Un écrivain né le 3 octobre 1886 et fauché en pleine jeunesse lors de la Première Guerre mondiale. Le roman Le Grand Meaulnes, publié en 1913, aura sans doute contribué à assurer la fortune littéraire d’Alain Fournier.
1905. Henri-Alban Fournier prend en littérature le pseudonyme d’Alain Fournier. Il a dix-huit ans lorsque, sortant d’une exposition de peinture à Paris, son regard croise celui d’une élégante jeune fille blonde. Il tombe éperdument amoureux d’elle, mais Yvonne de Quiévrecourt est fiancée et son destin est déjà tracé. Cette femme déterminera la vie entière de l’écrivain d’Alain Fournier. Il la transposera quasi littéralement dans Le Grand Meaulnes. Elle sera Yvonne de Galais, la femme aimée qui s’en est allée.
“Vous êtes belle.”
Le jour de leur rencontre à la sortie de cette exposition de peinture, le jeune homme suit Yvonne et l’accompagne à distance jusqu’à sa maison. Le lendemain, l’amoureux revient en uniforme de collégien. Il l’accoste avant qu’elle ne prenne le tramway, et lui murmure : “Vous êtes belle.” Il l’abordera à nouveau, mais Yvonne sait que cet amour est impossible car elle est déjà promise à un autre homme.
Bouleversé par cette brève rencontre, Fournier ne cessera, huit années durant, de penser à la jeune femme et de l’évoquer dans sa correspondance. Il apprendra par la suite le mariage d’Yvonne à un médecin de marine. Leur rencontre éphémère déterminera la vie entière du futur écrivain qui, pendant huit années, s’efforcera de raconter son histoire en l’associant à ses plus chers souvenirs d’enfance.
Henri-Alban Fournier est engagé comme chroniqueur littéraire à Paris-Journal en 1910. Il commence à publier quelques poèmes, essais et contes. Il rencontre alors plusieurs grands écrivains de son temps : André Gide et Paul Claudel, entre autres. Il élabore lentement l’oeuvre qui le rendra célèbre.
Paradis imaginaire.
À la fin juillet 1913, huit ans après, Alain Fournier rencontre une dernière fois Yvonne. Yvonne de Vaugrigneuse est désormais mère de deux enfants. L’homme est bouleversé. Sa vie sentimentale prend désormais une direction nouvelle. Il échangera encore quelques lettres avec Yvonne, mais ne la reverra plus. Alain Fournier la quitte donc pour toujours et noie son chagrin auprès d’une certaine Madame Simone. Cette comédienne révélera en 1957 sa liaison passionnée et souvent orageuse avec le jeune écrivain, de neuf ans son cadet, dans un livre, Sous de nouveaux soleils (Gallimard).
Alain Fournier transpose dans Le grand Meaulnes les souvenirs de son enfance, de son adolescence et de sa brève idylle. Comme Gérard de Nerval dans Sylvie, il mêle aux notations réalistes la poésie née de son existence intérieure. Et donne une forme à d’anciens rêves, décrit les séductions de l’aventure, la ferveur du premier amour, les déceptions qu’apporte la vie. Cet écrivain suggère l’impossibilité faite à l’homme de préserver l’idéal imaginé dans l’élan de la jeunesse : “Le héros de mon livre est un homme dont l’enfance fut trop belle. Pendant toute son adolescence, il la traîne après lui. Par instants, il semble que tout ce paradis imaginaire qui fut le monde de son enfance va surgir. Mais il sait déjà que ce paradis ne peut plus être. Il a renoncé au bonheur.”
Mobilisé.
En début d’année 1914, Alain Fournier ébauche une pièce de théâtre, La maison dans la forêt, et commence un nouveau roman, Colombe Blanchet, qui restera inachevé. C’est sous les arbres du parc du château de Trie-la-Ville, où sont fréquemment accueillis des écrivains comme Jean Cocteau, que Fournier écrira plusieurs chapitres de son second roman. Mais il ne pourra l’achever : il est mobilisé dès la déclaration de la Première Guerre mondiale. Alain Fournier rejoint le front comme lieutenant d’infanterie. Il est tué dans les bois, à la tête d’une section d’infanterie. Il n’a pas encore vingt-huit ans.
La disparition du lieutenant Fournier, rapportée par la presse, impressionna fortement ses contemporains. Il fut ensuite décoré de la Croix de guerre avec palme, et nommé chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.
La légende d’un écrivain mort pour la France en pleine jeunesse, après avoir écrit un seul roman, a sans doute contribué à assurer la fortune littéraire d’Alain Fournier. Son nom figure sur les murs du Panthéon de Paris dans la liste des écrivains morts au champ d’honneur pendant la guerre 1914-1918.
Extrait du Grand Meaulnes
C’était une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune fille, un grand manteau marron jeté sur ses épaules, tournait le dos, jouant très doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le divan, tout à côté, six ou sept petits garçons et petites filles rangés comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu’il se fait tard, écoutaient. De temps en temps seulement, l’un d’eux, arc-bouté sur les poignets, se soulevait, glissait par terre et passait dans la salle à manger : un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait prendre sa place…
Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.
Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna s’asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges épars sur la table, il commença distraitement à lire.
Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s’approcha, se pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps que lui; un autre en fit autant de l’autre côté. Alors ce fut un rêve comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu’il était dans sa propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, près de lui, c’était sa femme…