Les autorités mauriciennes seront sous peu mises en présence d’un Master Plan dont l’ambition affirmée est de rehausser, dans un premier temps, la plage de Flic-en-Flac, dans l’ouest du pays, à un niveau international, de manière qu’elle se classe parmi les 50 plus belles du monde. L’objectif est ambitieux mais, « oui, il est réalisable », soutiennent Jean-Pierre Delpérié, Pierre Baissac et Nicolas Dalais, qui sont les concepteurs du projet. Le trio souligne que leur travail est le fruit d’une centaine de consultations menées depuis longtemps auprès des organismes agissant sur les servitudes du village côtier, des différentes authorities (CEB, Beach Authority, Tourisme Authority, conseil de village et de district), des usagers du village et de la plage, et de responsables de la propriété de Médine. En fait, selon les prévisions, en sus de l’énorme développement résidentiel que connaît toute la région jusqu’à la route côtière de Rivière Noire, le campus universitaire de Médine, situé en amont composant la future cyber cité axée sur l’enseignement, il va amener près de 10 000 étudiants dans les parages d’ici à la fin de la décennie. Et ces étudiants, en plus des touristes, seront en total déphasage tant vis-à-vis de l’incivisme qui prévaut sur la plage et le lagon que vis-à-vis de toutes les infrastructures du village qui, elles, deviennent très insuffisantes et désuètes. Il y a, selon le trio, « des risques potentiels d’une fracture sociale localisée si rien n’est fait d’ici trois à cinq ans. »
Jean-Pierre Delperié et ses deux complices tiennent d’entrée à préciser que « le Master Plan est naturellement basé sur les impératifs environnementaux et, tout particulièrement, la lutte contre l’érosion de la plage, l’incivisme et toutes les pollutions visuelles. Cette lutte qui doit aboutir sur un écocomportement et devra impliquer des artistes car elle comporte également un volet reconquête des couleurs créoles/tropicales. »
« Le souci de la démarche », déclarent-ils « est d’y intégrer les quatre piliers du développement durable pour le bien-être des villageois et de tous les usagers de la plage. Cela passe par la gestion durable des ressources naturelles, le maintien des grands équilibres écologiques, la réduction des impacts environnementaux, l’intégration sociale, la vitalité économique locale, une bonne gouvernance et — élément à ne surtout pas négliger — la démocratie participative locale qui implique l’engagement du conseil de village. »
Selon le plan, la particularité de Flic-en-Flac fait que toute sa région devrait d’abord être considérée comme une exception à Maurice et, qu’à ce titre, elle devrait faire l’objet d’un traitement spécifique adapté à son futur. La raison en est qu’elle est l’une des vitrines futures et majeures du pays. Non seulement sa population devrait quadrupler dans la décennie à venir et son taux de fréquentation augmenter constamment, mais avec l’afflux de milliers d’étudiants étrangers chaque année, c’est l’intelligentsia d’un continent Afrique en plein essor économique et des îles de l’océan Indien que Flic-en-Flac va certainement attirer. Si ces étudiants s’y retrouvent à leur aise, futurs leaders d’opinion dans leurs pays respectifs, on peut être sûrs qu’ils véhiculeront irrémédiablement une image positive de tout le pays à travers leur vécu à Flic-en-Flac. Et il n’y aura pas mieux comme promotion internationale pour le tourisme mauricien…
C’est pourquoi, selon les concepteurs, « il faut insister sur nécessité d’exclure Flic-en-Flac de tout plan générique d’aménagement de plages applicable à plusieurs ou toutes les autres plages du pays. » Pour l’efficience des actions à mettre en oeuvre, le Master Plan suggère un zonage de la plage en bandes parallèles à la ligne d’eau de la mer. Il s’agira de distinguer cinq méga zones/ou bandes côtières parallèles, à savoir :
1. une zone de détente qui va de la ligne d’eau jusqu’au chemin piéton de plage existant
2. le chemin piéton de plage lui-même
3. la zone d’activité qui va du chemin piéton de plage jusqu’aux balustrades des parkings pour voitures
4. la zone qui intègre tous les parkings hors espaces interparkings et, enfin,
5. le chemin piéton côtier qui va des balustrades parking (coté route) jusqu’en bordure de la route côtière, y compris les espaces entre les parkings (interparking) qui sont en retrait de la route côtière.

Une fois le zonage adopté, le plan directeur — un document lourd d’une cinquantaine de pages contenant d’innombrables idées et suggestions — se décompose en trois parties : le lagon, la plage et le village. Mais, précise le trio concepteur, pour le moment, les propositions ne se concentrent que sur l’utilisation de la plage. Celles pour l’utilisation du lagon et la réorganisation du village ne sont, à ce stade, qu’esquissées afin de permettre de comprendre ce à quoi pourrait ressembler toute la région à d’ici 2030, dépendant bien sûr de l’intérêt au changement que manifesteront les autorités concernées.
Se débarrasser des filaos
MM. Delpérié, Baissac et Dalais préconisent d’abord des solutions pour contenir l’érosion de la plage, pour reconquérir l’écosystème unique de la région — une des plus sèches de Maurice — et ses couleurs, pour réaménager la plage sur les plans écologique, esthétique, culturel, ludique et redonner au vieux village son attractivité centrale. Ils demandent donc aux autorités et aux Mauriciens d’imaginer :
— Flic-en-Flac retrouvant côté mer ses espèces endémiques d’origine qui, jadis, protégeaient mieux que les filaos que le gouverneur Mahé de Labourdonnais devait ensuite imposer dans le but, selon lui, de protéger le littoral de la salinisation. Or, dans la réalité, dit le trio, les filaos se sont avérés très nuisibles à l’environnement. Ils accélèrent l’érosion marine et on devrait s’en débarrasser graduellement, comme c’est le cas actuellement aux États-Unis. À leur place, il faudrait replanter en première ligne, sur une dizaine de mètres de largeur et dans des points spécifiques, des lianes batatran et cocorico idéales pour la rétention des dunes, du Bois Matelot, des Veloutiers, des cocotiers bouteilles, des palmiers blancs qui, tous, sont des arbres aux racines profondes qui donnent autant d’ombre que les filaos. Les filaos ne disparaîtraient pas totalement mais devraient reculer bien à l’arrière-plan de la plage. Ceux qui seraient abattus pourraient être systématiquement récupérés notamment pour la fabrication de mobiliers réutilisables sur la plage même, sous forme de bancs, de kiosques et autres transats
— une plage en bordure d’eau transformée en espaces calmes de détente axés sur les bains de mer et de soleil, traversée en son milieu par un chemin piéton (non goudronné) consacré à la marche et au jogging à tout âge. En arrière-plan, il y aurait des zones d’activités distinctes qui réduiraient alors considérablement la pression humaine sur l’activité sur la plage. Ceux qui y viendraient pour chercher le calme et pour s’y livrer à leurs loisirs préférés n’y seraient plus incommodés par l’incivisme des autres, genre la musique à tue-tête, les parties de beach-foot et volley-ball qui perturbent les gens qui ne demandent qu’à se reposer
— le dynamisme que pourrait créer des zones spécialement délimitées proposant la rencontre avec les arts, les sports, la botanique, la gastronomie via de mini-centres culturels cosmopolites au cachet créole — tropical tout le long d’une promenade
— un paysage planté d’une enfilade de palmiers et de flamboyants sur deux kilomètres juxtaposés à la route côtière et à une piste cyclable et pour rollers, avec des coins largement connectés pour pouvoir y lire et travailler au grand air….

Le trio concepteur est d’avis  « qu’il n’y aura nul besoin de très gros investissements et il ne s’agirait, en fait, que d’optimiser des espaces déjà existants. » L’idée de hisser le front de mer de Flic-en-Flac à l’échelle des régions balnéaires de niveau international dans un cadre d’écotourisme local et culturel en provoque aussi une seconde. Celle de voir son village balnéaire devenir l’exemple que d’autres localités côtières pourraient suivre, mais en gardant toutefois chacune leur spécificité et termes de végétation et de couleurs.
Pour le trio Delperié, Baissac et Dalais,  « le grand challenge est d’arriver à ce que le Master Plan existant sur la plage soit respecté par les nombreux acteurs et autorités administratives y intervenant pour que, au fur et à mesure, les dépenses annuelles qui s’inscrivent dans le futur projeté deviennent des investissements favorisant le développement durable de Maurice. Tout investissement devrait contribuer à un effet tirelire, car la plage de Flic-en-Flac pourrait générer des sources de revenus susceptibles, ensuite, d’assurer son propre entretien. »
Reconquête de l’écosystème
Les concepteurs insistent sur la réhabilitation de l’écosystème. Pour eux, il faut exclure toutes plantations en alignement rectiligne, mais de les intégrer dans un plan d’ensemble sur toute la plage, car cette zone devrait ressembler à un jardin paysager avec de petits espaces de discrétion tous les 100 m, de calme relatif et quelque peu à l’écart du peloton des incivilités. Cette zone serait entourée de végétaux robustes et décoratifs (type palmiers bouteille ou toute autre plante ne dépassant pas 1,50m en hauteur, et contenant 2 à 4 blocs de transats faits de filaos coupés).
L’écoréflexe est de récupérer tous les filaos coupés pour les équipements de plage massifs et indéplaçables, fixés au sol et ne nécessitant aucun entretien comme des transats, tables de pique-nique, chaises, bancs et fauteuils, parasols fixes en paillotes ou tôles harmonieusement colorées tous les 50 mètres, de nombreux bancs et chaises avec des dispositions originales telles qu’en causeuse, en cercle pour discussions de groupe. Cette partie du Master Plan fait la part belle aux artistes et autres décorateurs qui y trouveront moyen de s’exprimer et de se faire des revenus.
Avant la mise en oeuvre de toute exécution, dit le Master Plan, il faudra travailler sur des assemblages de plantes endémiques rétentrices de sable et résistantes en région sèche. Il faudra éviter sur cette zone où l’on marche pied nu toute espèce source de nuisances telles qu’actuellement les graines piquantes et blessantes des filaos. Il faut en finir autant que possible avec les filaos dont il est maintenant universellement reconnu qu’ils désertifient le sol. Il faudra choisir entre la disparition de la plage dans 15 ans ou l’arrachage des filaos sur une bande côtière d’une dizaine de mètres de large.
Le chemin piéton de plage recommandé aurait pour fonction écologique de diminuer les flux de piétons qui, en marchant près de la crête de plage, déstabilisent le sable, qui devient alors plus transportable par l’eau et le vent. Ce serait un parcours santé pour les promeneurs de tout âge, qui le pratiqueraient au quotidien grâce à un sol éradiqué de toutes causes de trébuchements et de chutes. Ce serait un parcours sportif pour la marche rapide ou nordique, et pour le jogging plus professionnel grâce au sol de sable durci étudié pour le jogging, ce qui contribuerait à l’orientation sportive de la plage.
Le chemin piéton serait aussi un lieu de convivialité car s’y rencontreraient et s’y retrouveraient les usagers et les habitants pour déambuler au coucher du soleil et à la fraîcheur de la nuit tombante. Dans l’idéal, des lampes solaires enfouies dans les bordures du chemin mettraient en valeur son tracé et le rendraient plus praticable et fréquentable le soir. Ce serait aussi un lieu de contemplation des couchers de soleil déjà réputés de Flic-en-Flac en bordant ce chemin de bancs en bois de filaos, avec assise côté mer. On dédie ce lieu aux accros en imaginant des bancs tous les 50 mètres. D’autre part, le chemin piéton constituerait une barrière enfin infranchissable pour tous les véhicules qui ne pourront plus dès lors aller abîmer la crête de la plage.
La piste cyclable de même largeur le longeant devrait avoir un revêtement dur et perméable bordé de grosses pierres (abondantes sur les lieux) pour interdire le passage de tout type de véhicule sur cette piste et sur le chemin piéton juxtaposé. Des poubelles à tri sélectif pourraient être disposées entre les chemins.
Zone d’activités multiples
Toujours selon le plan, parallèle à la mer, dans l’espace en largeur qui va du chemin piéton de plage jusqu’aux balustrades des parkings et dans sa longueur, de Wolmar (hôtel Pearle Beach) à Alena (ancien Klondike), on dispose d’une quinzaine d’espaces différentiés dédiés à des loisirs pouvant permettre aux usagers de se regrouper librement, selon leurs affinités. On pourrait ainsi y trouver se succédant, en partant du Sud (de Wolmar contre l’hôtel Pearle Beach) jusqu’au Nord (plage Klondike) :
— un cinéma en plein air aménagé sur le stade de football, avec écran sur la partie couverte du stade, où seraient rediffusés tous les films cultes mondiaux et des clips sur les atouts touristiques du pays
— un lieu de convivialité en soirée pour les villageois aménagé en jardin paysager avec 2 ou 3 kiosques aux toits colorés, bancs, tables et barbecue et terrain de pétanque. Le passage d’accès à cet espace depuis le vieux village pourrait être agréablement disposé en reproduisant les innovations de la maquette faite par l’école d’architecture de Nantes telle qu’on en retrouve dans le campus de Médine
— nombre de sports qui pourraient se pratiquer dans la zone allant de la plage au niveau du stade jusqu’à l’arrière du poste de police (terrains de volley, tennis de plage et de roller sportif ?  
— dans le même cadre pourraient avoir lieu des promotions pour entreprises ou d’autres grands événements autorisés par le conseil du village.

Selon le Master Plan, il y aura de la place également pour un amphithéâtre avec gradins fait de bois des filaos pour théâtre amateur, concerts et divers spectacles qui permettrait de développer les talents de jeunes Mauriciens. Les concepteurs du plan recommandent que le food court actuel soit réaménagé en jardin végétal parsemé d’une trentaine de tables d’hôtes avec bancs fixés au sol, le tout entouré d’une douzaine de cases hygiénisées comme celles en bordure de route côtière. On y trouverait des paillotes créoles typiques aux couleurs harmonieuses où seront relocalisés et sédentarisés les 15 marchands actuels. Toutes ces cases devront obligatoirement être équipées d’électricité, d’eau courante, de vitrines réfrigérées, de réfrigérateurs. Et de tout ce que nécessaire pour préserver une hygiène aux normes.