EMMANUEL BLACKBURN

La condamnation de la violence faite à David Gaiqui fut quasi unanime. Un détenu nu, menotté et enchaîné à une chaise, ne pouvait que susciter l’horreur dans la conscience d’un peuple se voulant civilisé. La presse indépendante montera d’ailleurs spontanément au créneau: tandis que l’hebdomadaire Week-End soutiendra, à juste titre, « Pour une fois les policiers n’ont pas eu le temps d’effacer les traces de leur barbarie », sa collaboratrice régulière pourfendra ces “tortionnaires”, ajoutant : « Il semble que la culture de la torture a perduré. » L’éditorialiste de 5-Plus s’appuyant sur « cette preuve par l’image » décriera, elle, des méthodes barbares, inhumaines, indignes de 2018. L’Ong Dis-Moi tiendra des propos similaires, vilipendant une “intolérable dérive”. Lalit, fidèle à son engagement, dénoncera la brutalité policière, réclamant l’arrestation immédiate des policiers concernés. La présidence, sommet de l’État et interpellée par le caractère gravissime de la situation, fera aussi entendre sa voix.

Plusieurs avocats ne rateront pas ce rendez-vous avec l’histoire. Oui, l’histoire car la preuve irréfutable apportée par Me Anoup Goodary devrait constituer un tournant décisif dans le combat contre la sauvagerie de quelques brebis galeuses. Ainsi, Me Yousuf Mohamed fustigera « la cruauté de la police, l’abus de pouvoir de cette dernière et l’illégalité de la situation ». La Middle Temple Association soulignera « the recent outcry of the bar regarding the drifting of the police force from Etat de droit into Etat policier ». Me Neelkanth Dulloo parlera d’ignominie et d’acte odieux qui fait honte.

Cette vague d’indignation, doublement justifiée du fait de l’abandon par le DPP des charges contre David Gaiqui, ne semble hélas pas avoir atteint les rives du Bar Council. Là où le citoyen attendait l’Ordre des Avocats qu’il fasse sien le dicton « Un ciel aussi noir ne peut s’éclaircir sans une tempête », il eut droit à un communiqué timoré. Aucune condamnation des trois problématiques implicites, notamment (a) l’arrestation arbitraire (le coup terrifiant frappé à la porte aux petites heures du matin, signe hideux d’un État policier), (b) les “delaying tactics” utilisés en vue de priver le suspect de son avocat durant l’enquête et (c) la violence physique ou psychologique qu’aurait pratiquée des officiers sans repère moral, mais surtout dépourvus d’humanité, en vue d’extorquer des aveux. Un Ordre des Avocats se contentant d’un “has taken note” ou d’un “views with great concern” court le risque d’affaiblir sa parole. Et réclamer que « the Commissioner of Police takes prompt and meaningful steps… » relève d’une incroyable naïveté. L’Ordre des Avocats aurait fait œuvre d’utilité s’il avait, par exemple, émis une opinion quant à la légalité ou l’illégalité du “strip-search”, s’il avait expliqué la préséance ou pas de la Section 7 de notre Constitution (Protection from inhuman treatment) sur les Standing Orders de la police. Mais, mieux encore, s’il avait saisi la perche tendue par Me Sanjeev Teeluckdharry, notamment que son président, Me Hervé Duval Jr, Senior Counsel, encadre Anoup Goodary. Cela aurait été un geste fort, un symbole puissant, un signal sans équivoque et in fine aurait établi un nouveau rapport de forces avocats/police. Un miroir tendu en vain car le Bar Council a préféré, tenez-vous bien, rappeler à ses membres «… their duty to exercise restraint when commenting on matters of such a serious nature… » Regrettable anticlimax! Le Bar Council rate-t-il là le coche?

Mais à toute chose, malheur est bon. Ainsi, les féministes auront trouvé leur championne, cette policière qui par sa présence alléguée, lors du traitement dégradant infligé à David Gaiqui, brise des tabous et assure l’égalité des genres… Merci Madame! Autre élément significatif: la posture des avocats de l’Alliance Lepep qui font partie du panel assistant David Gaiqui. Ces ‘alliés objectifs’ du citoyen dans ce difficile combat contre les exactions policières ne devraient être dispensés d’une explication quant aux strip-search ayant empoisonné le pouvoir en place.