Faire la fête sans alcool semble « a priori impossible pour la plupart des jeunes Mauriciens », s’exclament les travailleurs sociaux engagés dans ce domaine. Pire, avertissent Ragini Rughen, de Lakaz A/Groupe A de Cassis, Imran Dhannoo, du Centre Idrice Goomany (CIG) et Danny Philippe de LEAD, « les plus jeunes sont devenus encore plus vulnérables, vu que l’alcool, drogue licite, est facilement disponible, tant sur le marché qu’à la maison… » Pour confirmer leurs craintes, les chiffres du Global School-Based Student Health Survey, une étude menée ponctuellement par le ministère de la Santé, auprès des jeunes scolarisés, âgés entre 13 et 15 ans, sous la férule des instances comme l’OMS, l’Unicef et l’Unesco. En 2007, sur un échantillonnage de 2 168 jeunes concernés, 20, 8 % avaient admis avoir consommé de l’alcool au minimum une fois durant les 30 jours qui ont précédé l’étude. En 2011, ce chiffre s’est élevé à 25, 2 %.
« Ce chiffre révèle que ces jeunes ont donc touché à des produits alcoolisés au minimum une fois durant cette période de trente jours qui a précédé la tenue de cette étude. Il faut aller plus loin et comprendre, donc, que de plus en plus, nos jeunes consomment de manière régulière ces produits… », note, d’emblée Imran Dhannoo, directeur du Centre Idrice Goomany (CIG). Il ajoute : « Cette augmentation, par incidence, vient confirmer nos craintes : nos jeunes touchent à l’alcool de plus en plus tôt. » Danny Philippe, responsable de LEAD (Leadership Empowerment Action Development) confirme : « Dans le cadre de nos interventions sur le terrain (outreach programs), nous rencontrons de très jeunes éléments, âgés de 12 ou 13 ans, qui admettent qu’ils consomment régulièrement de l’alcool. Même si ces jeunes ne vont pas devenir des alcooliques avérés, en grandissant — et c’est tant mieux qu’ils y échappent — il faut reconnaître que cet alcool pris dès ce jeune âge cause déjà des dégâts sur leur métabolisme ». (voir encadré avec le Dr Sulliman plus loin). Le travailleur social cite, en exemple, le cas d’un jeune scolarisé dans une institution primaire, « étudiant en quatrième, qui vend de l’alcool à d’autres camarades, à l’école. » M. Dhannoo avance, pour sa part, des cas de jeunes qui « à 18 ou 20 ans, ont déjà les problématiques que rencontrent des alcooliques avérés, âgés entre 40 et 50 ans, qui comptent plus de 15 ans de dépendance à l’alcool… »
Ragini Runghen, responsable de Lakaz A/Groupe A de Cassis, et le Dr Faysal Sulliman, résument : « La quasi majorité de nos jeunes ne peuvent plus concevoir de fête, de “party” ou d’amusement sans, impérativement, de l’alcool au menu ». C’est « presque devenu une banalité ; une situation normale et acceptée, tant par les adultes, les parents, entre autres », précise le Dr Sulliman. Les travailleurs sociaux rencontrés concèdent, en effet, que « outre le fait que les produits alcoolisés sont facilement accessibles, dans les supermarchés, entre autres, où il n’y a pas une forte vigilance qui est pratiquée pour les empêcher d’en faire l’acquisition, le phénomène qui frappe de plus en plus les familles, c’est que l’alcool étant consommé par les adultes, un certain laxisme s’installe… Donc, les parents ne sont pas assez solides et ne trouvent pas à redire quand leurs enfants, ados ou plus jeunes, se mettent à consommer des produits alcoolisés à la maison… » Ce manque de rigueur est déploré par les travailleurs sociaux : « Ce sont les parents qui doivent donner l’exemple. Si eux-mêmes se mettent à encourager leurs enfants à boire, le jeune n’y verra jamais le danger… »
Imran Dhannoo va plus loin : « Il y a aussi un facteur très important, présent à Maurice, comme dans les sociétés étrangères, c’est que la cellule familiale s’est beaucoup rétrécie. Nous avons de plus en plus de familles monoparentales. Or, dans de telles conjonctures, peu de mères célibataires, par exemple, peuvent tenir tête à un fils, allons dire forte tête et qui n’écoute pas sa mère… Ce qui amènent bon nombre de jeunes à “indulge” dans la consommation sans modération de produits alcoolisés. » Il poursuit : « C’est un élément important, parce que dans les sociétés classiques avec des familles complètes — papa et maman, la vigilance et l’autorité pratiquées sont plus renforcées. Il y a toujours un contrôle permanent de la part des deux parents ; ou tout au moins l’un des deux, et plus souvent, c’est le papa qui commande. » Ce type de configuration, poursuit notre interlocuteur, « a permis à ce que des générations de jeunes grandissent avec une frayeur quant à consommer de l’alcool quand ils sont jeunes. Cela forge la résistance personnelle ».
L’élément de spiritualité est également présent dans le processus, admettent ces travailleurs sociaux. « De même que des éléments comme l’estime de soi et le “capacity building” de tout un chacun, surtout des jeunes », ajoute Mme Runghen. Se basant sur les « WeekEnd CADO » qu’organise deux fois l’an Lakaz A/Groupe A de Cassis, qui sont des week-end résidentiels, où une quarantaine de jeunes sont mis en face de leurs responsabilités et inculqués les valeurs de la vie, « surtout face aux tentations et autres artifices auxquels ils sont régulièrement exposés dans la vie de tous les jours », explique notre interlocutrice, il s’avère que « de plus en plus de jeunes sont à la recherche de telles expériences afin de mieux se découvrir et comprendre ce qui les attend dans la vie ; plutôt que de se brûler les ailes… Cela traduit un grand vide dans leurs vies ».
Pour Imran Dhannoo, « cette dérive de la société, ce manque de responsabilités, tant par les parents que les autorités et ces problèmes de sous-développement sont très spécifiques à des sociétés capitalistes. » Il rappelle que « un très grand nombre de très jeunes, aujourd’hui, ont recours à la boisson non pas uniquement pour se saouler et se défoncer, mais surtout pour avoir des relations sexuelles… » Il dessine, à cet effet, un parallèle avec la prise du Brown Sugar « qui est l’un des facteurs clés chez les toxicomanes ; surtout les plus jeunes, la recherche du plaisir ».