Des Mauriciens, qui n’ont pu se rendre à l’école lorsqu’ils étaient petits, suivent des cours du soir où ils apprennent à lire, à écrire et à compter à partir de la langue qu’ils parlent, le kreol. L’objectif principal : les autonomiser afin qu’ils ne dépendent plus des autres.
À Grande-Rivière-Nord-Ouest, au siège de Ledikasyon Pu Travayer (LPT), des classes d’apprentissage de la lecture et de l’écriture se tiennent tous les samedis. Les cours destinés aux adultes, qui n’ont jamais eu l’opportunité de s’asseoir sur les bancs d’une école en raison de problèmes familiaux ou financiers, se déroulent en kreol. Ils sont quelques dizaines à suivre ces cours. « De nos jours, il faut tout savoir ; ce qui se passe dans le monde, ce qu’on écrit dans les journaux et ce qu’on montre à la télévision. Si on n’apprend pas, comment va-t-on savoir ce qui se passe dans le monde ? » explique Maisy Benoit, la soixantaine et informée sur cette formation par une amie. « C’était difficile au début parce que je ne suis jamais allée à l’école. Cela ne m’a pas gênée à cause de mon âge. Je vois maintenant qu’il n’est jamais trop tard dans la vie. Je me suis mis en tête que je vais apprendre, même un peu. Je suis plus à l’aise en kreol. »
Comme Maisy Benoit, des milliers de Mauriciens savent désormais lire et écrire en kreol grâce à LPT, créée en 1976 après la révolte en 1975 des étudiants contre l’élitisme de l’enseignement. Cette organisation non gouvernementale (ONG) a entrepris de réduire l’analphabétisme et de promouvoir le kreol ainsi que le bhojpuri.
Alain Ah-Vee, animateur, explique que le premier grand travail entrepris par LPT consistait à produire du matériel scolaire en kreol, ce qui n’existait pas à l’époque. « Les cours dispensés sont adaptés à la vie quotidienne des élèves et sont axés sur la réflexion, l’expression orale, la lecture et l’écriture. Les apprenants racontent ce qu’ils vivent et leurs propos deviennent le texte que nous utilisons pour l’alphabétisation », ajoute-t-il. Et d’indiquer que, pendant toutes ces années, LPT a aidé entre 20 000 et 30 000 personnes – des ouvriers agricoles et d’usines, des employés de maison et des restaurants et autres – à apprendre à lire et à écrire.
Ce programme a non seulement aidé à alphabétiser mais a aussi permis de réaliser un grand progrès dans l’île. Alain Ah-Vee s’explique : « Notre travail a eu un effet positif. Il a contribué à la reconnaissance de l’importance de l’utilisation du kreol à l’école primaire. Chose faite depuis cette année. C’est un premier pas. Il faut maintenant introduire cette langue dans les institutions d’État. Au Parlement, dans les ministères et dans les médias, par exemple. »
D’autres ONG sont également actives dans l’alphabétisation des adultes dans les quartiers pauvres du pays. À Baie-du-Tombeau, l’École de la Vie s’occupe des enfants dans la journée et dispense des cours du soir aux adultes. L’anglais, les mathématiques, les sciences et le français leur sont enseignés mais tout se fait en kreol. À 62 ans, Marie-Lourdes Collette lit quelques phrases en français à partir d’un livre du primaire, comme pour montrer les nouvelles connaissances qu’elle a acquises. « Je ne me sens pas bien à la maison lorsque je n’ai pas cours. Ça me manque », déclare-t-elle. Son enseignante, c’est Poonam qui consacre quelques heures par semaine à ces adultes. « Je leur enseigne la lecture, la compréhension en anglais et le français, les calculs, dont la multiplication, la division et l’addition, un peu de sciences, juste pour la connaissance… Des compétences pour leur permettre de lire les écriteaux dans la rue lorsqu’ils voyagent ou lorsqu’ils vont à la banque afin de remplir une fiche bancaire », déclare-t-elle. Les ONG accueillent aussi désormais un grand nombre de personnes ayant traversé le système scolaire, mais arrivant difficilement à lire, à écrire et à compter.