« On oublie de respecter les employés, on les traite avec une certaine légèreté tout en leur demandant de se donner corps et âme à l’entreprise. Pourquoi le feraient-ils s’ils ne sont pas respectés, si on ne les écoute pas, si on ne leur demande pas leur avis dans la manière de faire fonctionner l’entreprise dont ils sont un des moteurs ? »
Quand Lillka Cuttaree, directeur de Kip Centre for Leadership, nous a invité à rencontrer Alvin Lee, spécialiste de team building dont le principal « outil » est la construction de châteaux de sable, nous avons tout d’abord tiqué. Le team building est très tendance dans les entreprises qui cherchent à consolider l’esprit d’équipe des employés et les techniques et outils utilisés sont divers, variés et parfois surprenants. Mais tout de même : utiliser un des symboles de l’éphémère, les châteaux de sable, pour créer des relations solides et durables au sein d’une entreprise ! Nous nous attendions à rencontrer un gourou imbu de son importance et le faisant savoir. À la place, nous avons découvert un homme souriant, qui explique, avec humour et bon sens, que bâtir un château de sable n’est pas forcément qu’un jeu d’enfant.
Pour ceux qui l’ignorerait, le team building est une de ces techniques new age destinées a créer un esprit d’équipe dans les entreprises qui en sont dépourvues. Depuis quelques années, les enseignants – souvent autoproclamés – dans cette matière défilent dans nos entreprises pour présenter leurs méthodes qui mélangent allégrement techniques sportives, recettes spirituelles et exercices psychologiques. La méthode d’Alvin Lee, qu’il explique aujourd’hui à travers le monde au sein des entreprises qui en font la demande, est basée sur sa propre expérience professionnelle.
« J’ai une formation d’ingénieur, suis directeur de compagnie par profession et rêveur/inventeur par tempérament, et maintenant coach en entreprise. Au début des années 1990, je dirigeais une usine pour une multinationale française à Singapour. Une de mes distractions favorites était de passer du temps avec mes enfants et mes neveux en inventant des activités et des jeux en plein air au lieu de les laisser s’enfermer pendant des heures devant un écran de téléviseur ou d’ordinateur. »
C’est ainsi qu’en se basant sur une légende militaire chinoise, il invente l’histoire d’un cerf-volant géant capable de transporter un enfant dans les airs. Cette invention donnera naissance à un livre et un programme intitulés Castles Can Fly. « J’ai remarqué que les enfants passaient des heures sur la plage à construire des châteaux de sable, mais qu’en dehors de la pelle et du seau traditionnels et de bouts de bois traînant sur la plage, ils ne disposaient pas d’équipements pour les aider. J’ai fait le tour des magasins de jouets de Singapour pour trouver des outils pour fabriquer des châteaux de sable : ils n’existaient pas. Il n’y avait rien de moderne pour construire les fenêtres, les portes, les pont-levis, les tours et les tourelles d’un château de sable. Je me suis dit qu’il serait amusant de créer les outils nécessaires pour les enfants. J’ai inventé plus de 150 prototypes de moules que j’ai réalisés dans ma cuisine pour mes enfants et mes neveux. Ils ont été emballés et ont eu un succès fou sur les plages. Je me suis alors dit qu’il aurait été intéressant et rentable de produire ces outils et moules de manière industrielle pour le bonheur des enfants. »
Alvin Lee va alors proposer son concept à des entreprises singapouriennes du service public. Au pays de l’entrepreneuriat, l’idée d’Alvin Lee est rejetée plus de vingt-cinq fois, sous prétexte qu’elle n’est pas assez hi-tech. Comme quoi, même à Singapour, dont on ne cesse de nous vanter la proactivité de l’État en ce qu’il s’agit d’idées novatrices, nul n’est prophète en son pays. Ces échecs ne découragent pas l’ingénieur devenu spécialiste de la construction des châteaux de sable. Convaincu des possibilités commerciales de son concept, il se tourne vers les États-Unis, un des premiers consommateurs de jouets au monde et surtout le pays dont on dit que n’importe qui peut partir de la base pour arriver au sommet. Une première entreprise accepte le projet mais demande trois ans pour la production en série, une deuxième accepte de le faire en une année.
En 1997, la gamme de jouets d’Alvin Lee est présentée à la New York Toy Fair, la plus grosse foire de jouets au monde. Alvin Lee y fait sensation en utilisant ses jouets pour construire un château de sable au centre de Manhattan, ce qui lui vaut un prix international. Alvin Lee vend alors son concept sous licence dans le monde entier. Ce rêve singapourien – rejetée dans son pays – est concrétisé avec succès aux États-Unis et devient un exemple de l’American dream. Pour prendre un exemple plus politique, un « Yes, we can ! » dans le domaine de la fabrication des jouets.
Mais comment passe-t-on de la catégorie fabriquant de jouets à succès à « intervenant en développement personnel et coach en entreprise » animant des session de team building à partir de châteaux de sables ? Tout simplement en racontant son histoire, ce qu’Alvin sait très bien faire. Dans le monde des entreprises, et plus particulièrement à Singapour, on aime parler de ceux qui ont réussi à faire d’une bonne idée un produit commercial rentable, on les cite en exemple et on les invite à raconter comment à force de persévérance ils ont fini par atteindre leur objectif.
« Au départ, je me suis contenté de raconter les différentes étapes de mon histoire. Puis, j’ai mis l’accent sur la détermination, qui a été mon moteur, et dit qu’une grande partie du succès reposait sur le fait que c’était au départ un travail d’équipe ; je veux parler de la collaboration active de mes enfants et de mes neveux au projet. J’ai alors mis au point une méthode pour aider à construire des liens au sein de l’entreprise en partant d’un jeu d’enfant, la construction de château de sable. C’est ainsi que j’ai créé en 2003 Beautiful Minds une corporate training company that specializes in very precise experiential learning methods et dont la spécialité est le programme Castles Can Fly, qui utilise la construction de châteaux de sable. »
Autrement dit, un jeu d’enfant, un des symboles de l’éphémère utilisé comme méthode pour créer ou consolider des liens au sein de l’entreprise ? « La construction des châteaux est un prétexte pour réunir l’équipe, le faire travailler ensemble sur un projet. J’apprends aux cadres à mieux travailler ensemble à travers un jeu d’enfant. Je sais cela fait sourire au départ, mais souvenez-vous de vos premières années à l’école : on apprend mieux en s’amusant, en jouant. En grandissant, on devient sérieux et on apprend sérieusement. On commence alors à s’ennuyer et on n’a plus envie d’apprendre. »
En quoi Castles Can Fly diffère des autres méthodes de team building ? « En général, le team building est associé aux happy hours, à des journées de détente et de jeux où l’on fait appel à l’esprit d’équipe à travers des efforts physiques. Pour moi, il faut d’abord faire appel à l’intelligence de l’employé, lui expliquer la stratégie de l’entreprise, l’impliquer dans sa mise en place. La philosophie derrière le programme est la suivante : pourquoi construisons-nous ces châteaux devient pourquoi travaillons-nous dans cette entreprise ? Comment faire pour que l’entreprise soit solide, imposante, respectée et nous rende fiers de notre travail. Pour bien construire, il faut que l’équipe s’entende bien, développe plusieurs qualités qui, combinées et bien canalisées par la direction, permettent d’atteindre l’objectif final. Pour y parvenir, il faut commencer par la base : le respect. On oublie de respecter les employés, on les traite avec une certaine légèreté tout en leur demandant de se donner corps et âme à l’entreprise. Pourquoi le feraient-ils s’ils ne sont pas respectés, si on ne les écoute pas, si on ne leur demande pas leur avis dans la manière de faire fonctionner l’entreprise dont ils sont un des moteurs ? »
Comment est-ce que l’ingénieur a acquis cette connaissance pour développer les relations en entreprise ? « Je ne développe pas les relations, je suis là pour les faciliter. Je suis celui qui vient écouter les gens, est attentif à leurs demandes, les traite avec respect. J’ai acquis cette expérience dans les entreprises où j’ai eu l’occasion de me rendre compte de l’absence de dialogue qui prévalait. Les gens ont appris à attendre de ceux qui dirigent, à croire que tout vient d’en haut. Or, la connaissance ne vient pas automatiquement du haut vers le bas, elle se construit au quotidien, dans le rapport, dans le dialogue avec les employés, avec les clients qui ont des choses à dire, à apprendre aux responsables des entreprises. Il faut savoir écouter, ne pas attendre que les choses se fassent d’elles-mêmes, mais il faut les provoquer, les faire arriver. La majeure partie de ce que je transmets, je l’ai appris de mes employeurs en discutant avec eux en découvrant leurs besoins et leurs demandes et je leur dis de faire comme moi : écouter les autres. Il est aujourd’hui établi que la rentabilité n’est pas que financière, qu’elle se construit à travers une équipe responsabilisée, mise dans le coup plutôt que, comme c’était le cas autrefois, considérée comme des troupes se contenant d’obéir, de suivre les directives. On suit mieux les directives si on les comprend leur logique et leurs objectifs si on a participé à leur élaboration. »
On peut donc construire, utiliser la construction des châteaux de sable pour développer, consolider les relations au sein de l’entreprise, même à Maurice. La preuve : Kip Center for Leadership, qui organise les déplacements d’Alvin Lee à Maurice, a déjà reçu des demandes pour de nouvelles séances de construction de châteaux au début de l’année prochaine