• Votre CV ne mentionne pas le pays où vous êtes né. Est-ce une omission voulue ?
Pas du tout. Je suis né au Togo. Aujourd’hui, on insiste beaucoup sur la nationalité, alors qu’on devrait davantage insister sur les nationalités. Dans la mesure où, de par nos voyages et l’interculturalité – même quand on n’a jamais quitté son pays – nous intégrons des cultures et des « nationalités » diverses.
• Mais est-ce que le lieu de naissance, qui est le point de départ du voyage d’une vie, n’est pas important ?
Le pays de départ, c’est la base, ce sont les racines profondes. Mais je pense qu’aujourd’hui, il est aussi important pour ceux qui voyagent et qui sont considérés comme des déracinés, d’intégrer dans notre personnalité les nouvelles cultures que nous découvrons à travers nos voyages afin de nous enrichir et enrichir nos pays d’origine. Nous avons dans nos pays des identités multiples et devrions être fiers de notre identité en tant personne humaine.
• Que pensez-vous de cette effervescence de nationalismes que vit le monde depuis quelques années ?
Cette effervescence est une preuve du manque de points de repère, de la peur que nous avons par rapport à qui nous sommes et où nous allons. Je pense que ce qu’on appelle souvent discrimination liée à la xénophobie est engendrée par la peur de l’autre. Dans des situations difficiles, l’autre représente tout d’un coup une menace, un envahissement de son propre territoire. Si on met quatre ou cinq Africains dans un quartier européen, ça passe. Mais le jour où on y met 500 Africains, cela peut causer des problèmes parce que les résidents n’y sont pas préparés, tout comme les arrivants, d’ailleurs. Tous ces aspects sociaux, culturels et économiques créent une certaine forme de déstabilisation.
• Le problème se pose-t-il de la même manière si cinq Européens s’installent dans une ville africaine ou asiatique ?
Il pourrait se poser de la même manière, mais dans un rapport de forces différent. L’Européen arrive, lui, avec sa « supériorité » matérielle, intellectuelle et culturelle, et il est perçu autrement par rapport aux gens qui vivent dans une communauté. Mais le problème du changement et de l’adaptation au changement se pose aussi.
• Êtes-vous éducateur ou philosophe ?
J’ai commencé avec la philosophie et j’ai fini avec l’éducation. Mais on ne peut pas être dans le développement, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’économie ou de la culture, sans être philosophe. La philosophie, c’est aussi le point de départ de la réflexion humaine. On ne peut pas avoir une vision pour son pays et son peuple sans se poser des questions qui sont, fondamentalement, d’ordre philosophique.
• À quoi sert l’Association pour le Développement de l’Éducation en Afrique, dont vous êtes le secrétaire exécutif ?
En 2008, la Banque Mondiale a fait faire une grande étude sur la situation de l’éducation en Afrique. Suite aux résultats de cette étude, un certain nombre de personnes, tant africaines qu’occidentales, travaillant au niveau de la coopération multilatérale, ont créé un groupe de concertation sur l’éducation en Afrique. Ce groupe a commencé à réfléchir sur les grands problèmes qui se posaient au niveau de l’éducation en Afrique et s’est au fur et à mesure développé au sein de la Banque Mondiale, puis de l’UNESCO. Le groupe est devenu Association pour le Développement en Afrique en 1995, et est composée des 54 ministres de l’Éducation des pays du continent africain et 18 agences de coopération bilatérales et multilatérales, qui soutiennent le développement de l’éducation en Afrique.
• Ce n’est pas une organisation internationale de plus, une organisation de trop ?
Il existe, effectivement, beaucoup d’organisations en Afrique. Mais le modèle de l’ADEA est unique dans la mesure où ses membres ne viennent pas défendre le drapeau de leur pays ou de leur agence, mais discuter, dialoguer, sur les enjeux de la politique de l’éducation et de la formation en Afrique et sur les politiques et les stratégies à mettre en place. Dans les discussions, les membres ne mettent pas en avant leur drapeau national et leurs institutions, mais la réflexion intellectuelle qui débouche sur un consensus.
• Que fait-on de ces réflexions et de leurs conclusions ?
Nous essayons de les traduire concrètement en politiques. Un exemple : l’utilisation des langues maternelles au début de la scolarité, qui a un très grand impact sur la qualité de l’éducation. L’ADEA a travaillé sur ce thème à travers ses différents groupes et a surtout capitalisé les expériences porteuses dans ce domaine, pendant des années. Au sommet des chefs d’État de l’Union Africaine, en 2008, il a été décidé que désormais les langues et les cultures africaines devaient être intégrées dans les systèmes éducatifs africains. Depuis cette prise de conscience, pas mal de pays africains ont commencé à élaborer des stratégies dans le cadre de la politique nationale pour la petite enfance, et il y a eu des échanges pour essayer de les améliorer. Nous faisons des plaidoyers, des échanges d’expertise et d’expérience, et procédons au renforcement des capacités nationales et régionales et à la diffusion de l’information en vue de sa réutilisation.
• Comment l’ADEA est-elle financée ?
Par les cotisations des pays membres de l’association et des agences. Certaines d’entre elles mettent à disposition de l’association des fonds pour réaliser des activités spécifiques.
• Expliquez-nous pourquoi, avec tant d’expertises et tant d’experts, l’éducation ne semble pas décoller en Afrique, en comparaison à l’Asie.
Je ne suis pas sûr que ce soit le cas. Une étude a été entreprise, il y a quelques années, au niveau de la maîtrise des connaissances fondamentales en écriture, en lecture et en calcul. Bien entendu, on a trouvé qu’en Afrique 59% des enfants qui sortent du primaire ne maîtrisent pas les bases fondamentales de la lecture, de l’écriture et du calcul. En Inde, le chiffre était de 50%. Je ne m’en réjouis pas, mais je dis que les difficultés existent partout. Depuis le Forum Mondial sur l’Éducation pour Tous, qui a eu lieu en 2000, les pays africains et leurs partenaires ont fait un effort énorme pour faciliter l’accès du plus grand nombre à l’éducation. Mais je l’admets, le qualitatif ne suit pas toujours le quantitatif, et la question fondamentale est la suivante : comment rattraper ce retard au niveau de la qualité et faire en sorte que les 41% qui réussissent puissent continuer leur études, sans oublier les 59% qui n’ont pas réussi ? En leur donnant la possibilité de continuer au niveau de l’éducation et de la formation afin qu’ils puissent s’insérer dans leur communauté, dans l’économie de leur pays et se réaliser pleinement. C’est le grand enjeu et la grande difficulté de l’Afrique dans le domaine de l’éducation. On a avancé très vite au niveau de l’accès à l’éducation, et le reste n’a pas suivi et il y a eu des politiques internationales qui n’ont pas facilité les choses…
• …par exemple ?
La formation des enseignants. L’Afrique n’a pas été en mesure de produire suffisamment d’enseignants de qualité pour répondre à la réalité du nombre. Certaines politiques d’ajustement structurel ont fermé des écoles normales qui préparaient des enseignants, ainsi que d’autres institutions qui formaient des infirmiers. On n’avait pas suffisamment d’enseignants qualifiés quand le besoin s’est fait sentir et on a dû recruter à la va-vite des gens qui n’avaient pas le niveau requis. Il faut donc trouver des approches alternatives qui peuvent permettre de pallier la situation que je viens de décrire. Dans les politiques nationales d’éducation, on doit tenir compte des enfants qui réussissent leur scolarité, mais aussi de ceux qui ne réussissent pas, en utilisant des approches adaptées à travers le système formel ou informel de l’éducation.
• S’occuper des enfants qui n’ont pas réussi leur scolarité : est-ce une préoccupation des pays africains ?
Certains pays ont adopté une approche holistique de l’éducation qui tient en compte ce type d’élèves. Au Burkina Faso, par exemple, la stratégie nationale d’alphabétisation des jeunes et des adultes est intégrée dans la politique nationale d’éducation. Dans ce pays, il n’y a pas de séparation entre l’école formelle et les autres dimensions de l’éducation et les avancées sont intéressantes. C’est une nouvelle tendance qu’on voit de plus en plus dans les pays africains.
• Quel est le principal obstacle au développement de l’éducation en Afrique ?
Notre capacité à remettre en cause les systèmes éducatifs dont nous avons hérité et qui perdurent encore, plus de 50 ans après les indépendances. Ne nous faisons pas d’illusions : l’éducation est le domaine le plus difficile à maîtriser, que ce soit en Afrique, en Europe ou ailleurs. On ne compte plus le nombre de réformes qu’on a voulu mettre en place et qui ont été balayées, à chaque fois qu’on a changé de gouvernement ou de ministre. Cela illustre la difficulté et la complexité d’une remise en cause totale d’un système éducatif pour le remplacer par un autre. Le problème n’est pas de faire table rase de nos systèmes éducatifs et de les remplacer par des nouveaux, mais de savoir quelle est notre vision d’un système éducatif pour former quel type de d’enfant, de jeunes d’adultes qualifiés et compétents pour répondre aux besoins de nos pays et du développement de nos économies.
Il faut analyser les bons mécanismes mais aussi les faiblesses et les lacunes de nos systèmes d’éducation, et proposer ce qu’il faut pour les améliorer. Cela passe par des dialogues nationaux, au-delà des différences politiques, culturelles et religieuses, pour déboucher sur un consensus et une vision commune de ce que devraient être nos systèmes d’éducation et de formation. Qui débouchent eux-mêmes sur des politiques et des stratégies nationales qui sont votées par toutes les composantes de la société, et respectées par les gouvernements à venir. On peut apporter des améliorations là où ça ne va pas, mais pas faire une remise en cause totale de l’ensemble du système politique pour des raisons politiques et idéologiques.
• Vous avez parlé d’héritage du passé. Savez-vous que face aux changements et à la non réussite des systèmes actuels, certains commencent à dire que, finalement, le système d’éducation colonial n’était pas aussi mauvais qu’on a voulu le dire ?
Je pense qu’il est plus que temps d’arrêter le débat sur la colonisation et ses séquelles. Au cours de l’histoire, beaucoup de pays, même en Europe, ont hérité de système éducatifs qui n’étaient pas les leurs. Certains pays comme le Japon ont envoyé des émissaires à travers le monde entier pour ramener de nouvelles idées afin de construire et d’enrichir leur propre système éducatif. Je suis le produit de l’héritage colonial dans le domaine de l’éducation et je ne m’en plains pas. Je peux aussi prendre du recul par rapport à ce système qui a produit des personnes et des institutions à une étape X de notre développement. Il ne faut pas jeter le système à la poubelle, mais adapter et améliorer ce qui convient encore à nos réalités actuelles. Le bon système éducatif est celui qui répond aux besoins de la société actuelle en s’étant enrichi du passé et du présent, et qui tient aussi compte des perspectives futures.
• Les propos que vous venez de tenir sont-ils pris en ligne de compte dans les instances où l’on décide des politiques d’éducation ?
Je crois que dans les domaines de l’expertise intellectuelle, scientifique et même politique, la principale préoccupation doit être la cohérence dans la réflexion. C’est-à-dire, la pensée critique et l’efficacité de ce qui est proposé. Ce qui est important, c’est la pensée, qui est à la base, et l’honnêteté intellectuelle qui nous permet, quand nous nous sommes trompés, de le reconnaître, ou d’être à l’écoute quand d’autres nous interpellent sur nos erreurs.
• En fin de compte, l’éducation est une grande aventure…
…c’est une superbe aventure quand on se donne la peine d’avoir une vision pour la partager avec d’autres, et qu’on se donne les moyens de la réaliser.
• Et si nous parlions du financement des systèmes et des méthodes d’éducation en Afrique ?
Souvent, quand on parle d’éducation en Afrique, les gens ont tendance à croire que tout est financé par l’extérieur, c’est-à-dire les pays non africains. À part certains pays extrêmement pauvres, l’éducation en Afrique est financée par les efforts nationaux. Plus de 75% du financement vient des gouvernements et des parents d’élèves, et le reste, d’apports externes. Aujourd’hui, avec l’implication du secteur privé par exemple, nous avons la possibilité d’avoir recours à d’autres ressources internes pour financier l’amélioration de l’éducation en Afrique.
• Vous travaillez dans l’éducation en Afrique depuis des années. Sans langue de bois, avez-vous le sentiment que les choses avancent ?
Les choses n’avancent pas aussi vite qu’on le voudrait. Mais j’ai surtout le sentiment qu’aujourd’hui, toutes les conditions sont réunies pour que nous avancions beaucoup plus vite. L’Afrique peut, comme beaucoup l’affirment, devenir le continent de l’avenir si nous arrivons à éduquer et à former une masse critique de citoyens, d’enfants, de jeunes et d’adultes. Nous avons la disponibilité de ressources naturelles immenses et inexploitées. Nous avons surtout la disponibilité de ressources humaines qui, bien formées, seront vraiment le moteur du développement à l’avenir. Et, c’est pour moi le plus important, avec la confiance retrouvée par les Africains eux-mêmes dans leurs potentialités…