Encore une autre panne! Les passagers du van gris ne sont sont guère surpris. Cette fois-ci c’est une roue qui a cédé sur le sentier bordé de logilignes cocotiers menant vers La Pointe, plage d’embarcation pour l’île du Sud. Ce matin-là, le soleil inonde Agalega. Casquette vissée sur la tête, Rosemonde Bertin fait quelques pas pour patienter avant de s’éloigner du groupe. Entretemps, les hommes s’affairent à aider Mario le chauffeur à changer de pneu de l’unique véhicule qui assure le transport (gratuit) en commun dans l’île du Nord. Tenant une jeune pousse de palmier, encore accrochée à sa noix, Rosemonde Bertin ramène sa trouvaille avant de regagner le van, prêt à repartir. Née sur l’île Salomon aux Chagos, Rosemonde Bertin, la cinquantaine, explique qu’elle va extraire le germe de la noix pour le consommer. A Roche-Bois où elle a été contrainte à l’exil, elle ne trouve plus ces délices naturelles. Si elle s’est rendue à Agalega, c’est pour une autre raison plus profonde. Sa mère est enterrée  au cimetière des Noirs, dans l’île du Sud. Et cela faisait 14 ans que Rosemonde Bertin ne s’est pas rendue sur l’atoll pour fleurir la tombe de celle-ci. Ce retour est pour elle un pèlerinage.
Avec, la Chagossienne, Rosemonde Bertin, et d’autres natifs d’Agalega, nous embarquons pour l’île du Sud. La traversée sur la mer d’émeraude qui sépare les deux îles d’Agalega est une magnifique promesse. A bout de quinze minutes, c’est une plage édénique, au sable fin et blanc, sertie de palmiers qui s’offre à nous. Direction Sainte-Rita, là où vit le quart de la population (300 âmes environ) agaléenne et où se trouvent une école, une boutique, un hôpital, un bureau administratif, un poste de police « Avan, bien lontan, nou ti travers la pas lor séval. Seselwa inn fini tou séval Ti éna bourik. Enn kantité zafer inn fini  » se désole Michel Lewis Clarice, né à Agalega, de parents seychellois. A 68 ans, il est le plus vieil habitant de l’île. « C’est là que je suis né », dit-il, en montrant les ruines en pierre du premier hôpital de Sainte Rita, construit il y ajoute-t-il, près d’un siècle. Ce ne sont pas des vestiges qui manquent sur l’île du Sud. Ecole, prison, store même ce bateau qui a échoué sur la côte et dont l’épave renvoie au passé. Le passé, ce sont aussi les pierres grises et les épitaphes du cimetière, scindé en deux parties: pour les familles blanches et noires respectivement. Pour y arriver, il faut emprunter un long sentier bordé de cocotiers, noyés dans une nature verte et luxuriante. « Je n’ai pas pu lui apporter des fleurs fraîches », confie Rosemonde Bertin après avoir déposé des fleurs séchées et s’être recueillie sur la tombe de sa mère. Cette dernière a élevé ses enfants sur l’île Salomon, jusqu’au jour « où des hommes au visage rougi par le soleil des Chagos sont venus à bord d’hélicoptère. » C’était un mauvais signe, raconte Rosemonde Bertin. La jeune fille d’alors a ensuite embarqué avec sa famille pour Maurice où elle a découvert un autre monde, qui est devenu le sien.