Grâce au concours de l’Eveché de Port-Louis, j’ai réussi à acheter un billet de bateau pour faire un bref séjour à Agaléga, perle oubliée de la République « gérée » par l’Outer Islands Developement Corporation. J’écris « réussi » comme un exploit parce que l’accès à l’île est contrôlé par une corporation qui se comporte plus en propriétaire qu’en gestionnaire avec, parfois, une mentalité qui rappelle la colonisation. Le premier volet de ce reportage, qui en comportera trois, raconte l’évolution d’Agaléga, des origines à nos jours avec les témoignages de deux Agaléens qui ont connu « létan longtemps ».
Les premières mentions d’Agaléga sur les cartes maritimes portuguaises remontent au début de 16éme siècle. Mais il est établi que ces îles, comme toutes celles de cette partie de l’océan Indien étaient connues des Malais et des Arabes. Les textes d’histoire mentionnent le fait que c’est le navigateur portugais Juan de Nova qui, en 1501, découvrit l’île et lui donna le nom de Galéga, signifiant de Galicie, une province du Portugal dont il était originaire. Un autre texte attribue la découverte de l’île à Pedro de Mascarenhas qui l’avait aperçue lors d’un voyage effectué en 1512. Il aurait baptisé l’île du nom d’un des navires de sa flotte : le Galéga. Le nom de  Mascarenhas devait d’ailleurs être donné aux îles situées au sud-ouest de l’océan Indien. C’est au milieu du 16ème siècle que les îles indiennes – les Chagos, les Maldives, les Amirantes, les Seychelles, Saya de Malha, St-Brandon et Agaléga – furent reconnues par des expéditions françaises commanditées par Mahé de Labourdonnais depuis l’Isle de France. Mais en dépit de sa découverte et de sa reconnaissance, Agaléga ne fut pas occupée pendant des décennies en raison de sa réputation  de «rocher entouré de périls». Ces îles coralliennes sont en effet, entourées d’une « ceinture de récifs qui font frémir même les plus hardis capitaines, lorsque les vagues, aux jours de gros temps ou de brise un peu forte, se déchirent et écument sur les pointes acérées des coraux. » C’est un rapport écrit par M. de Richery, enseigne sur un vaisseau français qui avait tourné autour de l’île, en 1785, qui devait faire découvrir ses ressources et inciter à leur exploitation. Le rapport souligne que l’île abonde en tortues de mer «article si nécessaire» aux établissements des îles et aux navires français qui relâchent dans la région et en cocos, dont l’huile est utilisée pour l’éclairage à l’île de France. Jusqu’alors, l’huile était importée de Diego Garcia, beaucoup plus loin qu’Agaléga et coutant donc plus cher ne termes de transport. C’est pour trouver une source d’huile de coco moins chère que les gouvernements successifs de l’île de France vont offrir des concessions et des primes d’encouragement aux colons qui accepteraient d’aller ouvrir un établissement à Agaléga. Quelques colons, dont l’histoire n’a pas retenu les noms, tentèrent l’aventure, mais durent renoncer face aux conditions climatologiques et aux difficultés de circulation dans l’océan Indien dues à la guerre entre la France et la Grande-Bretagne à la fin du 17ème siècle.
L’exploitation du coco
L’occupation d’Agaléga débute en 1808 par une demande de M. Laurent Barbé faite au général Decaen pour une autorisation d’aller coloniser l’île. Avec le soutien de ses associés, M. Barbé organisa une expédition dirigée par M. Caillou de Rosemond et «composée d’une trentaine de noirs, malgaches, mozambiques et créoles» qui arriva à Agaléga au début du mois d’octobre. Les débuts furent difficiles, mais l’établissement se développa assez rapidement et la fabrication de l’huile de coco commença. Deux ans plus tard, l’Isle de France et ses dépendances devenaient anglaises suite à la capitulation de la France, mais les concessions des terres étaient respectées, ce qui permit à M. Barbé et à ses associés de continuer le développement d’Agaléga, qui contribua à faire baisser le prix de l’huile de coco sur le marché mauricien. La concession offerte par le gouvernement colonial français à M. Barbé fut confirmée par le gouvernement britannique, ce qui permit au concessionnaire de trouver d’autres associés pour former en 1832 la société d’Agaléga qui allait exploiter l’île pendant plus d’un siècle. C’est à partir de 1827 que les îles connurent leur essor sous l’administration d’Auguste Leduc, qui fut en quelque sorte  le Labourdonnais d’Agaléga. Il entreprit des travaux qui changea la face de l’île. Dont l’agrandissement du chenal entre les deux îles, la construction d’une tour et des premiers bâtiments et créer le port de Ste-Rita dans l’île du sud.  Au fil du temps, l’exploitation du coco se développa dans les deux îles qui eurent chacune sa plantation et sa presse puis son moulin a huile en dépit des cyclones qui  visitaient régulièrement sur Agaléga. L’île produisait de l’huile, du coprah et du poonac et même du savon sans oublier la fameuse corde coco, marchandises très prisées à l’île Maurice.
Sous l’administration de Leduc, les îles se développèrent rapidement devenant autosuffisante en termes de viande, fruits et légumes grâce à une population de travailleurs esclaves. A partir de 1835, leur statut évolue avec l’abolition de l’esclavage. Ils deviennent d’abord des apprentis, puis libres pouvant se faire engager pour continuer à travailler sur l’île. Mais le successeur de Leduc, Étienne Pallière ne ressemblait pas à son prédécesseur et il défit tout le travail fait par lui en commençant par remettre en pratique les lois d’avant l’abolition de l’esclavage, ce qui provoqua une exode des travailleurs vers Maurice. Au fil des années, on fit appel à de la main-d’oeuvre des Seychelles pour remplacer les Agaléens qui ne voulaient plus subir les mauvais traitements de l’administrateur et des commandeurs qui se croyaient revenus aux temps bénis des colonies. Pour ne pas écrire celui de l’esclavage.