« Tout le système parlementaire capote quand l’un des trois axes qui constituent notre système parlementaire triangulaire déraille », estime Alan Ganoo, président du Mouvement patriotique (MP) et ancien Speaker de l’Assemblée nationale. Pour lui, dans le contexte du jour, la Speaker, Mme Maya Hanoomanjee, doit de se résoudre à l’idée que son rôle fondamental est de protéger la minorité parlementaire contre toute tentation d’oppression de la majorité gouvernementale.

Alors que son parti organise, ce dimanche, un congrès à Réduit pour célébrer ses quatre années d’existence, le dirigeant de cette dissidence du MMM nous assure dans l’interview qui suit qu’au jour d’aujourd’hui, le MP n’a pas encore ouvert de discussions en vue des prochaines élections générales.

Le MP célèbre  son quatrième anniversaire. Comme pour toutes les dissidences, il paraît, néanmoins, que votre nouveau parti arrive difficilement à décoller…

– Pas du tout ! Au MP, nous avons des raisons d’être très fiers de ce que nous avons accompli jusqu’ici. Contrairement à d’autres partis issus d’une scission, nous avons su manoeuvrer. Si bien que nous sommes, désormais, une force en puissance sur la scène politique. Nous sommes une entité autonome qui contribue au débat politique. Cela dit, il est quand même évident qu’en tant que nouveau parti le MP doit faire face à certaines contraintes, d’autant que nous sommes un parti de l’opposition.

Nous n’avons pas les moyens semblables à ceux des anciens partis du mainstream, tels le PTr, le MSM, le MMM ou le PMSD, qui ont eu le temps, au fil de longues années, de mettre en place et de consolider leurs structures. Ces partis traditionnels, qui ont été au pouvoir plus d’une fois, ont eu l’occasion de consolider leurs assises. Ce qui nous a permis, contrairement à d’autres partis issus de scissions, de contourner les obstacles, c’est notre mélange d’anciens et de nouveaux membres. Nous nous affirmons sur la scène politique en démontrant que nous sommes un parti de proximité et d’idées.

l Le MP se dit fier de ce qu’il a accompli depuis sa création il y a quatre ans. Vous n’avez pourtant pas de quoi pavoiser de la décevante sixième place de votre candidate, Tania Diolle, à la partielle de Belle-Rose/Quatre-Bornes de décembre 2017, où elle n’a récolté que 1516 voix sur un total de 23 112 votants.

– Je ne pense pas que l’on puisse se fonder sur cette partielle pour arriver à des conclusions et évaluer ce que représente électoralement le MP. Nous nous sommes, d’abord, engagés dans cette partielle quatre semaines seulement avant le jour du scrutin. C’était aussi notre toute première participation à une élection en tant que nouveau parti. Un scrutin dans une circonscription où tous les partis traditionnels ont de solides assises depuis des années. C’était, en somme, comme un combat entre un David et plusieurs Goliath.

Cette partielle se tenait aussi dans la circonscription du député démissionnaire. Roshi Bhadain. Il ne faut pas oublier que les autres principaux candidats à ce scrutin avaient été aussi lourdement battus, dont celui du PMSD, Dhanesh Maraye. Belle-Rose/Quatre-Bornes est, pourtant, la circonscription du leader du PMSD et leader de l’opposition. A vrai dire, en termes de suffrages recueillis, la différence entre notre candidate Tania Diolle et le candidat du PMSD à cette partielle au No18 était marginale, soit 1516 voix contre 2177 voix.

Je dois dire aussi que contrairement à beaucoup d’autres, nous avions, pour cette élection, relevé le pari de présenter une candidate qui ne répondait pas à un certain profil que l’on juge idéal pour Belle-Rose/Quatre-Bornes. Nous avions opté pour une jeune candidate et nous ne regrettons certainement pas sa performance à ce scrutin.

l Et quel est le but de la tenue de votre congrès-anniversaire de ce matin ?

– Il s’insère dans notre démarche de consolider notre travail sur le terrain. Nous tenions à célébrer dignement notre quatrième année d’existence. Ce sera l’occasion d’un bilan des nombreuses activités que nous avons organisées et des propositions que nous avons faites, ainsi que d’un rappel de nos valeurs. L’ensemble des partis de l’opposition a été invités à y assister. De même que les deux députés indépendants. Cela est tout à fait normal puisqu’à l’Assemblée nationale, nous accordons souvent nos violons et coordonnons nos actions. Nous partageons aussi, souvent, les mêmes points de vue.

l Justement, depuis un certain temps déjà, des observateurs évoquent une baisse prononcée du niveau des débats parlementaires, de même qu’une détérioration de notre démocratie parlementaire de manière générale. Comment y remédier ?

– En tant qu’ancien Speaker, j’ai eu l’occasion de commenter la situation qui prévaut à l’Assemblée nationale depuis longtemps déjà. Il est vraiment regrettable que des incidents entachent depuis un bon bout de temps la crédibilité même de cette instance suprême de notre démocratie élective. Dans notre système de démocratie parlementaire, ce sont les Standing Orders qui réglementent les travaux parlementaires. Mais il y a la lettre et l’esprit de la lettre. Les Standing Orders et l’esprit des Standings Orders.

Nous disposons d’un système triangulaire de démocratie parlementaire qui s’articule autour de trois axes : la présidence de la Chambre représentée par la Speaker, l’Exécutif, soit le gouvernement, et finalement la minorité parlementaire, donc l’opposition. Or, si l’un ou l’autre de ces trois axes du système déraille, c’est l’ensemble du système parlementaire qui capote. La Speaker doit se résoudre à l’idée que son rôle fondamental est de protéger la minorité parlementaire contre les tentations d’oppression de la majorité gouvernementale. Et cela, tout en permettant à l’Exécutif de jouer pleinement son rôle.

Dans un système parlementaire de type west ministérien comme le nôtre, celui ou celle qui assume la présidence de la Chambre en tant que Speaker a un rôle de pivot pour la bonne conduite des travaux parlementaires. Ainsi, selon l’expression consacrée, il est, en effet, connu que « the Speaker makes or mars (ndlr : gâche) parliamentary democracy ». Aussi, la seule condition pour atteindre une démocratie parlementaire vivifiante est d’assurer que chacun des trois axes de notre système parlementaire triangulaire respecte les paramètres qui lui sont imposés et n’outrepasse pas ses droits.

l Revenons un moment au MP : vous avez conclu, récemment, une entente avec l’autre dissidence du MMM, la Plateforme militante (PM). Mais voilà que depuis ces derniers jours, le MP semble avoir envoyé sur tous les fronts médiatiques le Dr Anand Awootar pour défendre sa vision de l’éducation. Serait-ce des négociations d’alliance qui pousserait le MP à vouloir, aussi soudainement, couper l’herbe sous les pieds de l’ancien ministre de tutelle, Steven Obeegadoo, dirigeant de la PM ?

– Absolument pas ! Il n’y a que des esprits pervers qui peuvent arriver à une telle conclusion ! Le Dr Awootar préside notre Commission de l’Éducation depuis plus de deux ans. Avant même la conclusion de notre alliance avec le PM, il était intervenu sur le dossier de l’Éducation dans la presse. Au MP, nous n’avons nullement l’intention de diminuer quiconque. Au MP, nul ne remet en question l’expérience de Steven Obeegadoo et sa maîtrise du dossier de l’Éducation. Son bilan à la tête du ministère de tutelle, ne souffre d’aucune contestation. En fait, les relations du MP avec le PM sont très bonnes. Il n’existe aucun désaccord ou  malentendu entre nos deux partis sur la base d’éventuelles discussions ou de négociations d’alliance qui auraient cours.

D’ailleurs, à ce jour, le MP n’a ouvert aucune négociation d’alliance avec quiconque. Mais, bien évidemment, il y a des spéculations dans l’air quant au supposé alignement des uns et des autres, et pas seulement du MP, en marge des prochaines élections générales. Si l’on prête foi à ces rumeurs, tout le monde serait en négociation avec tout le monde ! Quant à nous, au MP, nous attendons notre congrès de ce dimanche et la fin des débats budgétaires pour décider de notre stratégie en vue des prochaines législatives.

l Alors que vous étiez encore au MMM, vous étiez de ceux qui dénonçaient vivement le contrat d’affrètement conclu par la State Trading Corporation (STC) avec Betamax pour l’acheminement de nos besoins pétroliers. Pourtant, vous vous montrez, dorénavant, discret sur ce dossier depuis le récent jugement rendu par le Full Bench de la Cour suprême décrétant, en substance, ce contrat illégal…

– Ce n’est pas vrai. A ma conférence de presse de samedi de la semaine dernière, j’ai rappelé que j’ai été le premier parlementaire à avoir évoqué la question de la légalité de ce contrat, étant donné qu’il avait été conclu sans passer par un exercice d’appel d’offres. J’avais, néanmoins, expliqué, lors de cette conférence de presse, que dans la mesure où Betamax a signifié son intention de faire appel de ce jugement du Full Bench auprès du Privy Council, c’est aux Law Lords qu’il reviendra de trancher ultimement si le gouvernement d’alors avait correctement interprété la Public Procurement Act et les Regulations de 2009 quant à la question de dérogation.

Entre-temps, le Directeur des poursuites publiques (DPP) est venu justifier sa décision d’alors d’abandonner les poursuites criminelles qui avaient été initiées dans un premier temps à l’encontre de qui l’on sait. Dans sa communication, le DPP appelle la police à enquêter si, de l’avis du commissaire de police, il pourrait y avoir matière à poursuites sur la base du récent jugement de la Cour suprême. Je pense que le DPP a pris la bonne décision. La balle est, dorénavant, dans le camp du CP.

l Une question personnelle pour conclure : presque cinq ans après la cuisante défaite de la défunte alliance PTr/MMM aux dernières élections générales, il paraît que dans l’imaginaire populaire, vous demeurez, plus que jamais, le principal maître d’oeuvre de cette alliance politique vivement rejetée par l’électorat. Un regret ?

– En fait, cette affaire a été fabriquée de toutes pièces pour me discréditer au moment où j’avais décidé de prendre mes distances du MMM. J’ai la conscience claire. Pour moi, tout cela c’est du passé. Je ne sens même pas le besoin de me justifier, car si je le faisais, je risquerais de blesser d’autres dirigeants d’alors du MMM. Je tiens juste à rappeler que la décision de conclure une alliance avec le PTr a été ratifiée par toutes les instances du MMM. Quant à moi, je n’avais été délégué que pour déblayer le terrain avec le PTr avant que le leader ne conduise, lui-même, les négociations.

J’avais accepté de négocier, car je souhaitais de tout coeur que le leader du MMM devienne le Premier ministre du pays. J’avais la tâche ingrate et difficile de convaincre un « sitting Prime minister », en l’occurrence, Navin Ramgoolam, de céder sa place à Paul Bérenger. Dans tout cela, je n’avais personnellement rien à obtenir. Je n’avais pas pour objectif de négocier quoi que ce soit pour moi personnellement. Mon nom n’avait, d’ailleurs, même pas été cité pour quelque promotion politique ou ministère particulier. Après la cuisante défaite, certains dirigeants au MMM ont trouvé en moi un bouc-émissaire.

Et l’alliance que le MP aurait, cette fois, déjà conclue avec le PTr ?

– Je vous l’ai déjà dit : au jour d’aujourd’hui, le MP n’a pas encore ouvert des discussions en vue des prochaines élections générales

Propos recueillis 

par Hermann Assy