« On se dit des choses beaucoup plus importantes autour d’un livre qu’autour d’une pizza ou d’une série télévisée », soutient Alain Serres, auteur et éditeur des Éditions Rue du Monde, en France, qui était à Maurice dans le cadre du salon Confluences. Sa conférence sur le thème « Quelles interrogations sur le monde la littérature pour jeunesse peut-elle partager avec les enfants » a été très appréciée par un public composé de bibliothécaires, d’enseignants de maternelles, de représentants d’institutions primaires et secondaires ainsi que d’enfants. Dans cette interview, Alain Serres parle de l’importance de la lecture pour un enfant et observe qu’un livre coûte moins cher qu’un jouet avec lequel un enfant jouera trois fois avant de le mettre de côté. « Autour d’un livre, on prend son temps, on discute de la vie, de l’amour, de la mort, de la fragilité, de l’émotion », explique-t-il.
Quelle est la tranche d’âge que ciblent les livres illustrés publiés par Rue du Monde ?
Tous les âges, à partir d’un an. On fait en sorte que tout le monde y prenne plaisir : qu’un enfant de dix ans qui ouvre un livre puisse découvrir autre chose que ce qu’il a vu dans le même livre lorsqu’il en avait trois ; qu’un adulte y prenne plaisir aussi parce que si vous faites la lecture à vos enfants et que vous vous ennuyez, vous lui transmettrez cet ennui. Il faut que ce soit un bon livre pour tous car je suis pour que les parents passent du temps à faire la lecture avec leur enfant. On se dit des choses beaucoup plus importantes autour d’un livre qu’autour d’une pizza ou d’une série télévisée. Autour d’un livre, on prend son temps, on discute de la vie, de l’amour, de la mort, de la fragilité, de l’émotion…
Est-ce le rôle de la littérature jeunesse ?
Ce n’est pas son unique rôle mais il est essentiel de faire découvrir aux enfants ce qu’est la littérature pour en faire des lecteurs gourmands plus tard.
Pourquoi donc ?
Il est très important de lire parce qu’on accède à des questionnements, on découvre des émotions qu’on n’a pas autrement et cela fait partie du plaisir de vivre. Le livre permet aussi l’accès à la culture, l’art, la littérature, la photo, … bref, les belles choses. Ce qui nous distingue des animaux, c’est la culture et je dois dire que l’enjeu déterminant, c’est qu’elle nous aide à vivre ensemble. Je suis content d’être invité à ce salon et je crois que le livre jeunesse renforce votre capacité à bien vivre ensemble dans votre pays multicolore. Nous faisons beaucoup de livres qui ouvrent à d’autres cultures et cela nous donne l’occasion de ne pas nous contenter de reproduire le modèle familial et de voir qu’ailleurs, les gens vivent différemment. On peut penser différemment. Que les enfants aiment lire et posent des questions, c’est une garantie pour votre démocratie. Faire aimer la lecture aux enfants, c’est les aider à construire le fondement d’un bel avenir. On ne fait pas lire aux enfants pour qu’ils deviennent écrivains mais pour qu’ils soient moins esclaves de leur quotidien.
Le prix des beaux livres ne les rend pas accessibles à tous. Comment résoudre ce problème ?
Oui, c’est vrai mais on fait le choix. Nous avons fait le choix d’être dans le bel objet qu’on fabrique en France et pas des produits à prix faible fabriqués en Chine. Nous respectons l’écologie, nous sommes dans une sorte d’éthique. Je sais que la question financière est très importante mais un jouet avec lequel l’enfant va jouer trois fois, parce qu’il y a une publicité à la télévision, avant de le mettre de côté pour en chercher un autre, coûtera pareil sinon plus cher. C’est peut-être différent ici mais en France, nous nous appuyons beaucoup sur les bibliothèques et les médiathèques publiques, ce qui permet un accès démocratique aux livres. Il y a aussi les bibliothèques d’écoles. Ce sont des réseaux extrêmement importants. S’il n’y avait pas eu de bibliothèques en France, je ne suis pas sûr que j’aurais fait une maison d’édition comme celle-ci. Là, je veux que les enfants accèdent à une belle production. Apprendre à aimer le beau est une garantie contre la bêtise.
A l’ère du numérique, comment se porte le beau livre ?
La découverte de l’imprimerie par Gutenberg avait chamboulé le travail des copistes, il est certain que le numérique va chambouler le travail de l’éditeur mais en ce qui concerne les beaux livres jeunesse, je ne suis pas inquiet. Je pense qu’on a toujours besoin de ce bel objet livre, de prendre le gamin sur ses genoux et de partager avec lui ce qu’il recèle. C’est comme une grande fenêtre ouverte sur le monde. C’est un geste magique que d’ouvrir un livre : il y a le beau papier, le bruit que fait le papier, l’odeur de l’encre, les images – nous travaillons avec beaucoup d’artistes – le bonheur réciproque dans les yeux de l’adulte et de l’enfant. Dans un beau livre jeunesse, on peut rester longtemps sur une image et y revenir à chaque fois. Il y a aussi la voix de l’adulte qui raconte. Ce sont autant de choses que le livre numérique ne donne pas même si je suis conscient qu’il fait des choses extraordinaires. Je pense que le beau livre n’est pas mis en danger et qu’il a encore de beaux jours devant lui. Le livre numérique est très important pour les essais philosophiques, par exemple, qui sont tirés tiré en petite quantité. Cela démocratisera l’accès avec une baisse des prix.
Comment s’est passé la conférence avec les enseignants et le personnel des bibliothèques ?
Il y a eu plus de 100 personnes et j’ai remarqué que les gens sont friands de productions originales. J’ai aussi ressenti une grande demande pour une production de qualité. Il serait peut-être mieux d’avoir moins de choses à la maison mais de qualité. Des choses qui marquent l’enfant et qui le fassent grandir. Outre des histoires et des contes, nous avons aussi des livres documentaires qui font découvrir le monde ou des livres de cuisine. Nous proposons de faire de bonnes choses en famille. Les enfants sont curieux de tout et nous essayons de travailler dans cet esprit. Il y a eu une polémique en France récemment avec le livre « Tous à poil ». Des hommes politiques critiquaient le livre pour dire qu’il faut mettre l’enfant à l’abri de tout cela, qu’il ne faut pas lui parler d’homosexualité. Mais c’est un retour à un siècle en arrière ! Cela fait 40 ans que le livre jeunesse joue cette fonction de permettre aux enfants de rencontrer des problématiques qu’ils ne rencontrent pas dans le cadre familial. Ce sont des sujets pas toujours faciles à aborder. On n’ose pas, et pour la famille, c’est super si un livre évoque tel ou tel sujet. La littérature lève le voile sur certains tabous. Si on estime qu’il faut mettre l’enfant à l’abri, c’est un retour en arrière sur le fondamental de ce qu’est l’éducation et c’est grave ! Nous sommes pointés du doigt parce que nous avons évoqué l’histoire réelle de deux papas pingouins qui ont couvé un oeuf que la femelle avait abandonné, jusqu’à ce que le petit naisse. Le livre est sorti au mois d’octobre et c’est une manière d’approcher cette problématique. Cependant, on dit que ce n’est pas parce que les crocodiles mangent leurs semblables que les humains doivent faire pareil. Ce n’est pas une fable où on tire une conclusion pour les humains, c’est un récit naturaliste. Nous assistons en France, ces temps-ci, à une montée forte de la parole conservatrice. Les gens ont peur du changement, ils ont peur de l’Europe. Il y a un repli sur soi. Il y a des mots tabous dans les livres jeunesse que nous osons aborder, comme parler de la pauvreté avec des mots crus. Nous, nous osons parler de ce genre de questionnement.
Qu’est-ce qui vous a amené à l’édition jeunesse ?
C’est peut-être parce que je viens d’une famille simple qui n’avait pas beaucoup d’argent et de livres. C’est comme si je prenais ma revanche sur l’écriture et les livres.
Vous avez d’abord été écrivain…
Oui, j’étais enseignant et à 22 ans, j’ai commencé à écrire des histoires pour les enfants de ma classe. J’ai eu la chance d’être publié très vite. J’ai aussi découvert tardivement le bonheur de lire avec la poésie à l’adolescence. Je me suis dis que c’est dommage que les enfants passent à côté. J’ai commencé avec Rue du Monde de manière étrange. Je n’avais pas d’argent et j’ai lancé une souscription pour préacheter les quatre premiers livres. J’ai pu réunir des fonds pour le faire. C’était une sorte d’acte citoyen, et cela fait 16 ans que la maison existe.
Est-ce difficile d’attirer les jeunes vers les beaux livres ou la littérature en général ?
Oui, parce que le temps libre du jeune est de plus en plus chargé de sollicitations avec les séries télévisées, les jeux sur ordinateurs qui lui permettent de jouer avec ses copains. Il y a beaucoup de séduction et de plaisir dans ces activités. On peut comprendre que les jeunes aillent vers ces loisirs mais cela leur laisse moins de temps de loisir pour la lecture. Or, quand on réussit à construire quelque chose de solide avec le jeune enfant, c’est gagné. Même si à l’adolescence il zappe, il reviendra au livre par la suite. La situation n’est pas désespérée. Il y a une période charnière dans la progression de la lecture : les parents doivent savoir à quel moment arrêter de faire la lecture avec l’enfant lorsqu’il sait lire. Il ne faut pas s’arrêter brusquement. Même si l’enfant peut arriver à lire seul et sans image, il faut continuer à l’accompagner.
Pourquoi ?
Il peut y avoir une frustration, un sentiment d’abandon qui s’installe. Il y a une charge affective au moment de la lecture avec le petit et il ne faut pas qu’il associe sa capacité de lire à une frustration affective. Il faut continuer jusqu’à ce qu’il ne le veuille plus. Dans certaines familles, on continue à lire pour les petits derniers en présence des grands. C’est un moment où tout le monde se régale.