Pour la troisième fois de sa carrière, le Dr Ameera Gurib-Fakim a posé sa candidature au poste de vice-chancelier de l’Université de Maurice (UoM). Pour la troisième fois, cette candidature a été rejetée, ce que le Dr Gurib-Fakim considère comme une injustice. Dans l’interview qui suit, elle explique les raisons qui lui font croire qu’elle est victime d’une injustice. Elle le dit en des termes forts qu’elle utilise également pour décrire le dysfonctionnement de l’UoM et de certaines institutions tertiaires.
Dans la dernière interview que vous m’aviez accordée, vous vous étiez décrite comme une féministe modérée. Or, les propos que vous avez tenus sur les radios et dans la presse ces temps derniers donnent une autre image de vous : celle d’une femme révoltée. C’est le cas ?
Oui, je suis une femme révoltée et je vais vous dire pourquoi. Je suis révoltée parce qu’il y a trop d’injustice dans mon pays et j’en suis victime. J’ai postulé pour la troisième fois, cette année, pour le poste de vice-chancelier de l’université de Maurice. A chaque nouvelle fois que je postule, mon CV est renforcé parce que je suis toujours en train d’avancer professionnellement. Entre la deuxième et la troisième application pour le poste de vice-chancelier, j’ai été honorée par l’université Marie Curie, une des plus grandes universités françaises, qui fait partie de la Sorbonne.
Quelle était cette décoration qui est venue s’ajouter à la longue liste de celles qui vous ont été déjà remises?
J’ai été fait docteur honoris causa
Qui est un titre honorifique…
Mais qui se mérite.
Ce n’est pas la décoration honorifique que l’on offre à une personnalité qui vient visiter une université, pour lui faire plaisir?
Vous êtes en train de confondre deux choses. A la Sorbonne, on ne donne pas des décorations pour faire plaisir à qui que ce soit. La décoration qui m’a été attribuée l’a été sur mérite et a été remise sur mérite à d’autres scientifiques connus du monde universitaire. Donc, à chaque nouvelle candidature au poste de vice-chancelier de l’université de Maurice, j’arrive avec un CV enrichi, une liste de livres et de travaux publiés. En passant, je publie en avril prochain un livre chez Michel Laffont et j’ai fait un livre avec une des plus grandes institutions d’impression au monde. Et quand je soumets ma candidature pour un poste dans mon pays, elle n’est même pas retenue.
Quelles sont les raisons avancées pour refuser votre candidature au poste de vice-chancelier ?
Il n’y en a pas.
Vous allez quand même recevoir une lettre pour vous annoncer que votre candidature n’a pas été retenue ?
Elle sera comme les deux précédentes expliquant en une ligne que ma candidature n’a pas été retenue. Sans aucune explication. C’est ça la transparence dont on se gargarise. Là où le bât blesse, c’est que depuis la dernière fois, j’ai été reconnue par une université prestigieuse qui a déjà produit des prix Nobel. Et je ne suis même pas dans la short listpour les candidats au poste de vice-chancelier de l’UoM ! Il est clair que mon dossier de candidature a été purement et simplement rejeté.
Ce n’est pas la première fois que ce genre de choses arrive. D’ailleurs, il semblerait que dans le milieu universitaire mauricien, c’est une pratique « normale » et le postulant écarté se dit : “Ce n’est pas mon tour et je vais m’y taire pour ne pas gâcher mes chances pour la prochaine fois.” Il y aurait beaucoup d’injustice dans le milieu universitaire et les victimes gardent le silence en espérant que cela comptera pour la prochaine fois. Je me trompe ?
Vous avez raison. C’est une pratique qui a cours et qui continue. Mais la donne a chargé avec la récente création de l’Equal Opportunities Commission. Si cet organisme existait avant je l’aurais probablement saisi lors du rejet de ma deuxième candidature. Maintenant la Constitution me donne la possibilité de faire appel à cette commission, je le fais. Il faut quand même rappeler que cela fait la troisième fois que je postule pour ce poste. La première fois, on a nommé Conrad Morgan après une évaluation faite sur Skype! Deux ans plus tard, le panel de sélection écarte ma candidature et choisit Ramesh Rughooputh avant de le renvoyer pour incompétence. Et ce même panel vient de rejeter ma candidature au profit de quelqu’un d’autre. Je suis en droit de me demander où se situe la responsabilité du panel qui a procédé, en moins de six ans, à la nomination de trois vice-chanceliers.
Nommer deux vice-chanceliers dont le premier démissionne et le second est renvoyé. Au lieu de parler de la responsabilité de ce panel, on pourrait peut-être poser la question de sa compétence…
Et de sa crédibilité.
Ce sont les mêmes personnes qui faisaient partie du panel pour les trois nominations ?
Elles étaient pratiquement les mêmes. Mais s’il y a eu changement au niveau des membres, le président est resté le même pour ces trois nominations. On peut se poser la question de la crédibilité de ce président qui choisit des personnes pour ensuite les renvoyer. Ce président a trouvé que Ramesh Rughooputh était plus compétent que moi, il y a deux ans, et un an après il réunit le même comité pour déclarer que Ramesh Rughooputh est incompétent pour diriger l’université ! Quelles  sont la compétence et la crédibilité du comité qui choisit les gestionnaires de l’UoM ? Quel est le respect que ce comité peut attendre du monde universitaire? Et c’est ce comité qui choisit les gens qui sont supposés faire marcher l’UoM ?
Quels sont vos propres réponses à ces questions ?
J’allais dire : bonne question ! Ce comité s’est discrédité par ses actions et si ses membres avaient un iota de respect pour eux-mêmes, ils auraient démissionné. Mais ils ne vont pas le faire. Ils s’accrochent à leurs postes pour différentes raisons. Le Bureau du Premier ministre a nommé un visitorpour enquêter sur le fonctionnement de l’université. Ce visitora fait un rapport très critique sur la gestion de l’université. Le conseil a approuvé ce rapport, qui le critique, et reste en place et continue de plus belle.
Depuis combien de temps ce comité, qui effectue les nominations à l’UoM, est-il en place ?
Ce comité, qui fait partie du conseil de l’université, est composé de cinq personnes venant du conseil et cinq autres du Sénat. C’est ce comité qui nomme le  vice-chancelier et qui après le déclare incompétent dans le cas de M. Rughooputh.
Mais ce que vous dites remet en question tout le fondement, tout le fonctionnement de l’UoM. Vous pensez que les étudiants qui suivent ces événements ont envie d’aller étudier à l’université ?
Tout cela pose un problème fondamental par rapport à la gestion et à  l’administration de l’UoM. Tant que cette «méthode» de gestion sera appliquée par le conseil, l’université continuera dans la voie actuelle. Il y a une majorité de suiveurs à l’université où, comparativement aux autres campus, il y a très peu de débats sur les questions clés de notre temps. On ne débat plus à l’université, ce qui autorise à se demander où est passée cette instance qui était un des fleurons de l’île Maurice dans le temps.
Depuis quand est-ce que les choses ont changé à l’UoM ?
J’ai vu la dégradation s’installer au cours des dix dernières années, beaucoup plus vite qu’avant.
Est-ce qu’il y a eu un facteur précis qui a été à l’origine de cette dégradation ? Est-ce que ce n’est pas un phénomène mondial ?
Ailleurs, il y a eu des changements, des remises en question mais les universités continuent à fonctionner, à produire des travaux, des projets et des idées. Ce n’est pas le cas à Maurice où, il est bon de le souligner, d’autres instances que l’université sont aussi discréditées. Où est-ce qu’on débat des questions essentielles à Maurice ?
Le manque de débat est aussi dû à la démission des intellectuels, des universitaires dont vous faites partie, qui ne se font pas entendre dans le grand silence qui enveloppe Maurice. Là aussi on pourrait parler de démission.
Moi, j’ai fait ce que j’ai pu à l’intérieur de l’université où j’ai travaillé comme enseignante et où j’ai été pro-vice chancelier. Le système est tellement fragilisé par tout ce qui se passe autour que les gens sont comme assis sur une branche morte et se disent que s’ils la secouent trop fort, ils courent le risque de tomber avec. Alors chacun regarde pour soi, pour essayer de survivre.
Combien y a-t-il d’enseignants à l’UoM ?
Plus de trois cents.
l Si les universitaires, ceux qui sont supposés transmettre le savoir aux élites d’un pays, n’osent pas réagir et se contentent de suivre, il n’y a pas grand-chose à faire. Ce n’est pas la branche qui est pourrie: c’est carrément l’arbre !
C’est malheureusement un fait qui se répercute, par exemple, sur le rankingde l’université. Quand j’y travaillais, le rankingétait de 26 sur 100 dans le secteur des universités africaines. L’année dernière, il était arrivé à 93. Si on regarde le rankingà l’échelle mondiale établi par le magazine Timesl’UoM est classée dans les plus de 2300. Vous savez, une université n’est pas faite de beaux bâtiments mais de l’intelligence de ceux qui y travaillent. Mais cette intelligence n’est pas automatique : elle doit se développer dans un environnement adéquat, grâce à des financements nécessaires, grâce à la qualité de travaux de recherches qui répondent à des critères précis et sont développés dans des journaux internationaux de renom. C’est l’ensemble de ces facteurs qui permet à une université de grimper dans le ranking. Il faut également retenir, importer les meilleurs cerveaux, leur offrir un environnement adéquat pour qu’ils puissent fonctionner et assurer la crédibilité de l’entreprise. Si ces conditions sont réunies, le rankingva automatiquement monter.
l Attendez, attendez. Vous étiez au courant de tous les maux que vous venez d’énumérer et dont souffre l’université et malgré cela vous étiez candidate au poste de vice-chancelier?
Il faut parfois faire un effort pour essayer de redresser une institution. Il faut savoir servir son pays au lieu de se servir tout le temps. Pour servir son pays, il faut souvent consentir à des sacrifices. Je voulais servir mon pays mais on ne veut pas, semble-t-il, de cette contribution, on ne veut pas de moi.
l Vous avez été entendue par les membres du comité de sélection pour le poste de vice-chancelier. Comment s’est déroulée cette interview ?
J’ai essayé de défendre mon projet, ma vision pour l’université.
l Vous avez dit tout ce que vous venez de me dire sur le dysfonctionnement de l’université pendant cette interview ?
Mais évidemment. J’ai dit qu’il fallait faire les choses différemment, qu’il fallait adopter des idées nouvelles dans tous les domaines. J’ai expliqué qu’il ne fallait pas faire de l’enseignement de quantité mais de qualité à l’UoM. Savez-vous que les responsables du secteur privé n’arrêtent pas de dire que l’université est en déphasage entre ce qu’elle produit et ce dont le pays a besoin. Allons-nous continuer à produire des diplômés mauriciens en quantité juste pour  réaliser le slogan : un gradué par famille ? On doit absolument produire des gradués, mais il faut qu’ils trouvent de l’emploi alors que le secteur privé importe des gradués répondant à ses besoins. J’ai expliqué tout cela lors de l’interview.
l Et vous êtes étonnée que votre dossier n’ait pas été retenu ! Selon vous, pourquoi est-ce que votre candidature a été rejetée ?
Peut-être parce que je suis trop dérangeante.
Ce n’est pas le cas de celle qui a été choisie ?
Je n’ai rien contre Romila Rojoo, qui est une amie. Elle a postulé comme moi, le comité de sélection a trouvé qu’elle était correcte et l’ont nommée. Moi, ce que je demande, c’est comment mon dossier a été traité et pourquoi je ne figure pas sur la liste des candidats short listed ? Mais je crois que la raison principale du rejet de ma candidature au poste réside dans le fait que je suis musulmane.
l J’avoue que cette réponse me surprend, me choque même. Si vous aviez été sur cette liste des short listed, auriez-vous été satisfaite ?
C’est une question hypothétique à laquelle je ne peux répondre.
l Essayons quand même. Si vous aviez été sur la liste des meilleurs candidats vous auriez accepté le verdict de la commission ?
On a eu droit à une liste de meilleurs candidats comprenant deux personnes dont je ne faisais pas partie. Alors que je pose la question suivante au comité de sélection : où se situe la faiblesse de mon dossier ? Qu’est-ce que je dois encore améliorer pour convenir à vos critères ? Vous savez, quand mon dossier a été secondé pour le prix l’Oréal l’Unesco, il y avait dans le comité de sélection deux prix Nobel, des académiciens venant du monde entier, des vice-chanceliers formant un panel de quinze personnes. A force d’être rejeté par le système mauricien, on commence à se poser des questions. Je me suis dit : il y a quelque chose qui ne va pas. Qu’est-ce qui manque à mon dossier pour que je puisse servir mon pays. Je viens d’avoir un BSc de l’université Marie Curie, l’une des meilleures au monde dans sa catégorie. Je suis reconnue par la Sorbonne et dans mon pays  quand je soumets mon dossier, il est systématiquement rejeté. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a dans mon dossier qui gêne
l Vous croyez vraiment que c’est le fait que vous êtes musulmane qui joue contre vous ?
C’est la seule réponse plausible, selon moi.
Vous pensez que les musulmans souffrent de discrimination dans les institutions?
Les faits donnent cette impression.
Vous êtes en train de dire qu’un comité universitaire serait capable de procéder à une nomination en se basant sur un critère ethnique ?
J’ai fait ce qu’on appelle une check list. Mon CV est ok, mon parcours professionnel aussi, j’ai publié des dizaines de livres, j’ai participé à des colloques internationaux, je suis systématiquement invitée dans les université dans le monde. Si on enlève mon CV, l’aspect académique, la reconnaissance des universités et mon parcours, il n’y a qu’un seul point «noir » : je suis musulmane. A part cela, on ne peut rien me reprocher.
l Vous êtes convaincue que c’est LA raison ?
Je pense sincèrement qu’on n’a rien à me reprocher que mon appartenance ethnique. C’est sur cette base que j’ai déposé un dossier à l’Equal Opportunity Commission. Mon dossier dit exactement ce que je vous ai dit et trois fois de suite ma candidature n’a pas été retenue. Je veux en connaître la raison.
Vous êtes vexée ou vous êtes blessée par ce refus ? Une professionnelle de votre niveau ne peut pas accepter un refus ?
Ce n’est pas la professionnelle qui réagit, mais la Mauricienne. Je suis blessée en tant que Mauricienne, et je ne dis pas musulmane. Je ne comprends pas que je sois traitée ainsi dans mon propre pays.
l Vous vous rendez bien compte que le fait d’avoir introduit l’élément ethnique dans le «débat» va susciter des réactions. On va dire que vous êtes en train de «rode ou boutte», de revendiquer un quota ?
J’ai introduit cet élément parce que j’ai examiné toutes les pièces de mon dossier de candidature. Tout est correct, sauf mon appartenance ethnique et religieuse. Je suis obligée de le mentionner.
l Vous laissez entendre que le comité de sélection du conseil de l’université se base sur des considérations ethniques pour procéder à des nominations.
J’attends que les membres de ce comité viennent expliquer devant l’Equal Opportunity Commission pourquoi ma candidature n’a pas figuré sur la short list.Je veux qu’ils viennent expliquer pourquoi et comment mon dossier n’a pas été retenu. C’est à partir de leur réponse que je vais enlever ou maintenir l’aspect ethnique dans le débat. Jusqu’à preuve du contraire, c’est la  seule «faiblesse» de mon dossier.
l Maurice étant ce qu’elle est, pensez-vous que la décision de vous écarter a été prise à l’université ou à un niveau beaucoup plus élevé ?
Je suis incapable de répondre à cette question. Je ne sais si des instructions ont été données ailleurs mais c’est le comité qui est responsable de cette décision, il doit l’assumer. On m’a toujours appris que l’université était autonome et devait pouvoir assumer ses responsabilités. En l’occurrence le comité doit venir dire devant l’Equal Opportunity Commission où est la faiblesse de mon dossier et pourquoi en dépit de mon CV, de mes qualifications et de mon expérience, je n’ai pas été shortlisted.
l Est-ce qu’il n’aurait pas été plus simple d’entrer une affaire en Cour contre le comité ?
J’y ai pensé mais la procédure aurait duré des années. C’est pour cette raison que je fais appel à l’Equal Opportunity Commission, qui vient d’entrer en fonction. En théorie, le monde universitaire est régulé par la Tertiary Education Commission, mais vous savez comment fonctionne cette instance ? Si nous avions une instance régulatrice solide, normale, indépendante et sachant prendre ses responsabilités, nous n’en serions pas là. Ailleurs, l’instance régulatrice inspire le respect et ses décisions sont sans appel. A Maurice, elle est empêtrée dans toutes sortes de controverses et n’inspire pas le respect. Si cette instance était solide nous n’aurions pas eu à Maurice cette prolifération «d’universités». Ce qui est dramatique dans tout ça, c’est que Maurice a l’ambition de devenir un knowledge hub,mais il faut qu’on se donne les moyens de ses ambitions, ce qui est loin d’être le cas. Est-ce en continuant à valoriser la médiocrité qu’on va construire le fameux knowledge hub ?
l «Valoriser la médiocrité» : c’est la phrase que vous utiliseriez pour définir le fonctionnement actuel de l’UoM ?
Il n’y a pas que l’université de Maurice qui pourrait se retrouver dans cette phrase mais bien d’autres «institutions». Permettez-moi dans la foulée de demander si tous les diplômes décernés par les universités implantées à Maurice seront reconnus à l’échelle mondiale ? A quoi sert la TEC, censée réguler le secteur de l’enseignement supérieur ?
l Si la Commission vous donne gain de cause vous allez repostuler pour le poste de vice-chancelier ?
Votre question commence par le mot si. Mais avec des si on pourrait mettre Paris en bouteille, dit-on.
l Vous avez donc tiré un trait sur le poste de vice-chancelier de l’UoM?
Je crois qu’on m’a suffisamment insultée sur cette question. Je vais utiliser mon énergie, ma compétence et mon expérience à faire des choses qui sont beaucoup plus constructives. Par exemple, j’ai coécrit le plan stratégique de l’université Pan Africaine qui jette les jalons pour une valorisation de la formation, des compétences et des ressources. Puisqu’on ne veut pas de moi dans mon pays, je vais aller proposer mes compétences ailleurs, là où je suis reconnue, acceptée.
 
Jean-Claude Antoine