Le Ernest Wiehé Jazz Festival semble se consolider à en croire le bilan positif dressé par ses organisateurs qui sont rentrés dans leurs frais, en maintenant des prix d’entrée accessible, et les idées fusent pour la prochaine édition… Quelques souvenirs de concerts, des moments parfois aussi « intelligibles qu’inexplicables », et des projets pour les initiateurs de ces rencontres musicales riches en expériences et découvertes.
Après un festival de musique, il reste les souvenirs… et éventuellement des albums. Au Ernest Wiehé Jazz Festival, les quelques CD en vente ont vite disparu comme par exemple Perfect match, que l’harmoniciste Olivier Ker Ourio vient d’enregistrer chez Bonzaï Music, avec son claviériste préféré Emmanuel Bex, le batteur Matthieu Chazarenc et… l’excellent percussioniste réunionnais Nicolas Moucazambo. Emerge alors des limbes de la mémoire un arrangement de Tikaz en pay comme on en avait guère entendu auparavant…
Ça commence ce vendredi 12 septembre par les sons de la nature tel que ce magicien du rythme sait si bien les faire sentir, OKO le rejoint avec son harmonica planant dans les cîmes, un saxo s’en mêle, puis la basse vaporise quelques brumes et tout un ensemble, un vrai big band de l’île soeur, fait exploser les sons. Cet ensemble du joueur à l’harmonica était peut-être un peu trop sonore pour la petite scène du Crazy Fish, jardins et restaurant de l’hôtel était si bondés que les musiciens entraient aussi un peu en concurrence avec les bavardages de la foule. Comme pour leurs quatre concerts précédents (deux à la Réunion et deux à Paris), ces musiciens élaborent leur jazz en puisant dans la chanson populaire réunionnaise. Une joueuse de flute traversière a créé la surprise dans ce qui était annoncé comme un nonette exclusivement masculin, apportant sa touche délicate de temps à autre. Comme toujours quand des calibres comme OKO ou Moucazambo jouent, on repère tout de suite la maestria et la marque sonore. Aussi, l’entrée en scène du trompettiste Philippe Thomas a redonné une nouvelle ampleur au jeu. Créé cette année, ce big band a été acclamé à la Réunion et au Paris Jazz Festival. L’interprétation de ce joyau du maloya réunionnais qu’est Manzé pou leker d’Alain Péters, a été avec la contribution de François Jeanneau un délice. La rosée tombée de Maxime Laope, Le roi dans le bois de Firmin Viry, Ti kaz en paille de Fred Espel et même Ti fler fané de Georges Fourcade ont aussi été joués. Puis quand on écoute cette version instrumentale de Batarsité (Danyel Waro), on comprend alors par la musique uniquement ce que veut dire en réunionnais : « Mwin pa blan / Non mwin pa nwar / Tarz pa mwin si mon listwar / Tortiyé kaf yab malbar / Mwin nasyon bann fran batar »… Longue vie à cette expérience qui révèle les qualités d’arrangeur et de passeur de musique du Réunionnais d’origine bretonne, digne héritier de Toots Thielemanns.
Autre très grand moment de cette troisième édition du Ernest Wiehé jazz Festival, la découverte du Mark Fransman quartet s’est faite le samedi soir devant un public encore plus important que la veille, le plus souvent captivé par cette musique qui nous ressemble. Bien sûr le parcours impressionnant de chacun de ces musiciens laisse tout de suite entendre qu’on a affaire à des pointures. Mark Fransman peut laisser ses acolytes jouer sans lui quand il passe tranquillement du micro de soulman à son clavier, ou à ce saxo qu’il joue la maestria du Coltrane qu’il vénère.
De l’autre côté de la scène, Kesivan Naïdoo est à la batterie une sorte de démiurge bouillonnant de vie qui ne quitte pas la salle des yeux, introduisant les sons et variations rythmiques en toute symbiose avec ses pairs. Sachez que ce dernier a son propre club de jazz au Cap, qu’il est à la tête d’un mouvement intitulé Silent revolution music et que le 30 octobre prochain il joue au Carnegie hall de New York pour les 20 ans de démocratie sud-africaine… Au milieu, il était difficile de ne pas regarder la magnifique Romy Brauteseth, qui joue admirablement bien, se laissant bercer avec expressivité par la musique des petits génies qui l’entourent. Quant au guitariste Reza Khota, écouter « Transmutation » l’album qu’il a enregistré avec son propre quartet permet d’avoir une idée de ce dont il est capable… Ensemble ces musiciens font penser à ce que disait Schopenhauer à une autre époque : « La musique passe à côté de nous comme un paradis familier, quoique éternellement lointain, à la fois parfaitement intelligible et tout à fait inexplicable. » Aussi cette voix électrisante qui laisse transparaitre la frénésie sous-jacente des gospels de son enfance,  Mark Fransman introduit les influences de la rue, avec un hip hop qu’il chante autant qu’il le rappe ajoutant ainsi des accentuations et une tonicité qui accroissent l’intensité et la densité de l’expression. On nous avait annoncé un quartet, mais finalement c’est un « sextet à quatre » qui a joué chariant mille et une émotions pacifiantes et heureuses d’une forme de transjazz.
François Jeanneau avait inauguré ces rencontres le jeudi avec les musiciens de son propre quartet dans une grande élégance de jeu. Le pianiste n’était pas Uli Lenz avec lequel il a enregistré dernièrement Les danses de vulcain en duo, mais Emil Spaniy qui a dû très vite repartir de Maurice, mais qui a joué avec beaucoup d’énergie et de la nuance quand il le faut, les morceaux fétiches du quartet. Regarder le batteur Joe Quitzke s’amuser avec une sympathique espièglerie face à ces grands briscards du jazz est un ravissement, et quand le jeune Mathias Szandaî entame un tango sur sa contrebasse, tout le monde s’incline…  On a adoré la flamme nostalgique du morceau Tamarin… et la finesse d’How are the blues.