Les 6 362 clients de Bramer Asset Management Ltd, avec une souscription globale de Rs 4,3 MD, doivent une fière chandelle à une mère de famille de Pointe-aux-Canonniers, presqu’une inconnue jusque-là. Nashreen Begum Najoo, 41 ans et mère de trois enfants: Hania, 15 ans, Sadya, 13 ans et Hussein, 6 ans, a pris son courage à deux mains, montant au créneau pour lutter en faveur de ce qui semblait être une cause perdue d’avance avec l’écroulement de l’empire Rawat, évalué à quelque Rs 31 MD. Aujourd’hui avec la décision au sujet d’une formule du remboursement du capital, elle affiche une satisfaction des plus légitimes. Satisfaction d’avoir vaincu des préjudices des plus tenaces.
Tout ou presque était contre elle. Nashreen Najoo est la seule femme à se retrouver au premier plan pour plaider en faveur de ces laissés-pour-compte, qui avaient été séduits par les chants de sirène émanant de la campagne de Bramer Asset Management Ltd proposant des taux de rémunération de l’argent nettement plus favorables que ceux dans le système bancaire. Mais il y avait pire encore contre elle. Son background professionnel en tant qu’ancienne cadre du groupe BAI devait également attiser des méfiances dans le camp des victimes.
D’ailleurs, Nashreen Janoo, comptable de profession, a essuyé des accusations de conflits d’intérêt qu’elle a renversées d’un revers de la main tant qu’elle voulait faire entendre la voix des sans-voix. Elle avait démissionné de ses fonctions au sein du groupe BAI dès février 2014 pour des raisons personnelles. Elle se souvient encore de cette première mobilisation des victimes de l’arnaque Dawood Rawat avec une assistance désespérée d’avoir tout perdu en un clin d’oeil. Cette mère de famille avait senti le besoin de crier à l’injustice car à aucun moment pendant son passage professionnel au sein du groupe BAI, elle avait osé entretenir le moindre doute que ce conglomérat allait faire faillite.
« J’étais responsable du Customer Service de cette entité. Par conséquent, ayant cru aux produits de la BAI, car rappelons-le, elle était réglementée par la Financial Services Commission (FSC), j’ai investi l’argent que mon époux et moi-même avions économisé pour les études de nos filles », explique-t-elle. Jusqu’à sa démission, elle n’a jamais eu le moindre soupçon des magouilles qui se déroulaient au sein du groupe. « Si j’avais su, je n’aurais jamais investi mon argent », répond-t-elle, sans ambages. D’ailleurs, elle a appris le scandale comme tout le monde et n’a cessé, depuis cet instant, de s’inquiéter pour son capital.
Pour la première réunion convoquée à la salle municipale de Belle-Rose, Nashreen Najoo s’y rend en compagnie de son époux et de son beau-père. C’est là que devait survenir le déclic de se jeter corps et âme dans la bataille. « Lorsque je me suis rendue compte que l’orateur n’évoquait que le cas des Super Back Cash Gold, j’ai pris la parole pour leur rappeler que les clients de la Bramer Asset Management étaient dans le même panier. De là, j’ai été contactée par des membres de ma famille ainsi que d’autres clients que j’ai côtoyés. Ils voulaient tous des réponses », dit-elle.
Et d’ajouter dans le même souffle: « Comme on n’est jamais mieux servi que par soi même, je me suis dit que je mènerai ce combat. Pour cela, je tiens à remercier mon époux Riam qui m’épaule dans tout ce que j’entreprends. J’ai épousé un homme formidable. » À partir de là, le rythme devait s’accélérer. Après une série de rencontres avec les représentants des clients du Super Back Cash Gold, décision fut prise de se regrouper pour mieux se représenter et défendre la spécificité des clients de la Bramer Assets Management Ltd. « Et c’est à ce moment que le comité de soutien regroupant notamment Kailash Judoo, Serge l’Ecluse, Eric Wong et Nil Jagarnath a été constitué », fait-elle comprendre en se félicitant de cette initiative.
« Le comité de soutien était, dès le départ, bien structuré. Il y avait un respect mutuel bien que nous venions de différents backgrounds. D’ailleurs, ils ne m’ont jamais fait sentir que j’étais la seule femme. Nous n’avions qu’un seul but. Nous étions là pour une cause. Personne n’a cherché à privilégier son intérêt personnel. La synergie s’est installée dès le départ. Nous avons enchaîné réunion sur réunion après les heures de travail dans le bureau de Kailash Judoo à Quatre-Bornes. Nous avions ensuite écrit au ministre Roshi Badhain pour lui demander de considérer notre cas sur une base humanitaire. Et de là, nous avons enchaîné réunion sur réunion avec le ministre. » Et de poursuivre: « Je crois que nous devons cette bonne entente à notre maturité également. Nous sommes âgés de 40 à 50 ans. »
Même si les séances de travail duraient, Nashreen Najoo n’a pas pour autant baissé les bras. « Je devais rouler seule de Quatre-Bornes à Pointe aux Cannoniers tous les soirs. Je rentrais vers 21-22h. J’étais fatiguée mais jamais lasse », précise-t-elle. ?Sa vie personnelle et familiale étant bouleversée, la mère de famille a pu compter sur la collaboration de ses parents et beaux-parents. « Tout est une question d’organisation », lâche-t-elle.
Comme dans toute épreuve, Nashreen Najoo a dû faire face à des moments de découragement et de doute sans pour autant se laisser tenter par l’abandon. « Évidemment, surtout lorsque j’ai été personnellement attaquée à la radio et publiquement. Un travailleur social a voulu faire croire qu’il y avait conflit d’intérêts car j’ai auparavant travaillé au sein du groupe BAI. Malgré le petit groupe de détracteurs qui estimait que l’on ne communiquait pas assez, je n’ai pas courbé l’échine. Il ne faut pas oublier qu’une négociation est un long processus et que pendant la négociation, l’on ne pouvait pas dévoiler notre stratégie. Le résultat est là. J’ai toujours agi en mon âme et conscience, et c’est pour cela que je ne me suis pas attardée sur les lobbys. Nous avons gagné haut la main la cause pour laquelle le comité de soutien s’est tant battu. »
Sa plus grande satisfaction dans ce combat engagé à l’impromptu mais avec conviction demeure le réflexe des Mauriciens visant à mettre en sourdine tout recours à une argumentation à relent communal. « Certaines personnes ont voulu amener ce débat sur le terrain communal. Je tenais à leur rappeler que ce qui s’est passé n’est pas une attaque contre une communauté spécifique comme on veut le faire croire. Hormis les membres de la famille Rawat, les employés, les hauts cadres aussi bien que les clients ne sont tous pas d’une même communauté. C’est toute une nation, c’est la nation mauricienne qui a été affectée par cette crise. »
Pouvant enfin se reposer après deux mois de pression ininterrompue, Nashreen Najoo précise, toutefois, que le comité se bat pour que le capital soit récupéré avec une déduction à la source de 15% et 20%  pour ceux qui sont en règle. Enfin, conclut-elle, « sans porter de jugement de valeur, je souhaite dire que les directeurs ont la responsabilité d’emmener le navire à bon port. S’ils ont failli, ils doivent assumer leurs responsabilités et bear the consequences. Ils n’auraient pas dû céder aux pressions. »