CASSAM UTEEM
Président de la République de Maurice
(1992-2002)

« La profession de critique est certainement l’une des plus anciennes : de tout temps, il y eut des gens incapables d’agir ou de créer, qui se donnèrent pour tâche, et le plus sérieusement du monde, de juger les actions et les œuvres des autres » (Marcel Pagnol)                                                      

Cette introduction à la présente publication de la maison d’édition Vizavi consacrée exclusivement aux affiches conçues par Firoz Ghanty, quatre décennies durant, n’a pas la prétention de développer une thèse savante sur la protohistoire de l’Affiche ou de son âge d’or ou même de ses techniques. Elle n’est pas, non plus, une analyse critique des œuvres d’art du grand et talentueux artiste qu’est Firoz Ghanty. Je ne suis capable ni de l’un ni de l’autre. En outre, je concède ne pas être de la profession dont parle Pagnol cité ici en épigraphe !  J’y apporte tout simplement et très modestement le témoignage de mon estime pour un artiste hors-norme, pour ne pas dire marginal et souvent injustement marginalisé, qui a été un des rares Mauriciens qui ont su donner à l’affiche artistique une place de choix, ornant les murs des rues et ruelles souvent urbaines et des fois rurales, aux différents moments cruciaux de l’histoire socio-politique de notre pays. Ses affiches attiraient, informaient, interrogeaient, intriguaient même quelques fois mais ne laissaient jamais personne indifférent.

La photo de Firoz Ghanty sur cette affi che est de Yves Pitchen

L’affiche est considérée, à juste titre, comme une forme d’art à part entière. La maison d’édition Vizavi a donc eu la bonne inspiration de publier un livre d’Art sur les affiches d’un artiste mauricien, et pas n’importe lequel – une heureuse initiative qui mérite d’être soulignée. Même si au fil des ans, avec l’avènement des nouveaux médias, l’usage des affiches a décliné, elles continuent toutefois à être utilisées aujourd’hui encore, tantôt pour promouvoir un produit, tantôt un événement ou une personnalité, souvent politique, et reste envers et contre tout, un médium visuel fort et percutant. L’affiche a longtemps demeuré le parent pauvre de l’art et ne gagnera ses lettres de noblesse qu’à la fin du XIXe siècle lorsque des illustrateurs et autres peintres de renom y auront recours comme moyen d’expression.

Il y a également des affiches que l’on désigne comme affiches culturelles et qu’on retrouve parmi celles conçues par Firoz Ghanty. Elles embrassent le cinéma, les expositions d’art contemporain, et plus généralement, des événements de courte durée impliquant des créateurs reconnus ou marginaux. Ayant un impact certain, ce type d’affiches allait connaître dans les années 1970 une forte popularité qui ne laissera pas indifférents les pouvoirs publics en France. Un Musée de l’Affiche allait ainsi être inauguré à Paris en 1972 tandis que la Bibliothèque nationale, toujours à Paris, ouvrira un département qui lui sera dédié. Beaucoup d’affiches, par leur intérêt artistique, sont conservées par des bibliothèques, des musées ou des collectionneurs, au même titre que des œuvres d’art traditionnelles. Hélas pas chez nous ou on n’est, dans ce domaine, même pas au stade de balbutiement !

C’est dans ces mêmes années 1970 que s’associèrent certains graphistes, issus des mouvements sociaux de 1968, comme par exemple le collectif Pentagram, qui devint la plus importante agence indépendante active aujourd’hui encore aux Etats-Unis. Par ailleurs, des associations humanitaires, des syndicats, au lieu de faire appel à de grosses agences, développent leur propre façon de communiquer avec des artistes et utilisent l’affiche comme vecteur de leur message, comme ce fut le cas en 1978 de Solidarność (Solidarité), l’union des syndicats polonais, contrainte pendant quelque temps à la clandestinité et présidée par Lech Walesa, futur récipiendaire du prix Nobel de la Paix. Dans les années 1950, grâce à la participation d’artistes – les plasticiens    à la conception d’affiches, celles-ci prennent une connotation parfois politique comme celles exécutées par Picasso pour la paix ou, plus tard, Tomi Ungerer avec Black Power (1967) ou encore celle de Firoz Ghanty lors d’un 1er mai, fête du travail. Certaines affiches politiques deviennent aussi de véritables mythes. Je pense à celle de Che Guevara au pochoir ou le ‘poing rouge’ créé par les étudiants de Rhodes Island en 1968 contre les attaques américaines au Vietnam. Au milieu des années 1960, la jeunesse américaine exprime sur les murs, par une explosion de couleurs, son désir de changement sociétal. Naîtra ensuite le mouvement Street Art avec des artistes comme Shepard Fairey et dont on tentera timidement et assez maladroitement de s’inspirer pour le Porlwi by light de décembre 2016.

Les affiches sont souvent révélatrices de l’esprit d’une époque. Présentes dans la vie quotidienne, elles sont un outil pertinent pour signifier les rapports qu’entretient le public avec un sujet quelconque. À titre d’exemple, il est possible de déceler les liens qui unissent les publics aux sports ou à la politique en retraçant l’histoire des affiches. Ainsi dans le cyclisme, suivant les époques, on passera de représentations de jeunes femmes à bicyclette, aspect loisir, à celle des forçats de la route, aspect technicité et performance.

Sur le plan sociologique, il est intéressant de constater comment au fil des décennies, ont évolué l’image des femmes ou celle des Noirs par exemple, l’affiche reflétant les préjugés, les interdits ou au contraire, la fin de certains tabous comme la nudité.

L’affiche est aussi l’endroit de la révolte, de la contestation : de par sa rapidité d’exécution, elle reste encore un outil permettant de crier l’injustice et de communiquer l’indignation. Comme le rappelle Jean-François Lyotard : « L’homme qui la regarde se tient debout. »

Sur ces trois plans, Firoz Ghanty tout en laissant ses empreintes particulières que sont ses interprétations artistiques en couleur ou en blanc et noir, nous a fait vivre, à travers ses affiches, les événements marquants des différentes époques de notre histoire récente, l’évolution des mœurs, avec par exemple une affiche ‘érotique’ que certains ont dû trouver choquante, et la contestation ou l’expression d’indignation face à l’injustice – perçue ou réelle. Ces affiches, une bonne cinquantaine, rédigées pour la plupart en Kreol mauricien et dont je citerai ici quelques-uns des thèmes, car ils révèlent aussi l’engagement assidu et total sur plusieurs fronts de cet homme longtemps méconnu et aujourd’hui encore très peu connu : Amnesty International, Abolition de l’Esclavage, Dire Non à la Pauvreté, Abolition de la TVA sur l’eau et l’électricité entre autres, Solidarité anti apartheid et libération de Nelson Mandela, Solidarité avec les Ilois, Soutien aux Manifestants de Mai 1975, Mouvement syndical GWF, projet self-help, Etudiants/Chômeurs. Toutes ces affiches qui sont un support de publicité ou de propagande, collées dans la rue ou dans des espaces publics, conviaient le public à des forums, des débats contradictoires, des fêtes et des animations culturelles, des soirées de poésie, des rassemblements, des expositions, à la signature des pétitions aux autorités politiques.

Homme de gauche, engagé comme nous l’avons vu sur tous les fronts, condamné à la prison, sous le Public Order Act pour manifestation illégale organisée par le Fron Nasyonal Anti Somaz (FNAS) dont il fut un des dirigeants, Firoz aurait étonné plus d’un s’il n’avait fait une incursion en politique. Son passage au Mouvement Militant Mauricien fut cependant de courte durée et il claqua la porte après une divergence idéologique profonde avec certains dirigeants du parti et non des moindres. Il devait se présenter, en 1999, au nom d’un collège de soutien citoyen, à une élection partielle dans la circonscription de Beau Bassin – Petite Rivière avec pour slogan et mot d’ordre: Pa pans Kominal pans Morisien, pa vot kominal vot Morisien. Il devait apprendre à ses dépens la dure réalité qu’à Maurice le communautarisme s’est institutionnalisé et en politique, hier comme aujourd’hui, malgré les 50 années de notre indépendance, c’est toujours la communauté qui prime.                           

Firoz Ghanty est probablement un des rares artistes mauriciens à avoir participé, la plupart des fois en solo, à des expositions de ses œuvres aux quatre coins du monde, en Afrique, en Asie comme en Europe. Au Festival des Arts et de la Culture Nègre à Lagos, au Nigéria, à l’occasion de la 9e Biennale du Caire, en Egypte et de nombreuses fois en France, au Centre International d’Art Contemporain, à l’UNESCO et au Salon International des Beaux-Arts, également en Suisse, en Belgique et en Allemagne, à la Galerie Logos du Japon, au Lycée Français de Singapour. À Maurice, il expose régulièrement depuis 1970, année où il participe à sa toute première exposition. Il n’est alors qu’un ‘budding artist’ de 18 ans et 2 ans après il exposera ses œuvres au Centre Culturel d’Expression Française à Curepipe. Sa voie était déjà tracée et sa notoriété d’artiste chevronné acquise, car aux âmes bien nées….

Artiste, plasticien, peintre, portraitiste, homme de lettres et de culture, polémiste et politicien à ses heures, militant des droits humains et des causes souvent perdues mais toujours justes et nobles, Firoz Ghanty ne s’emmêle pourtant jamais les pinceaux car interlocuteur ou contestataire lucide qu’il a toujours été, il a su développer une culture d’honnêteté, d’intégrité et d’indépendance. C’est un insoumis invétéré, souvent provocateur, ce qui serait peut-être son moindre défaut, mais toujours franc et sans jamais avoir recours ni aux coups bas ni aux coups fourrés. Il ne cache pas son aversion pour ceux-là, artistes comme lui, qu’il qualifie d’artistes institutionnels, les béni-oui-oui du Pouvoir et pour se distancier d’eux, il affirme ce qu’il est « je l’ai façonné Seul, de mes Mains, de mon Cœur, de mon Labeur, de ma Volonté, de l’Assiduité à ma Création, de ma Constance, de ma Rectitude Intellectuelle, de ma Rigueur ! ».

D’aucuns le considèrent comme un rebelle à l’instar de sa barbe et ses longues mèches de cheveux bouclées tombant sur ses épaules, avec dans ses yeux verts cristallins un regard tantôt doux tantôt dur, allergique à toutes formes d’autorité. Une explication plausible se trouverait dans la lettre ouverte publiée à l’occasion de la ‘National Award Ceremony’ le 16 mai 2018, à laquelle il était Nominé pour un prix pour les Arts plastiques. Une forme de reconnaissance de l’État, à l’occasion de la célébration du 50e anniversaire de l’Indépendance de Maurice qui est loin de lui plaire mais que néanmoins il accepte ‘under protest’ car il considère, que ce prix est une machination politique et qu’on essaie de l’acheter et de le faire taire. Mais sa conscience n’est pas à vendre.                                                      

Voici ce qu’il écrit dans cette lettre ouverte :                                                                                                                                                                                                        « Depuis ma première exposition en 1970, j’ai eu droit à toutes les Violences de l’État et des Institutions. Censure, boycott, ostracisme, présence policière à des vernissages, mes Droits de base niés, retrait des listes officielles, etc. ! La dernière brimade fut le refus de la National Art Gallery de m’accorder la subvention à laquelle j’étais éligible pour ma dernière expo solo en octobre 2017, sous le prétexte fallacieux que les caisses sont vides ! » Cette exposition, sa dernière à ce jour, intitulée Portraits de sa mémoire, avec les 35 portraits, dont celui impressionnant du compositeur russe, Modest Moussorgski Petrovitch, qui sont ‘ses balises’ eut lieu à la Galerie IMAAYA et connut un franc succès. Ce fut en même temps la consécration du talent de portraitiste de Firoz Ghanty !

Aujourd’hui, la sortie à Maurice du premier livre d’Art exclusivement sur les affiches d’un de nos compatriotes, grâce à la maison d’édition avant-gardiste Vizavi, est un événement artistique et culturel majeur qui confirme, si besoin était, que Firoz Ghanty, de par ses talents de plasticien et le caractère universel et versatile de ses œuvres demeure un des plus grands de nos artistes contemporains.

(Source: internet et notes biographiques)