Le mois de juin verra le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire. Les poèmes et les écrits de cette icône littéraire ont servi le combat contre le colonialisme et le racisme. Le chantre de la négritude aura un impact sur des poètes mauriciens, notamment Édouard Maunick. Robert Furlong évoque une relation privilégiée.
Martinique. Année 1985… Robert Furlong obtient une entrevue avec Aimé Césaire à Fort-de-France. Une rencontre avec un être sensible, rendue possible par l’entremise d’Édouard Maunick, pour qui cet homme à la voix chaude et remplie de poésie est un père spirituel.
Le poète mauricien a entretenu avec cette icône littéraire une relation privilégiée dont l’influence est répercutée dans ses écrits. L’on pourra probablement en dire autant des écrits de Jean Érenne (René Noyau) et dans une certaine mesure de Marcel Cabon.
Force incantatoire.
“Senghor a dit qu’Édouard Maunick incarnait le prolongement de Césaire.” Robert Furlong poursuit par la force incantatoire des vers de Césaire. Vers où l’on pourrait reconnaître le Port-Louis des années postcoloniales ou toutes autres terres insulaires prises dans une situation économique désastreuse. La même dépeinte dans Cahier d’un retour au pays natal. Pièce maîtresse du poète martiniquais.
Remontons le temps afin de mieux appréhender le chantre de la négritude. C’est un jeune boursier débarqué à Paris à l’âge de 18 ans. Aimé Césaire fondera L’Étudiant noir (1934) avec Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas, entre autres jeunes issus de colonies françaises.
Dans ce journal apparaît pour la première fois le mot “négritude”, ou le rejet de l’assimilation culturelle métropolitaine et d’une image caricaturale du Noir indolent. Loin d’inciter à un racisme à l’envers, la négritude répond aux provocations que subissent ces personnes d’origine africaine. Elle claque comme un mouvement d’humeur : “Je suis nègre, et après ?”
Mouvement culturel.
Notons que la négritude est d’abord un mouvement culturel, inspiré en partie de rencontres avec les membres de la Harlem Renaissance qui vivent en France, fuyant le racisme et la ségrégation aux États-Unis : les écrivains Langston Hughes et Richard Wright, les musiciens de jazz Duke Ellington et Sidney Bechet.
La poésie et le théâtre sont les deux moyens pour Aimé Césaire de retourner aux sources. Il commence à rédiger Cahier d’un retour au pays natal vers 1939. Ce long poème en prose est une oeuvre poétique influencée par le surréalisme. Le poète adhère au courant surréaliste en 1941. Il rédigera Les armes miraculeuses.
Césaire mêle métaphores et expression de révolte. Il poursuivra longtemps sa dénonciation du racisme et du colonialisme. Discours sur le colonialisme (1950) dénonce avec force les injustices perpétrées à travers l’implantation coloniale. Il s’élève également contre la violence de l’armée française faite aux Algériens.
Écrire est une façon d’affirmer sa négritude. La poésie est comme une recherche de soi. Comme un retour à soi-même : “Il s’agissait de retrouver notre être profond et de l’exprimer par le verbe : c’était forcément une poésie abyssale.”
Racines.
Cahier d’un retour au pays natal est mi-autobiographique, mi-manifeste où le poète plonge dans ses racines pour parvenir à l’universalité. Il y affirme : “Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.”
Tous ceux qui se sont plongés dans l’oeuvre césairienne ont dû faire face à un vocabulaire composé de mots rares. Pourtant, en aucun cas la poésie de Césaire n’est adressée à une élite. Le poète était même fier d’apprendre que des enfants en Afrique apprenaient ses vers. La plupart du temps sa poésie s’adresse presque directement au lecteur : “Quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre / au carnaval des autres / ou dans les champs d’autrui / l’épouvantail désuet”.
?Il ne faut pas pour autant sous-estimer cette apparente légèreté. Dans un passage du Cahier d’un retour au pays natal, Césaire narre sa propre lâcheté : “Avoir ri comme les autres devant un Noir dans un tramway dont la Misère a redessiné le visage pour le rendre “comique et laid””. Il conclut ainsi ce récit d’un racisme ordinaire avec ironie et non sans violence : “Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat !”
Liberté.
Césaire a toujours tenté de communiquer sa colère avec réserve mais avec un enthousiasme créateur. L’auteur de Soleil cou coupé écrit dans les silences de l’action et, pour trouver un juste milieu entre poésie et communication, il commence dans les années 1950 à écrire des essais et du théâtre. Quatre pièces qui parlent toutes du même problème : gagner la liberté est une chose, mais après il faut savoir qu’en faire.
Le théâtre de Césaire se comprend comme toute son oeuvre, un outil de démocratisation. “Pour moi, le théâtre est le moyen de sortir de la contradiction que vous signalez, et de mettre la poésie à la portée des masses, de “donner à voir” comme dirait Eluard. Le théâtre, c’est la mise à la portée du peuple de la poésie.”