s’est évertué à vouloir être rassurant quand la question avait été soulevée à l’Assemblée nationale par le leader du MSM, Pravind Jugnauth, mardi dernier. « There was no complaint regarding its braking system », devait-il faire comprendre en concédant que « the driver reported on 29 avril, during his meal between 01 05 and 02 05 hours, an air leakage at a connection point ». Il ajoutera que « the leakage was due to a 8 mm coupling ».
Que ce soit à l’Assemblée nationale ou encore lors des délibérations du conseil des ministres de vendredi, Anil Bachoo est revenu avec sa thèse à l’effet que les « emergency brakes » du Blue Line de la CNT étaient en bon état. « Once you lift the emergency brakes, that is, what we call frein à bras, all the four wheels at the back get clogged », a-t-il soutenu à l’Assemblée et répété au conseil des ministres.
L’enquête de la police et la contre-expertise des consultants d’Ashok Leyland devront élucider les véritables causes de cet accident. Mais il va sans dire que la politique d’entretien et de maintenance des autobus faisant partie de la flotte de la CNT dans le cadre des mesures de cost reduction est dénoncée de manière unanime et virulente. Même si le ministre Bachoo déclare que « I am not in a position to say that they are false spare parts which are being utilised », des lettres de dénonciations sur l’authenticité des pièces de rechange sur des abus circulent depuis le début de la semaine écoulée.
Magouilles des « spare parts »
Des employés de la CNT critiquent ouvertement le management de la CNT pour « les magouilles des spare parts ». « Le véritable problème est que les pièces de rechange utilisées ne sont pas des originales. Ces pièces piratées sont disponibles au Kashmiri Gate Chota Bazaar en Inde et elles sont à bien meilleur marché que celles fournies par la compagnie mère », ajoutent ces mêmes sources approchées par Week-End.
« Nous nous posons la question pourquoi la CNT a discontinué la pratique de s’approvisionner en pièces de rechange pour les autobus Blue Line auprès du fournisseur Ashok Leyland et de son agent à Maurice. Avec le concessionnaire des bus, les prix des pièces de rechange sont catalogués avec une garantie sur la qualité. Pourquoi avoir recours à des fournisseurs à Port-Louis même après des exercices d’appels d’offres ? Le résultat est que des genuine spare parts ne sont nullement utilisées lors de la révision des bus », soulignent-ils avec force.
Le démantèlement du Spare Parts Quality Assurance Control Committee, présidé par le Deputy General Manager de la CNT, Pradeep Kumar Dass, l’évincement de ce dernier du comité du Tender Evaluation Spare Parts et des transferts au niveau du département d’audit interne de la CNT sont également présentés comme des éléments faisant partie du scénario pour favoriser le réseau de fournisseurs externes. Le Spart Quality Assurance Control Committee avait pour principal mandat de vérifier si les pièces de rechange fournies à la CNT sont genuine et d’après les normes établies.
Dans la conjoncture de véritable désastre à la CNT, deux membres du Top Management sont ciblés. D’abord, le président du conseil d’administration, Ashwin Dookun, dont la connexion politique l’autorise à couper tous les ponts avec le ministre de tutelle et de faire fi aux general directives émanant de ce ministère. Des sources dignes de foi indiquent qu’Anil Bachoo et Ashwin Dookun ne s’adressent pas la parole depuis plus de quatre ans. À ce rythme, rien d’étonnant si le président du board de la CNT n’est pas consulté par le ministre avec l’accident meurtrier du 3 mai.
Ensuite, il y a le General Manager de la CNT, Robin Soonarane, parachuté depuis la Wastewater Management Autority, organisme qui a essuyé des critiques des plus sévères au niveau de l’octroi de contrats pour la mise à exécution de projets de tout à l’égout. Une aile au sein du gouvernement promet que dans un maximum de deux semaines, le General Manager pourra subir le même sort que le beau-frère d’Anil Bachoo, directeur de la météo, après les inondations meurtrières avec 11 victimes dans la capitale le samedi 30 mars dernier.
D’autres sources ministérielles avancent que l’opération tsunami à la CNT ne devra épargner ni le General Manager ni le président du conseil d’administration. « Les deux sont autant responsables, pour ne pas dire coupables de la nette détérioration de la situation à la CNT et leur départ ne sera que salutaire non seulement pour les employés mais également pour le public voyageur. Mais nous savons pertinemment bien que c’est un match entre pot de terre et pot de fer de par les soutiens politiques engagés derrière les deux parties », poursuivent ces mêmes milieux en étant convaincus que pour des « raisons occultes », Ashwin Dookun pourrait sortir quasiment indemne de cette joute entre apparatchiks rouge-sang…