Scandaleux! C’est l’arrivée d’une cargaison de farine à Agalega par le Mauritius Pride, le 21 novembre, qui a mis fin à une pénurie artificielle de cet aliment de base dans l’île. Privés de pain pendant plusieurs semaines, les foyers pointent du doigt le bureau de l’OIDC dans l’île du Nord. Celui-ci  aurait fait bloquer de la farine, y compris celle acheminée depuis les Seychelles pour mettre fin à la pénurie. La raison: il fallait fabriquer du pain pour la délégation mauricienne – composée notamment de hauts cadres de la fonction publique, dont le PRB – le jour même de son arrivée. Gauttam Davay, General Manager de l’OIDC, qui reconnaît cette injustice, déclare avoir « donné des instructions formelles au Resident Manager d’Agalega pour ne plus répéter cela à l’avenir. »
Le scandale du pain est loin d’être la seule affaire qui traduit l’absence de considération à l’égard des 300 citoyens vivant sur ce territoire de la République mauricienne. Pendant que l’OIDC fait de l’ouverture de la prochaine piste aérienne sa priorité, les mesures préventives pour combattre la drogue, les grossesses précoces, les fléaux sociaux et les risques de propagation du VIH/Sida dans l’île sont inexistantes. Aussi c’est dans la nature luxuriante de l’île du Nord que des fûts de carburants sont débarrassés et les déchets empilés.
Samedi 19 novembre. Le Mauritius Pride lève l’ancre et quitte la rade de Port-Louis peu avant 15h pour Agalega avec pour la majorité de ses passagers des natifs et des Mauriciens originaires de l’atoll. Très vite, une nouvelle circule à bord et crée l’indignation auprès de ceux qui regagnent le territoire outre-mer: les Agaléens auraient été volontairement privés de pain pendant plusieurs semaines. « Bann la in fer blok par bal lafarinn pou ki kan délégasyon dépi Maurice vini, kapav kwi dipen kan zot ariv Agalega », explique un Mauricien d’origine agaléenne. « Bann la » sous-entend des préposés du bureau (Grande Case) de l’Outer Island Development Corporation (OIDC) sur l’île du Nord. Des Agaléens qui depuis Maurice avaient été avertis par téléphone de la pénurie de pain dans les deux îles par leur famille sont indignés. Il y aurait eu une pénurie artificielle dans l’île. L’unique boulangerie n’aurait pas fourni de pains aux quelque 300 habitants, enfants compris, d’Agalega durant plusieurs semaines.
Pains réservés pour la Grande Case
Sur place, Week-End se rend compte de la situation et  comprend vite que celle-ci relève d’un scandale qui justifie la colère des foyers agaléens. Le warehouse, non loin du débarcadère de La Fourche, est vide. La cargaison de farine de même que d’autres produits de consommation pour les prochains mois débarquent le lundi 21 novembre. Les familles rencontrées confient qu’elles ont eu à trouver des alternatives au pain. Sur l’île du Sud, une mère fulmine: « Isi, lékol pa ti ankor rant an vakans… Bann zenfan pann mem gaynn dipen dan lékol. Alor ki lékol Agalega dan ZEP! »  Pourtant, plusieurs kilos de farine étaient stockés dans l’île du Nord. L’unique boulangerie du Village 25 n’a opéré qu’à l’arrivée, le 21 novembre, des hauts fonctionnaires: dont le représentant du Pay Research Bureau, le General Manager de l’OIDC et des invités logés dans les guesthouses de l’administration. Pire, alors que les maisons ont été privées de pain, des sources proches de la Grande Case affirment avoir été témoin de gaspillage: « On jetait les pains qui n’avaient pas été consommés. » Et si au petit déjeuner et à l’heure du goûter, la Grande Case fournissait du pain à la délégation mauricienne, les foyers eux ont eu à patienter avant de s’en approvisionner. Mercredi matin, dès 5h, 200 pains sont sortis du petit four traditionnel de la boulangerie. Il n’y en aura pas davantage. Le boulanger ne vendra pas de pains à des mamans venues en acheter aux alentours de 7h. « Les pains qui sont là, nous dit-il en désignant des ‘moules’, sont réservés pour la Grande Case.  » Dans les cuisines d’Agalega, le pain après le petit déjeuner est une denrée rare. Faute de boulanger sur l’île du Sud, celle-ci dépend de l’île principale. « Dipin vinn par pirog kan lapass bon. Parfwa gaynn dipin cinq her edmi tanto! Nou finn fatigé dire Resident Manager donn nou la farin, larg boulanzeri, less nou mem fer nou dipin », lance une mère de famille.
Des policiers s’affichent avec des bouteilles en main
« Isi manzé fini vit dan laboutik. Mé lalkol sa tou létan énan! », scandent des Agaléens inquiets par l’ampleur de la consommation d’alcool sur l’île. Au lendemain de l’arrivée du Mauritius Pride dans l’île, Week-End se rend dans la seule boutique du village, gérée par la OIDC. « Biskwi? péna! », dit Mireille, la responsable des lieux. Devant le comptoir, une vieille dame et un enfant attendent d’être servis avant de repartir chacun de leur côté avec des bouteilles de bière. Debout devant la boutique, des éléments de la National Coast Guard (NCG) en survêtements sont gênés par notre caméra. Ils font rapidement embarquer des caisses de bière dans le véhicule de la NCG garé devant la boutique. Dans l’île, on dit que « des policiers sont de grands consommateurs d’alcool et des clients réguliers de la boutique. » Et aussi des maisons qui vendent illégalement de l’alcool après 16h, soit après la fermeture de la boutique.
Par ailleurs, durant notre reportage dans l’île, nous avons aperçu des éléments de la NCG, bouteilles de rhum ou de bière à la main, hors de leur quartier général. Aussi, selon nos informations, de jeunes policiers affectés à bord du Mauritius Pride auraient, durant leur visite dans l’île, enfreint le règlement qui leur interdit de consommer de l’alcool quand ils descendent à terre. Quant à leurs collègues de la Special Mobile Force (SMF) dépêchés dans l’île du Nord, ils sont contraints de vivre à plusieurs dans une petite pièce insalubre, annexée au poste de police. « Si vous voyez les conditions inhumaines dans lesquelles nous sommes obligés de vivre actuellement! Nous cuisinons là où nous dormons! Les munitions sont cadenassées dans une pièce loin de nous et si nous devons faire une intervention rapide, nous serions incapables de réagir promptement », nous confie un élément de la SMF.  
Sécurité, la police passive
A Agalega, les actions préventives et la sensibilisation des habitants contre l’alcoolisme, la toxicomanie, le VIH/Sida, la violence et autres fléaux sociaux n’existent pas. Sur une île où les foyers ne disposent pas de téléphone fixe et ne sont pas connectés à internet, où les antennes paraboliques et la radio nationale (quand elle est captée) sont les seules fenêtres sur le monde extérieur, la drogue (du gandia) a fait son entrée en douce… Des jeunes Agaléens, qui n’avaient pas été inquiétés par les fouilles (aléatoires) avant de quitter Maurice, sont montés à bord du Mauritius Pride avec du gandia. Sur le pont supérieur du bateau où nous les avons croisés, ils fumaient tranquillement leurs joints. Plus tôt, selon des passagers, ils auraient consommé du gandia à l’intérieur du bateau. Dans l’île du Nord, des adolescents attirent notre attention. C’est sur une des plages les plus fréquentées qu’ils ont choisi de s’isoler à peine pour fumer. A Agaléga, d’autres jeunes adolescents férus de grosses cylindrées taquinent la vitesse, sans casque, au vu et au su de la police.
A l’hôpital où le personnel est composé d’un infirmier, d’une infirmière et d’un jeune médecin, on s’inquiète devant la réticence des hommes à utiliser le préservatif et on craint la prolifération des maladies sexuellement transmissibles. Autre inquiétude: les grossesses précoces. Dans l’île, il n’y a aucune structure pour aborder la sexualité auprès des jeunes, encore moins de politique de responsabilisation et de planification familiale. A l’hôpital toujours, on dit ne pas comprendre « pourquoi le gouvernement persiste à déplacer les femmes enceintes pour accoucher à Maurice. » Une source confie: « Si la Santé nous équipait et nous envoyait un spécialiste, les Agaléennes aurait pu accoucher dans l’île. Nous avons maintes fois fait cette proposition. » Le déplacement des futures mamans à Maurice n’est pas sans contraintes. D’aucuns voient là une occasion pour l’Etat mauricien « de réduire la population agaléenne en imposant l’identité mauricienne à la génération montante. » Cette population qui s’agrandit lentement mais sûrement fait face au problème de logement. Trois nouvelles maisons seront construites au village 25, qui compte la majorité des 60 logements sur l’atoll. Entre-temps, certaines maisons accommodent déjà deux à trois familles.  
Des barils polluent les bois d’Agalega
Si Agalega est une île de rêve, elle n’est cependant pas épargnée de toute pollution. D’ailleurs, une des choses qui frappe sur l’île, c’est encore une fois une absence, flagrante, de politique en matière de préservation et de respect de l’environnement. Pour les petits et les grands, il est normal de jeter tout ou presque dans sa cour ou ailleurs. Le nettoyage des plages aux déchets de tous genres, rejetés par la mer, ne se fait pas! A l’OIDC, on explique que les ordures et autres déchets sont déposés sur des dumping grounds dans les bois sans traitement particulier. Des panneaux solaires, inutilisables depuis une dizaine d’années, n’ont pas été enlevés. Des barils qui contenaient du carburant sont débarrassés en bordure des bois et à l’intérieur. D’autre part, Agalega, qui n’est pas à l’abri de risque de tsunami, a, depuis deux ans, un centre de refuge. Toutefois, à ce jour, contrairement à Maurice, aucun exercice de simulation n’a été effectué. Le Tsunami Center converti en centre polyvalent est aussi utilisé comme centre d’hébergement pour les officiers mauriciens lors de leurs déplacements dans l’île.
Mais les Agaléens ne sont pas pour autant insensibles à l’environnement marin, surtout en ce qu’il s’agit de la pêche, et encore plus quand elle est illégale. A bord d’une pirogue qui nous conduit dans l’île du Sud, des voix indignées attirent notre attention. « Get bato OIDC ki pé fer! » Des commentaires fusent: « Sak fwa kan Mauritius Pride vini ek délégasyon, ‘zot’ avoy bato ki sipozé fer débarkman marsandiz fer lapes soumarinn. Interdit, ça! Mé bann misyés-la bizin poisson! » D’autres nous confieront « ki bann misyé kan vini pass komann bal poisson fré. » Et que leur exigence doit non seulement être impérativement satisfaite, mais qu’elle est visible dans le cargo frigorifié du Mauritius Pride. Et question d’exigence à la Grande Case, durant le récent séjour de la délégation mauricienne, les caprices autour des menus ont fait grincer des dents et choqué plus d’un. Le cari d’ourite – « ourit kinn fer vini dépi Rodrigues », racontent ceux qui l’ont dégusté – et le kalia d’agneau ont fait le tour du village.
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PÉNURIE ARTIFICIELLE DE PAIN: J’ai donné des instructions formelles pour que cela ne se répète plus à l’avenir, a déclaré Gauttam Davay
Invité à réagir sur la situation notée à Agalega, Gauttam Davay, General Manager de l’Outer Island Development Corporation, affirme à Week-End qu’il ignore certaines lacunes et la présence de la drogue dans l’île. D’ailleurs, tout au long de notre entretien, il notera nos observations. S’agissant de la pénurie de farine et de pain, le GM de l’OIDC explique que la nouvelle lui est parvenue en septembre. « Monn bien sagrin kan zot inn dir mwa sa. Il faut savoir que cette pénurie a été aussi provoquée par l’achat de farine en grande quantité par les familles. La consommation du produit a augmenté et, d’autre part, la chaleur altère la qualité de la farine durant son stockage », dit-il. Et de poursuivre: « Nous avons alors affrété un avion des Seychelles pour livrer plusieurs kilos de farine à Agalega. N’empêche quand je suis arrivé à Agalega, j’ai parlé au Resident Manager. J’ai donné des instructions formelles pour que cela ne se répète plus à l’avenir. » Gauttam Davay s’est dit aussi étonné que le pain ne soit plus en vente à Agalega après une certaine heure.
« L’alcoolisme a diminué »
Réfutant l’affaire des balles de poisson réquisitionnées pour les très hauts cadres des guesthouses de la Grande Case, Gauttam Davay explique qu’il est toutefois courant que des « hommes sont envoyés à la pêche pour assurer le repas des hôtes » et qu’en aucune façon, « ils pratiquent la pêche sous-marine. » D’avis que « l’alcoolisme a diminué » à Agalega, il dit n’être pas au courant des problèmes de drogue et de la consommation d’alcool par des policiers. « La police n’est pas sous notre responsabilité, mais si c’est le cas, ce comportement n’est pas correct », commente-t-il.  « On vend de l’alcool aux mineurs? C’est interdit! », répond-il. Il dit attendre la mise en opération de la piste d’atterrissage – une priorité pour l’OIDC – pour solliciter l’intervention de la National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abusers. Quant à la question de pollution, l’OIDC, dit-il, demandera la collaboration de la Beach Authority pour le nettoyage des plages. Pour ce qui est des traitements de déchets, il confie ne pas connaître le sujet.