Dans le coin droit, Alain Ramanisum. À gauche, Sky To Be. Une rencontre provoquée entre deux poids lourds du séga moderne. Un face-à-face entre deux époques réunies par le même rythme et le même état d’esprit. Un duel fraternel entre deux artistes qui ont choisi de collaborer plutôt que de s’affronter. Le chanteur de Cassis a mis tout son poids pour aider celui de Roche Bois à se lancer. C’est ainsi que Li Tourne va à la rencontre de Dodo Baba, à travers ces deux artistes dont les premiers pas respectifs ont été racontés par Scope à presque vingt ans d’intervalle. Alors qu’Alain Ramanisum vient de lancer son nouvel album, Croyance, il reçoit Sky To be, dont le tube a été plébiscité l’année dernière.

Deux générations de ségatiers se sont donné rendez-vous autour du même désir : celui de faire flotter avec fierté les couleurs du séga mauricien. Deux collaborateurs issus de deux époques différentes qui ont appris à s’apprécier en se côtoyant autour de la musique. Alain Ramanisum a été l’arrangeur musical de Circonstances la vie, premier album de Sky To Be, et a fait jouer de son influence pour que son producteur produise l’album du natif de Roche Bois. Les retrouvailles entre Sky To Be et Alain Ramanisum dans le studio de ce dernier à Cassis sont chaleureuses. Les visages sont souriants, les blagues fusent. Les yeux de Sky To Be s’animent de toute sa reconnaissance envers son mentor, alors qu’on lit la fierté dans le regard d’Alain Ramanisum. D’un côté, le bataz bling-bling de Sky To Be : chaîne en or, lunettes couleur or, bracelets et montre en or.

De l’autre, un Alain Ramanisum plus simplement vêtu : t-shirt, short, et paire de savates. Alors que débute l’interview croisée à laquelle les deux protagonistes ont bien voulu participer, Sky To Be lance : “Ki, mo pou bizin krwaz ar Alain Ramanisum la ?”, déclenchant un fou rire de l’auteur de Prisonier. Devant nous, deux générations de ségatiers abattent leurs cartes. Rien que dans le langage, les différences sont perceptibles.

Alain Ramanisum, plus sobre, plus posé, donne son avis sur son jeune homologue. “Sky To Be, c’est quelqu’un que j’ai découvert sur YouTube. J’ai appris plus tard que c’était le neveu d’un ami d’école. Je lui ai dit que je trouvais qu’il avait un sacré talent et que je voulais le rencontrer.” L’approche de Sky To Be est pour le moins différente, pleine de gestuels et imprégnée du langage de la rue. “Tou dimounn konn li around the world. C’est un modèle. Ce que tu vis là, c’est mon rêve. Alain Ramanisum, c’est mon mentor, c’est ma béquille.”

Premiers pas dans Scope.

Les deux chanteurs ont un autre point commun : leurs premiers pas respectifs ont été racontés par Scope à presque vingt ans d’intervalle. En effet, Scope avait vu le potentiel d’Alain Ramanisum alors qu’il n’était encore que le pianiste de Cassiya et lui avait accordé une parution en solo, il y a vingt ans. Même chose pour Sky To Be, qui avait fait l’objet d’un article dans nos colonnes, où nous mettions en avant son gros potentiel. Les deux se montrent très reconnaissants. “Je dois remercier Scope, qui a toujours été fidèle à notre promotion. C’est quelque chose de très important. Scope avait fait un texte sur moi en tant que pianiste de Cassiya.

Le public ne me connaissant pas tellement, j’étais un peu dans l’ombre. Pour moi, c’était très important”, confie Alain Ramanisum. “Quand Scope a fait cet article sur moi, cela a eu un impact positif. Mes followers ont vu que j’allais de l’avant et que je n’allais pas me limiter aux réseaux sociaux. Voir que même Scope prend la peine de venir vers moi, cela signifie que je prends de l’ampleur. Cela m’avait beaucoup aidé. Je saisis l’occasion pour remercier Scope. Je vous fais un gros big up et j’espère que ça ne s’arrête pas de sitôt”, dit pour sa part Sky To Be.

Maestro et fils.

Chacun apprécie la musique de l’autre. Sky To Be confie qu’il trouve impressionnant la façon dont Alain Ramanisum s’est adapté à l’évolution musicale. “Alain vit avec l’évolution de la musique. Ce n’est pas un artiste qui reste figé sur un style. Si tu veux vivre de la musique, tu dois évoluer. Quand j’ai entendu Aooo natcho pour la première fois, j’ai trouvé cela extraordinaire. C’était quelque chose de nouveau. Alain est le genre de personne qui réussit à faire comprendre que la musique n’a pas de barrières. C’est un créateur, c’est le maestro. C’est plus qu’un ami, plus qu’un frère, plutôt un papa, mon ange gardien.” Ce à quoi Alain Ramanisum répond, en rigolant : “Je le considère comme mon fi ls, qui s’est déjà marié et qui a quitté le toit familial.” Les deux se charrient constamment sans se vexer, signe d’une amitié solide. Alain Ramanisum voit en Sky To Be un chanteur avec un fort potentiel qui n’avait besoin que d’un coup de pouce pour exploser. “Il avait déjà connu une grosse popularité sur YouTube avant même de lancer son premier album. Le nom de Sky To Be ti fini poze la. Ti bizin zis pran li, lev li met li lao pou ki lepep dekouver li vreman. Il possède de la qualité vocale et a aussi un talent de composition. Quand il met ce talent au service de la société, ça fait un grand boom. Il a su créer le buzz et le faire durer.”

Porter le flambeau du séga.

Si Alain Ramanisum a tenu à prendre ce jeune garçon sous son aile, c’est parce qu’il a été à sa place à un certain moment et qu’il sait ce que signifie lutter pour avoir sa chance. “Quand j’étais plus jeune et que je voulais persévérer dans la musique hors d’un grand groupe comme Cassiya, je me suis heurté à des difficultés. Je n’ai pas eu beaucoup d’aide, mais on m’a encouragé. Quand j’ai vu ce jeune qui a le potentiel de faire quelque chose, j’ai eu envie de lui donner un coup de pouce.”

Le principal concerné en est très reconnaissant. “C’est une grande joie que quelqu’un comme Alain Ramanisum croit en toi et te donne un coup de main. Alain est quelqu’un de très simple. Je lui suis très reconnaissant d’avoir fait ça pour moi. Ce qui m’a touché également, c’est qu’il enregistrait en même temps son album en réunionnais et celui de Laura Beg.” Du haut de ses vingt ans de carrière, Alain Ramanisum a des paroles sages à partager avec son protégé. “Je lui conseille de porter le flambeau, de regarder dans le rétroviseur, parce que ça a été un gros succès. Il a un long parcours. Tant que je pourrais l’aider musicalement, je le ferais. Je pense que lui aussi m’écoutera tant qu’il pourra.” Pour sa part, Sky To Be s’est fixé comme objectif d’émuler son aîné.

“J’ai envie de ressembler à Alain Ramanisum, parcourir le même chemin que lui. Vivre de la musique a toujours été mon rêve. Alain le fait depuis de nombreuses années. Il est vraiment comme un mentor. J’ai envie de suivre un cours de clavier et je pense que le meilleur professeur que je pourrais trouver, c’est Alain.” Alain Ramanisum éclate de rire : “Mo pe mazinn sa bann leson ki bizin koumanse 9h la. Li riske fini dan lapremidi”, en se référant au manque de ponctualité légendaire de son jeune ami.

Aucune rivalité.

Mais qu’est ce qui pousse un chanteur connu et populaire à mettre en avant un rival sans pour autant être son producteur ? “Tout comme je ne peux pas dire que Cassiya est en compétition avec Christopher Permal, je ne peux pas dire qu’Alain Ramanisum est en compétition avec Sky To Be.” “Mo pa pou kapav rivaliz avek Alain Ramanisum”, lance Sky To Be, tout souriant. Alain Ramanisum poursuit : “Il n’est pas un rival. J’ai connu le séga au moment où évoluaient Jean-Claude Gaspard et Claudio Veeraragoo, entre autres. Je sais que je fais partie de la révolution du séga moderne en tant que pianiste de séga. Fort de cette expérience et de ce que je suis devenu moi même avec mes albums solo, j’ai été élu meilleur artiste de l’océan Indien, j’ai fait le tube de l’été en France en 2013, j’ai eu un disque d’or en 2017. Aujourd’hui, j’ai envie qu’il (montrant du doigt Sky To Be) aille se battre. Si tu ne te bats pas pour le séga, il va à sa mort.

Le séga est entre les mains de Sky To Be. C’est une vraie révolution qu’il a faite.” Fort de l’immense succès qu’a connu leur première collaboration, Alain Ramanisum et Sky To Be préparent déjà l’avenir, avec un single intitulé Ki dimounn pou dir?, où on les verra chanter ensemble. “Dan radio, to kone kouma sa ete : tou nouvo tou bo, tou ansien kouma lisien”, dit Alain Ramanisum, déclenchant l’hilarité générale. “Tou lezour to bizin amenn nouvo, e nouvo vinn vie vit dan Moris. Mo ena linpresion nou pou anrezistre sa zordi mem la.