Depuis bien des années, le rhum agricole mauricien tente de se faire une place sur la carte mondiale dans un marché surtout dominé par le rhum des Antilles et d’Amérique latine. Avec la baisse conséquente du prix du sucre en Europe, l’industrie cannière mauricienne se doit de diversifier de plus en plus ses activités…
« Ici, c’est la zone de préparation, où on reçoit la canne à sucre. Nous avons trois moulins : deux pour extraire le maximum de jus et le troisième pour réduire le taux d’humidité de la bagasse. Le jus récupéré est filtré trois fois pour obtenir un jus sans fibre, qu’on envoie ensuite dans des cuves de fermentation », lance Dany Ramsamy, manager de la Rhumerie de Chamarel, en nous faisant visiter son entreprise agrotouristique située dans cette vallée fertile du sud-ouest de l’île. La canne à sucre y est cultivée exclusivement pour produire du rhum. La récolte, manuelle, s’étale de juillet à décembre. Le rhum se fabrique en trois grandes étapes : la fermentation, qui transforme le sucre en alcool, la distillation, qui concentre cet alcool, et l’élevage, qui affine le rhum selon le type recherché.
Olivier Couacaud, directeur commercial de la Rhumerie de Chamarel, fait ressortir que tout se fait sur place. « Il n’existe pas beaucoup de maisons comme nous, soit indépendantes à 100%. C’est un atout formidable puisque nous savons exactement ce que nous produisons, quelles variétés de cannes, de quels types de sols elles proviennent et comment elles ont été coupées. Nous avons une traçabilité complète sur la production », déclare-t-il.
Il existe six rhumeries à Maurice. Le démantèlement des accords préférentiels, qui a amené une baisse conséquente du prix du sucre à partir de 2007 sur le marché européen, a encouragé ce secteur. Pour survivre, l’industrie mauricienne se devait de développer de nouveaux pôles pour diversifier les produits issus de la canne à sucre. « La Rhumerie de Chamarel ne pouvait rester les bras croisés, car le prix du sucre a trop baissé. Il y a encore quelques années, la tonne de sucre variait entre Rs 16 000 et Rs 18 000 alors que l’année dernière, le prix est tombé à Rs 12 000. Le fret et la main-d’oeuvre coûtent cher et on n’arrive pas à être rentable », avance Olivier Couacaud. « Le pari était de se tourner vers le rhum. Nous avons voulu faire quelque chose axé sur le tourisme en proposant une expérience complète autour de la fabrication du rhum : les visiteurs ont un aperçu du broyage de la canne à sucre, la fermentation, la distillation et le vieillissement. C’est un pari très audacieux », souligne notre interlocuteur.
Le rhum agricole, avec ses différentes saveurs, est destiné principalement au marché local, indique pour sa part Julia Vaulbert de Chantilly, Export Officer à la Distillerie de Labourdonnais, dans le nord du pays. « Le marché local est énorme, avec un gros potentiel. On a tout un travail à faire dans les bars, hôtels et restaurants. Les touristes veulent goûter à des produits du terroir. C’est un marché à exploiter. »
Le rhum mauricien se fait cependant de plus en plus connaître à l’étranger grâce aux plusieurs médailles remportées au Festival du Rhum de Paris. Julia Vaulbert de Chantilly souligne que les différentes distilleries ciblent les marchés en groupe. « Nous avons beaucoup plus d’impact à l’étranger en tant que bloc mauricien. Il y a tellement de distilleries dans le monde, tellement de rhums. Maurice est un petit pays et si nous allons chacun de notre côté, on se perd dans la masse. Le rhum mauricien se fait une réputation graduellement pour se faire une place importante sur le marché international. »
L’industrie du rhum bute cependant sur plusieurs obstacles, notamment l’accès aux financements, avance Olivier Couacaud. « Ce n’est pas évident de développer de nouveaux produits. Vous produisez, importez des fûts, stockez votre rhum et ce n’est que cinq à six ans plus tard que vous pouvez espérer vendre une bouteille et récupérer votre argent. » De plus, les distilleries n’ont pas le droit de faire de publicité. « Il est donc difficile d’expliquer en quoi vous êtes différents de vos compétiteurs. » Il reconnaît toutefois que l’alcoolisme a pris une certaine ampleur à Maurice. « Tout en combattant l’alcoolisme, il faut dire aux gens “buvez moins, buvez mieux” ! » conclut-il.