Notre invité de ce dimanche est Alan Clegg, directeur de Shumba Coal, une compagnie botswanaise spécialisée dans la production et la vente du charbon. Shumba Coal vient d’enregistrer une compagnie à Maurice et se prépare à entrer sur le marché boursier mauricien. Dans l’interview qu’il nous a accordée, cette semaine, Alan Clegg explique les objectifs de sa compagnie, décrit le Botwana et répond à des questions sur l’impact environnemental de l’utilisation du charbon pour la fourniture électrique.
Depuis quand êtes-vous dans les mines de charbon, Alan Clegg?
Ma carrière a commencé dans les années 70 dans le secteur des mines et cela fait 40 ans que j’y suis. Plus qu’un métier, cela fait aujourd’hui partie de ma vie et j’ai l’intention de continuer encore quelques années.
Vous avez choisi de travailler dans ce secteur particulier ou c’est une opportunité que vous avez saisie au vol?
J’ai choisi ce secteur. Je crois pouvoir dire que je suis né aventurier et dans ma jeunesse, j’ai fait de l’escalade, de la spéléologie, du parachute, alors que d’autres se jetaient dans la musique rock ou pop. Travailler dans le secteur minier correspondait à mon tempérament de curieux et j’y suis entré naturellement.
Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter la Grande-Bretagne pour l’Afrique du Sud?
Dans le courant des années 70, l’activité minière en Grande-Bretagne était en train de diminuer dans un climat social tendu. C’étaient les années Thatcher et les affrontements entre les syndicats et le pouvoir, les grèves. J’ai donc décidé d’aller voir ailleurs. J’ai eu la chance de décrocher une bourse d’études de la plus grande compagnie productrice d’or mondiale, qui avait un bureau en Afrique du Sud où on m’a envoyé. Mon ancêtre John Clegg – qui est également celui du chanteur Johnny Clegg, un cousin – fit partie à l’époque des trois hommes qui ont été les fondateurs de l’industrie minière sud-africaine. On n’a pas beaucoup parlé de John Clegg qui était un ingénieur mécanique originaire du Yorkshire devenu millionnaire mais qui s’est ruiné. Quand je suis arrivé en Afrique, il ne restait de John Clegg que son nom.
Pourquoi avez vous quitté l’Afrique du Sud, un des plus grands centres miniers du continent africain, pour le Bostwana?
L’Afrique du Sud a été un grand centre minier pendant des années. Aujourd’hui, la situation a évolué, des mines ont été fermées, le secteur doit faire face à une série de problèmes dont celui des relations avec la main d’oeuvre, le tout sur fond de rapports politiques tendus. Par rapport à l’Afrique du Sud, dans le secteur des mines, le Botswana est un champ vierge, relativement peu developpé, que l’on vient tout juste de commencer à explorer et qui possède la plus grosse réserve de charbon de tout le continent. Travailler là-bas est un magnifique challenge pour moi.
Depuis combien de temps travaillez-vous au Botswana?
Depuis les années 90. Je suis désormais avec Shumba Coal dont les activités ne datent que de trois ans. Shumba Coal est une nouvelle petite compagnie minière, contrôlée majoritairement par des Botswanais au contraire des autres compagnies appartenant ou contrôlées par des multinationales. 70% de nos actionnaires sont des Botswanais.
Et les 30% restants?
Ces actions sont détenues, à travers la bourse, par des sociétés et des individus du monde entier. Nous sommes une petite et nouvelle compagnie minière mais nous avons une équipe de direction qui a fait ses preuves et le fait que nous sommes une compagnie botswanaise est un atout de taille. Bien que nouveau sur le marché, nous nous sommes rapidement développés au point d’être en avance sur notre programme de développement.
Vous me parlez de rapidité, d’avance sur le programme de développement, alors que l’on a de l’Afrique l’image de la lenteur, des complications administratives, des décisions souvent renvoyées ou renversées, du doublement de délais. Comment avez-vous fait pour prendre de l’avance dans votre programme au lieu d’accumuler des retards?
Nous avons pu le faire parce que le Botswana est dirigé par un gouvernement qui a une politique transparente en ce qui concerne l’exploitation des ressources naturelles, donc minières, du pays. Jusqu’à maintenant, la principale ressource du pays était les diamants, mais les revenus sont en train de diminuer et d’ici la prochaine décade, le Botswana aura besoin d’une autre ressource pour accompagner puis remplacer les diamants. Le Botwsana possède la plus grande réserve de charbon de l’Afrique dans son sous-sol et c’est ce minerai qui va remplacer le diamant dans l’économie du pays. C’est dans ce contexte que le gouvernement a mis en place un programme pour accompagner et contrôler l’exploitation du charbon. Il a fait appel aux dernières technologies pour l’exploitation du charbon et a créé les conditions propices pour intéresser les investisseurs.
Est-ce qu’autant d’attention a été donnée aux conditions de travail des mineurs? Ce n’est pas au spécialiste des mines que vous êtes que je vais apprendre que le travail de mineur est un des plus difficiles qui soient?
Vous avez raison. De manière générale, le GDP du Botswana est le plus élevé des pays d’Afrique. Les Botswanais sont, en général, éduqués et bien payés et le gouvernement veille à ce que leurs droits soient respectés dans le domaine du travail. En ce qui concerne Shumba Coal, nous envisageons à l’avenir de pouvoir intégrer des représentants des travailleurs aux prises de décision de la compagnie.
D’ici la prochaine décade?
D’ici cinq à dix ans. Pour le moment, les travailleurs botswanais sont payés en fonction de leur formation et ils bénéficient de bons programmes dans ce domaine, plus particulièrement dans le secteur minier.
Combien y a-t-il d’habitants au Botswana et combien d’entre eux travaillent dans les mines?
La population du Botswana est de 1,5 millions et environ 20% de ceux qui sont en âge de travailler sont employés dans le secteur minier.
Vous pensez faire appel à la main d’oeuvre étrangère pour le développement de Shumba Coal?
Absolument pas. Comme je vous l’ai dit, certaines mines, de diamant en particulier, seront appelées à fermer dans l’avenir et nous allons faire appel à leurs employés qui ont déjà une formation.
Quelle est la situation politique actuelle au Botswana?
Je ne suis pas un politique et je réponds de façon personnelle à la question. Je pense, et cela rejoint les études faites sur ce sujet, que le Botswana est le pays le plus stable d’Afrique au niveau politique et social et peut-être au monde. Cela est dû au fait que contrairement à la majorité des pays d’Afrique divisés entre deux ou  plusieurs tribus dominantes, le Botswana a une population homogène.
Composée d’une seule tribu?
Non, il existe plusieurs tribus qui fonctionnent comme une entité: celle du Botswana dans laquelle tous se reconnaissent. C’est cet élément qui fait du Botswana un pays stable, en sus du fait que la population ne dépasse pas le million et demi d’habitants.
Est-ce que cette stabilité politique et sociale peut perdurer dans un environnement géographique où beaucoup de pays voisins sont en crise?
Le Botswana est la Suisse de l’Afrique de par sa situation géographique mais également par sa neutralité, son refus de se laisser entraîner dans les conflits régionaux. L’objectif principal, partagé par l’ensemble de la population, est de faire du Botswana un pays moderne.
Est-ce que le fait d’être au centre de l’Afrique ne pose pas un problème pour le transport du charbon vers les ports pour l’exportation?
C’était un problème qui a été résolu du fait que beaucoup de pays africains voisins disposent de bons réseaux de chemin de fer, héritage de la colonisation. Il a fallu réparer et entretenir certains d’entre eux au Mozambique, par exemple. Nous avons aujourd’hui deux routes qui nous permettent d’acheminer notre production de charbon vers des ports de l’océan Indien. D’ici trois ans, nous pourrons exporter 10 millions de tonnes de charbon à partir de ces ports.
Quel est le principal problème pour faire du business au Botswana?
Je n’en ai pas encore rencontré de majeurs. Nos interlocuteurs sont ouverts au dialogue, les choses se passent dans la transparence. Je pense  que le fait que nous sommes une petite compagnie nouvelle nous permet d’aller beaucoup plus vite que les grosses compagnies qui sont encore au stade de l’exploration, alors que nous sommes déjà à celui de la production. À la direction de la compagnie, j’ai pour collègues des Botswanais qui ont déjà une expérience de l’exploitation minière et cela est un atout essentiel pour le fonctionnement et le développement de notre compagnie.
Comment expliquez-vous le succès économique du Botswana au coeur d’un continent dont la majeure partie des pays ont du mal à décoller?
La raison principale réside, à mon avis, dans la décision intelligente du gouvernement de considérer les investisseurs comme des partenaires plutôt que comme des compétiteurs. Le gouvernement a d’excellents rapports avec l’industrie du diamant au point d’avoir des joint ventures avec certaines de ces compagnies. Le gouvernement a clairement démontré son intérêt à soutenir les investisseurs dont les plans de développement ne peuvent qu’être profitables au pays. C’est une approche intelligente qui explique le succès du pays, alors qu’ailleurs les gouvernements veulent non seulement contrôler mais diriger les activités du secteur privé. Au Botswana, on ne dit pas aux investisseurs qu’il faut donner à l’État 65% de vos profits en remettant directement la somme à une personne ou à un groupe.
Vous êtes en train de me dire que la corruption n’existe pas au Bostwana?
Le Botswana est le pays d’Afrique où la corruption est très faible, selon les normes internationales. Je crois que le Botswana figure dans le classement de tête des pays les moins corrompus au monde.
Et comment se porte le syndicalisme dans ce pays, semble-t-il, béni des dieux?
Il existe de syndicats dont les représentants siègent sur différents comités, dont celui qui gère le secteur du charbon. Les choses se passent bien et les conflits, s’il en existe, sont réglés dans le dialogue.
Vous êtes en train de me décrire un paradis au milieu de l’Afrique?
C’est vous qui avez choisi ce terme. Je parlerais, moi, d’un pays avec des fondations solides qui visent le développement économique pour le bénéfice de ses habitants.
Si Shumba Coal est aussi satisfaite de ses conditions d’existence au Botswana, comment expliquer l’ouverture et l’enregistrement d’une société à Maurice et, dans un avenir proche, un listing en bourse?
Une compagnie minière doit avoir un plan stratégique bien pensé avec des fall back positions. Avec nos expériences respectives, nous avons voulu éviter les erreurs commises par d’autres. Nous ne voulions pas lever des fonds sur les marchés miniers traditionnels comme ceux du Canada, de l’Australie et de la Grande Bretagne sujets aux mouvements que subit le marché international. Comme nous sommes avant tout une compagnie africaine, nous sommes allés à la recherche de marchés africains, pour lever des fonds.
J’aurais pensé que la place idéale serait l’Afrique du Sud?
La bourse de Johannesburg aurait convenu, mais elle est également sujette aux mouvements du marché international et puis, la situation politique nous a fait hésiter et nous avons continué nos recherches et sommes tombés sur Maurice. J’ai consulté mes amis spécialistes à travers le monde et tous m’ont dit que Maurice était le pays que nous recherchions: son secteur offshore a une excellente réputation, opère dans la transparence, le pays est stable politiquement et, en plus, il a su se positionner sur le plan international et des groupes financiers connus y  sont présents. Donc, Shumba Coal a ouvert une compagnie enregistrée à Maurice avec nos propres fonds. Puis, nous avons listé la compagnie en bourse au Botswana et nous allons le faire plus tard à Maurice, ce qui représente la troisième phase de notre plan. Nous voulons permettre aux Mauriciens intéressés de participer au développement de notre projet. Nous sommes aussi intéressés à fournir du charbon à Maurice pour ses centrales électriques.
Dans votre recherche de bons partenaires, vous n’avez pas pensé à la Chine, la plus grande consommatrice d’énergie – par conséquent, de charbon – au monde?
Nous avons été approchés par des compagnies chinoises, indiennes et turques. Ces compagnies étaient disposées à investir mais voulaient devenir des partenaires majoritaires et detenir le contrôle. Nous voulons que la compagnie soit contrôlée par ses fondateurs: les actionnaires du Botswana. Nous changerons, peut-être, d’opinion concernant cette question dans l’avenir; ce n’est pas le cas aujourd’hui. Aujourd’hui, nous sommes à Maurice et cela, pour une autre raison en plus de celles que je vous ai énumérées. Des compagnies indiennes et turques veulent investir en Afrique en passant par Maurice, et cela nous intéresse.
Comment le fait que la compagnie majoritairement botswanaise  est dirigée par un étranger est perçu à Gaborone, la capitale du Botswana?
Les Botswanais ne me considèrent pas comme un étranger. Ils me considèrent comme un Africain puisque j’ai la nationalité sud-africaine et que je paie mes impôts en Afrique depuis des années. Je suis connu en Afrique du Sud mais aussi au Botswana où, dans le passé, j’ai été impliqué dans plusieurs opérations minières et j’ai enseigné à l’université de Gaborone.
Revenons à Maurice. Vous avez mentionné le désir de Shumba Coal de vendre du charbon à Maurice. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il existe beaucoup de questions et d’oppositions à l’utilisation du charbon pour alimenter les centrales électriques. Vous ne pouvez pas ne pas savoir que les écologistes du monde entier et de Maurice dénoncent les répercussions de l’utilisation du charbon sur l’environnement?
Je vous répondrai en disant que ce que l’on dit sur les répercussions du charbon sur l’environnement n’est pas tout à fait  exact. De tout temps, l’industrie minière en général a eu mauvaise presse…
Pour de bonnes raisons.
C’est vrai. Il y a eu des désastres terribles, des morts d’hommes, de mauvaises décisions prises, ça personne ne peut le contester. Mais c’était le passé et cela ne veut pas dire que les conditions ne peuvent pas changer. Aujourd’hui, l’industrie du charbon est un élément essentiel dans le fonctionnement des pays développés. Les nouvelles technologies, que l’on surnomme clean coal, permettent d’utiliser le charbon dans des programmes adaptés à l’énvironnement. Cela consiste à  préconditionner le charbon avant de l’injecter dans le brûleur tout en contrôlant les émissions. On peut utiliser proprement le charbon aujourd’hui sans affecter l’environnement. Ceci étant dit, il faut être réaliste: nous vivons dans un monde qui a besoin d’énergie pour fonctionner. Nous allons continuer à utiliser le pétrole pour nous fournir l’énergie nécessaire pour les prochaines 100 ou 150 années. À ce moment-là, une autre forme d’énergie – probablement le nucléaire, la plus efficace et la plus propre en termes d’émissions de gaz – remplacera le pétrole.
L’énergie nucléaire est l’unique option?
J’entends parler de l’énergie solaire, de l’énergie éolienne. Elles ont leur place mais, malheureusement, elles ne peuvent pas remplacer le pétrole. Elles ne peuvent pas, à l’heure actuelle, fournir l’énergie nécessaire dont le monde a besoin pour fonctionner. Les nouvelles énergies peuvent satisfaire les besoins d’une maison, peut-être d’un immeuble, pas ceux d’une ville entière. Et puis, contrairement au pétrole, au charbon ou au nucléaire, elles ne peuvent fournir un taux d’énergie continu. Les éoliennes, par exemple, ne peuvent fournir que 7% de l’énergie nécessaire, pour le moment.
Par conséquent, de votre point de vue, le charbon est une nécessité énergétique?
C’est le cas. Après avoir reconnu ce fait, il faut agir avec responsabilité et travailler pour construire des centrales qui soient les plus écologique spossible. Shumba Coal l’a fait au Botswana en mettant au point une technologie qui permet de brûler le charbon de manière responsable du point de vue écologique.
Est-ce que toutes les centrales utilisant le charbon procèdent avec responsabilité ?
Je le pense
Même en Chine ?
J’aurais préféré ne pas répondre à cette question. Nous savons tous que la Chine a une manière de fonctionner différente, qu’il existe dans ce pays des méthodes qui sont dramatiques pour l’environnement. On ne peut bien fonctionner en respectant les paramètres que dans des pays où on peut avoir un contrôle sur les centrales électriques.
Vous croyez que de manière générale, l’industrie du charbon applique une politique responsable par rapport à la protection de l’environnement?
Je le crois et je pourrai citer plusieurs exemples. En Turquie, où je me rends assez fréquemment, plusieurs centrales à charbon viennent d’entrer en activité. Elles sont modernes et équipées de technologies de pointe pour respecter les normes environnementales. Ce sont des centrales modernes, comme le sont les cusines d’aujourd’hui qu’on ne peut comparer à celles d’il y a 20 ans. On peut construire des centrales propres à émissions réduites. Cela ne coûte pas excessivement cher et peut se révéler profitable à long terme. Il ne faut pas oublier que l’industrie du charbon a beaucoup évolué au cours des dernières années et qu’elle a intégré le concept du développement durable. C’est le cas de Shumba Coal.
Un monde sans énergie à partir du charbon est un rêve d’écologiste?
C’est le cas.
Est-ce que le spécialiste des mines de charbon que vous êtes est capable de comprendre les arguments des écologistes sur cette question ?
Mais absolument! Cependant, il faut dire qu’il y a plusieurs points de vue et théories d’écologistes sur le sujet. Et que ceux qui soutiennent certains groupes écologiques ont des agendas qui sont plus économiques et politiques qu’écologiques.
Ils pourraient vous rétorquer que l’industrie du charbon a aussi des agendas cachés surtout économiques.
Je ne voudrais pas entrer dans ce débat sans fin, mais rester sur du concret.
Revenons au concret: si j’ai bien compris, Shumba Coal serait disposé à vendre son charbon à un prix préférentiel à Maurice, deuxième pays africain où il a ouvert une société?
Ce serait tout à fait naturel pour nous de fournir les centrales de Maurice en charbon sur une base préférentielle. Nous sommes intéressés à développer notre relation naissante avec Maurice à la satifaction des deux parties. Si une proposition nous était faite pour participer au système de fourniture énergétique de Maurice, elle serait étudiée avec la plus grande attention. Je crois que nous avons un avenir à Maurice et que les relations entre votre pays et le Botswana sont appelées à se développer. Et Shumba Coal est fière d’être à la base de cette nouvelle relation qui s’annonce sous les meilleurs augures.
Quelles sont les raisons qui devraient inciter un Mauricien à investir dans Shumba Coal?
Premièrement, Shumba Coal est une compagnie, une initiative africaine et désormais, une compagnie mauricienne. Nous pouvons devenir un acteur majeur dans le développement de Maurice en lui fournissant le charbon et, peut-être même, les centrales nécessaires à ses besoins énergétiques. Nous avons des projets de développement au Botswana et en Afrique qui peuvent permettre un excellent  retour sur investissement.