Dans l’interview accordée à Scope, l’auteur Alain Gordon-Gentil évoque son cinquième roman. Mais c’est surtout le conseiller en matière culturelle au PMO qui répond à nos questions sur l’art et la culture. L’accent est mis sur les grands projets du monde artistique, notamment sur les artistes du pays.
Votre cinquième roman, Le chemin des poussières, met en scène un journaliste français qui se rend en Inde. Quel rapport avez-vous développé avec la Grande Péninsule au gré de vos nombreux voyages dans ce pays ?
J’ai avec l’Inde une relation qui relève de l’affection, une des formes les plus émouvantes de l’amour. Depuis mon premier voyage en Inde en 1996, j’y reviens régulièrement, comme attiré par quelque chose qui m’aide à devenir un peu meilleur. Je n’idéalise pas l’Inde. Je sais sa cruauté intrinsèque, je sais sa capacité à faire disparaître l’indignation. Mais je sais aussi que je pardonne tout à l’Inde. Pour elle, j’expliquerais l’inexplicable, je pardonnerais l’impardonnable. Comme vous voyez, tout cela n’est pas très raisonnable. Mais rien de raisonnable, de mesuré, de tiède, n’est possible avec ce pays.
Vous éprouvez une fascination pour la culture indienne. Comment expliquer cet état de choses ?
La culture indienne est tellement vaste que je ne peux pas dire que je la connais bien. J’en connais des bribes. Si je prends la peine de chercher en moi, je crois que cette proximité avec la culture indienne doit venir de mon enfance. Mon père était ce qu’on appelle à Maurice un petit planteur de cannes. Nous étions nichés au coeur de Pamplemousses, dans le village de Mon Goût. Je ne sais pas s’il existe toujours des familles créoles petits planteurs de cannes. Notre famille l’est toujours, et je suis très fier de cela.
Mais, en même temps, je me rends bien compte que nous avons été élevés comme une famille créole évoluant dans un milieu quasi totalement hindou. Ce qui fait que cette culture dans le fond ne m’a jamais été étrangère. À l’école, certains bourgeois créoles des villes m’appelaient “Malbar la campagne”. Je n’ai jamais ressenti cela comme une insulte.
Que vous inspire la culture à Maurice dans son état actuel ?
Les Mauriciens ont un rapport étrange avec la culture, mais aussi et surtout avec les artistes. Tout est fait depuis très longtemps pour que la culture soit confondue avec les religions. Il y a pourtant, à mon avis, une différence fondamentale entre les deux. La culture, elle, est faite pour libérer l’homme de tout esclavage moral, intellectuel et spirituel. Regardez même le terme “socioculturel”, que l’on utilise pour qualifier des organisations qui s’occupent quasi exclusivement de foi et de dévotion. Ça vous dit bien la confusion qui règne dans les têtes.
Concernant les artistes, je trouve que nous, Mauriciens, d’une manière générale, nous avons une manière assez particulière de mépriser les artistes. Voyez, par exemple, le piratage des CD : si vous allez au fond des choses, c’est l’expression d’un mépris pour les créateurs. Celui-là même qui vous dira que le CD est trop cher ira au magasin acheter des chaussures de marque à plusieurs milliers de roupies pour son enfant afin d’être dans la norme sociale. Dans les médias, c’est à peu près la même chose.
La culture est le parent pauvre. Vous n’avez qu’à écouter les radios privées et publiques. Le niveau de ce qui s’y dit est en dessous de tout ce que l’on peut imaginer. Tout ça n’est pas fait pour inciter chacun de nous à s’améliorer, à vouloir aller plus loin. David Guetta est devenu leur Mozart. À partir de là, on ne doit s’étonner de rien. Quand on peut dire d’un homme qui passe des disques qu’il est un musicien, je crains qu’il ne reste rien à faire. On ne pourra pas tomber plus bas.
À quand France Inter en continu ?
J’y travaille depuis quelques mois déjà, mais je pense que les retards sont dus à la situation politique en France. Lorsqu’il y a des élections présidentielles en France, il arrive souvent que le président de France Inter change. Peut-être que les responsables de France Inter n’ont pas voulu prendre de décisions au milieu de la campagne électorale. Je pense qu’ils attendent que la situation se stabilise.
Pourquoi ai-je voulu que France Inter et la BBC soient en continu à Maurice ? Un jour, j’en parlais au Premier ministre et je lui ai dit : est-ce que vous ne pensez pas qu’il est dangereux de laisser l’avenir de nos enfants à Mami Kloune, Ton Rolo, Ton Simon et tous ceux qu’on entend sur toutes les radios ? C’est terrible qu’une jeunesse n’ait plus de références.
Nous avons la télé par satellite qui permet aux gens de juger si la MBC est mauvaise. Nous avons donc des critères pour savoir que ce que propose la MBC est mauvais. C’est lorsque nous avons des critères internationaux pour juger que nous apprenons à nous élever.
Je pense qu’avec les radios qui existent à Maurice, MBC inclus, dans quinze ans, plus personne ne saura parler ni anglais ni français. C’est comme ça qu’est venue l’idée d’avoir France Inter et la BBC en continu. Je suis parti voir les responsables des deux radios. Ils sont d’accord pour venir. Restent les contraintes techniques, l’aviation civile à voir, des protocoles à signer. Cela ne se fait pas en un claquement de doigts.
L’Entertainment Tax a été réintroduit depuis le dernier budget. Vos commentaires à ce propos ?
Je pense que c’est une erreur que de réintroduire cette taxe. D’abord, pour ce que ça rapporte… Ensuite, dans un budget global, la culture est toujours le parent pauvre. Si, en plus, on vient alourdir les frais avec un Entertainment Tax…
Mais je ne pense pas que ce soit l’Entertainment Tax qui rende l’univers culturel mauricien morose, si tant est qu’il soit morose. Je rencontre beaucoup d’artistes dans toutes les disciplines, mais je trouve que la culture n’a rien à voir avec les subventions. Je pense que les artistes n’ont pas à attendre quoi que ce soit de l’État. Ils ont à travailler à ce qu’ils ont à faire. Quand le travail sera fait, l’artiste sera, d’une manière où d’une autre, reconnu et pris en charge.
Je ne pense pas qu’il existe des génies méconnus. Je pense que lorsque quelqu’un fait quelque chose qui vaille la peine, il est reconnu, à un moment où à un autre. Je ne dis pas qu’on ne doit pas aider les artistes, mais je dis que le mouvement initial d’un artiste ne peut pas être : qu’est-ce que je peux avoir de l’État ?
Comment se porte la cellule Culture et Avenir par ces temps de crise économique ?
Nous essayons d’aider les artistes du mieux que nous pouvons, avec le concours du ministère de la Culture. Ce que nous réalisons, ce sont des projets de grande envergure : la constitution d’un Musée national, d’un Orchestre symphonique national, d’un Salon du livre international, d’un Festival international du film. Des projets longs à mettre en place. Mais on les verra au fur et à mesure émerger. Nous sommes au stade de la réalisation et pas de la communication. Chaque chose viendra en son temps.
Ne pensez-vous pas que la crise économique aura des répercussions sur la culture ?
Bien sûr que cela aura des répercussions. Sur la culture, comme sur tout ce qui se passe dans un pays. Mais je suis moins inquiet des répercussions de la crise économique sur la culture que sur l’exportation textile, par exemple. Sur l’un, cela aura plus d’impact que sur l’autre. Au temps de Malcolm de Chazal, de Loys Masson, de Gaëtan de Rosnay, d’Anauth Beejadhur, de Marcel Cabon, vous croyez que ces gens-là avaient besoin d’une bonne ambiance économique pour créer ? Ils n’allaient pas voir les autorités coloniales pour leur dire : est-ce que vous pouvez nous aider ?
Où en est le projet du musée d’art national ?
Le projet du musée d’art national avance à grands pas. Nous avons trouvé le lieu – l’hôpital militaire – ; nous avons déjà passé le cap de l’expression of interest; un concours va bientôt être lancé pour le choix du cabinet d’architectes qui concevra le projet. En parallèle, deux spécialistes internationaux sont en train de préparer une anthologie de la peinture mauricienne depuis qu’elle existe. Deux autres personnalités du monde artistique travaillent actuellement à la compilation d’un annuaire de référence de tous les artistes plasticiens du pays. Deux documents importants qui figureront en bonne place dans la bibliothèque du musée national. Dans quelques mois, après la mise sur pied d’une commission d’achat, débutera l’acquisition des oeuvres qui seront exposées au musée.
Le Plaza et le Théâtre de Port-Louis sont-ils condamnés ?
Condamnés ? Les deux théâtres sont condamnés à rouvrir ! Il y a un développement qui est en cours pour le Théâtre de Port-Louis. Tout cela prend du temps. On ne peut pas se dire : on va rénover le théâtre… et on a cinquante millions de roupies qui tombent ! Il nous faut faire des appels d’offres afin d’être transparents. Mais plus vous voulez être transparents, plus les choses sont lentes. On annoncera incessamment des choses intéressantes pour le Théâtre de Port-Louis. Tout ce que je peux vous dire est que j’ai eu beaucoup d’aide de Paul Olsen d’Opéra Mauritius. On va arriver, avec l’aide étrangère, à quelque chose qui mènera à la réouverture du Théâtre de Port-Louis.
Et quid du Plaza ?
Concernant le Plaza, c’est différent. D’abord, ça implique plus d’argent. On est en train de travailler dessus. Mais il y avait beaucoup de vautours qui rôdaient autour du Plaza. Dire que rénover l’intérieur du théâtre coûtera Rs 490 millions est juste pas possible. Avec Rs 490 millions, on refait un théâtre en entier. Il y a beaucoup de choses un peu étranges qui se passent autour du Plaza. Il faut d’abord épurer tout ça.
Restons dans l’univers théâtral. Où en est le projet de formation à l’art dramatique ?
Tous ces projets se mènent parallèlement. J’ai pris des contacts pour qu’on puisse proposer une formation en art dramatique. C’est une chose que je veux initier avec l’aide de Miselaine Duval. Si vous le permettez, j’aimerais bien parler d’une polémique survenue récemment autour de Miselaine Duval et de son théâtre. Certains trouvaient que ce théâtre marche bien, mais que ce n’était pas du sérieux. J’aimerais dire à ceux-là que le théâtre n’a pas de frontières. Tous les types de théâtres se valent, et tous les bons artistes se valent. Et Miselaine est une vraie artiste.
Dans ces troupes qui font du théâtre sérieux, une chose me frappe toujours : on sait que leurs pièces ne marchent pas beaucoup. Ces troupes se posent beaucoup de questions sur les raisons pour lesquelles ça ne marche pas, disent que le public mauricien est inculte, que la télévision ne diffuse pas suffisamment de théâtre, que si, que mais… Ces troupes ne se posent jamais une question : et si ce qu’elles faisaient était mauvais, pas à la hauteur ?
Certains disent qui si les gens se déplacent pour le théâtre de Miselaine Duval, c’est parce que les gens ne savent que rire. Or, le théâtre de Miselaine est bien fait et nous avons affaire à une vraie artiste qui donne sa vie à ce qu’elle fait. Voilà une personne qui ne demande jamais rien. C’est comme ça que je conçois l’artiste.
À Culture et Avenir, nous aidons les gens qui ont fait le mouvement initial. Si quelqu’un vient me voir en me disant : “J’aurais voulu écrire un livre, comment pouvez-vous m’aider ?”, je lui dirais d’écrire son livre d’abord et qu’après, on verra comment on pourra l’aider.
Quelle est votre définition de l’artiste mauricien dans le domaine de la chanson ?
Dans le domaine de la chanson, nos artistes font preuve d’une créativité extraordinaire. Je pense à des artistes comme Richard Beaugendre, Eric Triton, Linzy Bacbotte, Gérard Louis, Meera Mohun, entre autres, qui ont insufflé à la chanson mauricienne un ton nouveau. Il n’y a pas de définition de l’artiste mauricien; il y a celle de l’artiste tout court. Jacques Brel donnait cette définition émouvante : “Un artiste, c’est quelqu’un qui a mal aux autres.” Je crois que tout est dit. L’artiste évolue dans sa solitude, et c’est là qu’il trouve ce qu’il va offrir aux autres.
Hormis quelques exceptions, la profondeur dans la chanson locale est souvent sacrifiée à l’autel du commercial. Vos commentaires ?
Si vous voulez me dire que la moitié des ségas que l’on entend est d’une pauvreté insigne, c’est le cas. La musique est d’une répétition incroyable, les textes sont d’une pauvreté incroyable. Quand on se demande pourquoi le séga n’a pas une carrière internationale, on se pose encore une fois toutes les questions, sauf celle de se demander : et si ce qu’on fait n’est pas à la hauteur de passer à l’international ?
La dernière question s’adresse à Alain Gordon-Gentil l’ancien journaliste et non pas le conseiller au PMO. Quel regard portez-vous sur les événements qui se jouent actuellement sur l’échiquier politique ?
Il est éminemment triste que deux ans après les élections, l’on assiste encore à une espèce d’ébullition. Mais je ne pense pas que ce soit une crise vraiment politique. Le différend qui existe entre le Parti Travailliste et le MMM est un différend politique, mais dans celui qui existe entre le Parti Travailliste et le MSM, à mon sens, on ne parle pas de politique. On parle de quelqu’un qui veut revenir dans la politique pour protéger des intérêts familiaux. Jugnauth père est revenu pour protéger les intérêts financiers de la famille.