Assis paisiblement dans leur maison à Quatre-Bornes, Hervé et Suzy Sylva suivent avec attention la polémique autour des récentes critiques du ministre Hervé Aimée à l’encontre de l’Église catholique concernant Agalega. Ces éducateurs à la retraite depuis plusieurs années sont parmi les rares personnes qui connaissent du bout des doigts l’archipel. Le couple a mis le pied sur l’île en octobre 1971 à la demande de la Roman Catholic Education Authority pour aller démarrer la première l’école et depuis, il a tissé des liens très forts avec la population, au point où Hervé Sylva a été souvent sollicité par les autorités pour d’autres fonctions dans l’île. Ce n’est pas pour rien que la Commission Justice & Vérité lui a confié la rédaction du chapitre consacré à Agalega dans son rapport. Hervé et Suzy Sylva racontent avec beaucoup d’émotions l’ouverture de cette première école.
« Nous n’avions pas encore une année de mariage lorsque Hervé fut choisi par le Père Jacques Harel pour lancer l’école à Agalega », se souvient Suzy, son épouse. C’était en 1971 et Hervé Sylva était alors instituteur à la RCEA. L’Église catholique, elle, était présente dans l’archipel depuis plus de 100 ans et les prêtres qui étaient en mission là-bas ne se limitaient pas à l’instruction religieuse mais assuraient aussi la formation des habitants. Lors d’une visite du Père Jacques Harel dans l’île en 1971, certains parents lui ont fait part de leur désir de voir leurs enfants se rendre à l’école comme ceux de Maurice et de Rodrigues. Hervé et Suzy Sylva ont accepté ce déplacement comme « une mission dans leur vie chrétienne » et non un défi à relever par prétention. « On nous avait prévenus que cela allait être très difficile parce qu’il n’y avait rien là-bas à l’époque. On s’est préparé mentalement. Quand on est arrivé on a découvert effectivement qu’il n’y avait que le ciel, le sable, la mer… », ajoute Hervé Sylva. Ils sont arrivés au mois d’octobre 1971 et ont démarré les classes en janvier 1972.
Si l’Église a pris l’initiative d’ouvrir la première école, celle-ci, soulignons-le, n’était pas un établissement de la RCEA. En 1972, soit quatre ans après l’avènement de l’indépendance, Agalega était encore gérée par une compagnie privée. L’ouverture de l’école était un accord entre trois parties, l’Église Catholique, le gouvernement et le propriétaire de l’île. « La RCEA prêtait son personnel et mettait son savoir-faire au service de l’île », souligne Hervé Sylva.
L’école agaléenne dans ses premières années fonctionnait à sa manière et selon les moyens à sa disposition. Hervé Sylva en était à la fois l’enseignant principal et le gestionnaire tandis que son épouse l’assistait dans ses tâches en tant que Extra-teaching Assistant. L’école a démarré d’abord sur l’île du sud, qui à l’époque était la principale de l’archipel. « Au départ tous les enfants, quel que soit leur âge, étaient dans une seule classe et au fur et à mesure je les répartissais dans le groupe d’âge approprié. Il n’y avait pas de bâtiment spécifique pour l’école. Les cours se déroulaient dans la chapelle. Les enfants s’agenouillaient et posaient leurs cahiers et ardoises sur les bancs. C’est de cette manière qu’on a commencé l’école. Les adultes aidés des enfants ont fabriqué eux-mêmes les bancs et les tables », raconte Hervé Sylva. Les enfants étaient répartis plus tard en deux groupes, ceux des Std I à III sous la responsabilité de Suzy Sylva tandis que son époux faisait la classe aux Std IV à VI. L’école à l’île du nord démarra en janvier 1973 mais fonctionna seulement deux fois par semaine, le mardi et le jeudi, faute de personnel. « Pendant que j’étais à l’île du nord pour enseigner ma femme s’occupait des élèves à l’île du sud ».
Trois ans après l’ouverture de l’école agaléenne, le “bâtisseur” était heureux de pouvoir inscrire ses premiers élèves aux examens de Std VI. « Il y avait une dizaine de candidats pour la première fois en 1975 et nous avons obtenu 100 % de réussite. En 1977 aussi nous avons obtenu la même performance ». À partir de 1975, les enfants qui réussissaient les examens de fin d’études primaires se rendaient à Maurice pour leur scolarité secondaire et certains collèges catholiques ont toujours réservé, et ce jusqu’à récemment, quelques places pour eux.
Selon Hervé et Suzy Sylva, l’école a changé rapidement certaines habitudes des habitants et leur a donné une autre vision de la vie. « À l’exception des gens de l’administration, très peu d’habitants savaient lire et écrire et les jeunes se mettaient en ménage très tôt, les filles à peine sorties de l’adolescence. On craignait que l’école ne marche pas mais à notre grande surprise il y avait une trentaine d’enfants à l’école du sud et une quinzaine dans celle du nord. Avec l’école les parents ont commencé à voir la vie autrement. On proposait à leurs enfants une éducation au sens large du terme, c’était la formation humaine dans son intégralité de manière à ce qu’ils puissent prendre leur avenir en main », souligne Hervé Sylva. En effet, les après-midis et pendant le week-end, le couple d’éducateurs organisait à l’intention des enfants et des jeunes une panoplie d’activités et de jeux en plein air – sports, dessin, récitations de poème, chant, danse, sketchs. « Il y avait aussi un mouvement de scouts pour les garçons et un club pour les filles », ajoutent les deux sexagénaires. Les jeunes et les adultes découvrent aussi à cette même époque les joies de la lecture et Suzy Sylva, qui s’est improvisée bibliothécaire, raconte : « Avant notre départ des amis nous disaient sans cesse que nous allions nous ennuyer là-bas parce qu’il n’y avait pas la radio et pas d’autres distractions et j’ai alors préparé un stock de livres. Quand j’ai commencé les séances de lecture avec les enfants, ils y ont pris goût et les plus grands qui savaient lire venaient chez nous pour emprunter des livres. Devant cet intérêt, j’ai demandé à des parents et des amis à Maurice de nous faire parvenir des livres à chaque voyage du bateau. La Bibliothèque St Joseph, qui était très connue à Rose-Hill, nous envoyait régulièrement des livres. Je voyais que ces séances de lecture faisaient rêver les jeunes Agaléens… »
Le couple Sylva a posé les jalons de l’éducation primaire mais d’autres enseignants de la RCEA se sont relayés jusqu’en 1985 pour poursuivre la mission et consolider la base. À partir de cette date, le ministère de l’Éducation a pris complètement à sa charge l’éducation primaire et a ouvert en 2009 un collège MEDCO qui offre des cours jusqu’à la Form III. L’année dernière, cela faisait 40 ans que l’école existe d’une manière formelle à Agalega mais personne au ministère n’a songé à marquer cet anniversaire.