Amina Barkatoolah a débuté sa carrière comme enseignante d’anglais dans les années 70’. Ayant parcouru le monde à la demande du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle en France, pour étudier l’efficacité de la mise en pratique de la validation des acquis en période de chômage, elle est aujourd’hui experte consultante en matière d’employabilité auprès d’organismes français et internationaux. Détentrice d’un doctorat en sciences de l’éducation, elle a travaillé pour l’Unesco et a enseigné à la très réputée École supérieure de Paris (Europe). Dans l’entretien qui suit, elle nous dit quelles sont les compétences nécessaires pour être employable toute sa vie, surtout à un moment où « les mobilités sont inéluctables ».
 
Vous avez commencé votre carrière comme enseignante et vous êtes aujourd’hui experte consultante en matière d’employabilité. Racontez-nous votre parcours !
Je détiens un B.A en Anglais de Dublin. Après mes études, j’ai travaillé comme prof d’anglais au QEC. C’était dans les années 70’. On venait d’introduire la télévision éducative pour pallier le manque de professeurs qualifiés dans les régions rurales. J’étais l’une des pionnières. Je travaillais à la télévision éducative, au centre audiovisuel de Maurice. On avait instauré un système qui amenait les profs des collèges à offrir une formation à la télé aux jeunes du SC/HSC après les heures de classe. Maintenant, il y a le MIE, mais à l’époque il y avait un manque de profs qualifiés. Cependant, je n’étais pas formée pour la télévision. J’avais été formée très rapidement par des Anglais qu’avait fait venir le British Council. J’ai ainsi reçu une bourse française pour une année de stage. Je suis donc allée à Paris, à Télé Diffusion de France, pour apprendre comment on concevait des émissions et, parallèlement à cela, j’ai suivi quelques modules à l’université Paris VIII pour avoir des compléments théoriques sur ce que j’apprenais. Ensuite, j’ai décidé de prolonger mon séjour parce que je voulais faire une maîtrise. Après cela, j’ai travaillé comme conseillère pédagogique pour recevoir les stagiaires anglophones venant faire un stage en télévision. Je voudrais d’ailleurs souligner que c’est là notre atout : l’anglais.
Après ma maîtrise, mon directeur de maîtrise m’a dit que c’était dommage de m’arrêter là car j’avais analysé l’importance de la télévision éducative à Maurice et ses enjeux. Il m’a dit : “Votre conclusion montre un sujet de thèse de doctorat.” La Télé Diffusion de France avait prolongé mon stage et j’ai donc poursuivi avec un doctorat en sciences de l’éducation. Après, pendant mon doctorat, j’ai été à l’Unesco, où j’ai fait un stage dans chacune de ses divisions : politique de l’éducation, structures et méthodes et évaluation de l’éducation. Alors que je terminais mon doctorat, je réfléchissais sur le fait de savoir s’il fallait rentrer à Maurice ou non. Mais mon directeur de thèse, qui avait détecté mes potentiels, m’a dit : “Il y a un projet qui arrive du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle. Allez-y parce qu’il y a beaucoup de chômage et qu’il y a un concept s’appelant ‘validation des acquis’, une expérience qui vient des Etats-Unis”. On était alors dans les années 80-85’, avec la crise pétrolière, les évolutions technologiques… Les gens n’avaient pas les compétences pour s’adapter rapidement. Le chômage faisait rage et on n’avait pas de solutions. Fallait-il des formations ? Les formations prenant du temps, quelles étaient les solutions ? Le ministère avait donné ce projet à l’université. Et mon directeur de thèse m’a dit d’aller voir ce qui se passe dans les entreprises, ce que les employés accumulent comme expériences, et que l’on verra si ces acquis de compétences peuvent être articulés avec les exigences d’un diplôme. Ensuite on validerait et écourterait le processus de formation. C’est très rigoureux comme analyse. On accompagne la personne à faire tout un dossier. On permettait ainsi à un chômeur de se qualifier rapidement pour prendre un poste. Je suis allée dans plusieurs entreprises, comme Renault, et dans des entreprises de services. Ensuite, on m’a payé pour effectuer des missions aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, en Irlande, en Italie… un peu partout dans le monde, et ce pour voir comment on mettait ce concept en place. C’est d’ailleurs là que notre bilinguisme m’a été d’un atout considérable ! Ce qui a permis à l’Université de faire des recommandations au ministère et, ensuite, des lois ont été votées.
En 1995, l’Unesco? avec laquelle j’avais gardé contact, a commencé à s’intéresser au concept de la validation des acquis. Il y avait une mission concernant la formation d’adultes à Maurice. Ils m’ont demandé de faire partie de cette mission pour une campagne de sensibilisation sur le concept. Je suis venue et j’ai rencontré tous les stakeholders : entreprises, syndicats, l’université… Je suis ensuite partie et je n’entendais rien. Début des années 2000, la MQA se mettait en place et on a alors fait appel à moi. Je suis venue en plusieurs occasions pour former à l’Accreditation of Prior Learning. Ce que je trouve dommage, c’est que cette possibilité de validation des acquis existe.On peut valider les acquis provenant des expériences. Mais c’est sous-utilisé. Avec le chômage, aujourd’hui, on se demande pourquoi on ne dynamise pas cela. Mon parcours, si on l’explique aux diplômés qui n’ont aujourd’hui pas d’emploi, ils comprendront qu’il n’y a pas de parcours linéaire, c’est-à-dire on sort d’un diplôme, on rentre dans un emploi et on y reste à vie et on progresse. Cela n’existe plus ! Déjà, moi, dans les années 1980, je n’enseignais plus l’anglais, j’étais dans l’évaluation des compétences…
 
Comment voyez-vous l’avenir du monde professionnel à Maurice ?
Je vois qu’il y a une mobilité accrue. La mobilité est une donnée inéluctable aujourd’hui,surtout en raison du développement économique qu’on ne peut prévoir, de l’évolution technologique qu’on ne peut non plus prévoir. Qui nous parlait du numérique dans les années 90’ ? Qui nous parlait de l’économie océanique il y a dix ans ? Il y a aussi la montée du secteur des services. Ce n’est plus le secteur manufacturier, mais ce sont les TIC, la restauration, le tourisme. Alors il faut être prêt à cela. Un employé sera amené à changer d’emploi.
 
Pour quelles raisons plus précisément ?
Son entreprise n’aura peut-être plus de contrat dans le secteur où il travaillait jusque-là. Ce sera ce qu’on appelle une mobilité suscitée. Il faut qu’il soit prêt à cela. Les entreprises parlent souvent de mismatch, l’éducation leur donne des connaissances qui ne sont pas immédiatement utilisables en entreprise. Mais, faut-il leur donner cela étant donné que tout évolue vite ? Demandez aux entreprises quels sont ses projets à moyen et à long termes. Elles ne savent pas vraiment. Elles ne connaissent pas les ouvertures qu’il y aura demain. Est-ce qu’on savait que l’Europe allait être dans une telle situation de crise ? Si cela évolue tellement vite, on ne peut pas leur donner un spectre de compétences très pointu. Après, elles vont être obsolètes.
 
De quels types de compétences avons-nous alors besoin ?
Il faudrait leur donner un socle de compétences solide : en résolutions de problèmes, en communication, travailler avec d’autres. C’est ce qui est recommandé pour l’employabilité.Il faut que l’école apprenne aux jeunes à apprendre pour évoluer. Il faut les bases : lire, écrire, calculer. Et puis leur donner ces compétences clés, et ils vont, après, les utiliser et construire dessus. Ce socle doit exister et puis, au fur et à mesure, on y ajoute des stages.
 
Les stages ne sont pas toujours disponibles dans les compagnies…
Je pense qu’il y a une responsabilité de l’entreprise. On ne peut pas trouver quelqu’un qui soit immédiatement employable. Même en France, quand une entreprise embauche quelqu’un, on lui donne plusieurs semaines et même plusieurs mois de stage d’adaptation à l’emploi à l’intérieur de l’entreprise. On reconnaît son diplôme, ses compétences, mais ce qu’il y a de très pointu au sein de l’entreprise, c’est la responsabilité de l’entreprise. Ils ont une base. Ils construisent dessus.
 
Quelle est votre observation du problème du chômage à Maurice ?
Le pourcentage le plus élevé du chômage se trouve parmi les femmes. Plus de 55%. Une des causes du chômage, c’est que nous dépendons beaucoup de l’extérieur. Dès qu’ils éternuent, on s’enrhume. Le FMI ne prévoit pas de croissance, surtout en Europe, en 2015. On est en train de promettre beaucoup d’emplois, mais il faut savoir où on va.A moins de créer des secteurs à Maurice même et qu’on dynamise l’économie océanique.
 
L’Alliance PTr/MMM promet de créer 60 000 à 75 000 nouveaux emplois si elle arrive au pouvoir. Pensez-vous que c’est réalisable ?
Si le gouvernement crée des emplois dans le domaine des services à la personne (c’est une population qui vieillit), l’économie océanique ou encore l’économie verte, il y aurait beaucoup de choses à créer à l’intérieur du pays. Mais pour le moment, on dit “on va faire”, mais il “faut” faire ! Si c’est pour compter sur des projets qui viennent de l’extérieur… Il y a une chose qu’on ne fait pas suffisamment, c’est mettre en place un service d’orientation professionnelle avec un accompagnement. Il n’y a pas un lieu précis où on peut examiner ces compétences. On aurait pu mettre en place un système d’orientation avant l’université. On n’aurait pas eu 3 000 jeunes chômeurs. Il y a un career guidance, mais est-ce suffisamment dynamique ? On a un gros problème : on parle d’un diplômé par famille. C’est vrai que les pays où il y a beaucoup de diplômés connaissent un grand développement économique. Mais s’il n’y a pas de contrats qui viennent de l’extérieur, il y aura une surqualification, une dévalorisation des diplômes… C’est là qu’il faut mettre en place le système de validation des acquis.
 
Est-ce à dire que les diplômes n’ont plus leur utilité ?
Non ! Mais c’est une base sur laquelle on construit d’autres compétences. Il faut : 1) une base solide à l’école (écrire, lire, calculer, savoir résoudre les problèmes) ; 2) un système d’orientation pour les jeunes avant l’université et aussi pour les adultes, parce que beaucoup ne savent pas ce qu’ils peuvent faire après avoir été licenciés. Le chômage concerne des diplômés, mais aussi des licenciés. Certains de ceux-ci n’ont aucun diplôme, mais ont une expérience professionnelle. Ce sont des ressources, mais on ne les utilise pas. Il y a plusieurs dispositifs de placement en entreprise : Youth Employment Program, HRDC… C’est à saluer tout cela, mais pourquoi ne pas les rassembler en un seul lieu pour que les gens sachent où s’adresser au lieu d’éparpiller les moyens dont nous disposons. C’est un problème de cohérence. Vous dites au jeune de s’adresser là, à l’adulte ici… Or, Maurice est petite.
 
Qu’avez-vous à dire aux jeunes gradués qui n’arrivent pas à trouver d’emploi ?
Quand je lis les journaux, je vois une telle perte de confiance chez les jeunes, une désespérance… Ils ont sacrifié une partie de leur jeunesse à étudier. Les parents ont investi et ils sortent avec un diplôme et, après, certains cherchent pendant une année mais ne trouvent pas d’issue. Il y a une perte de confiance en eux. C’est une situation qui était présente quand je travaillais en France. Il faut qu’on dise aux jeunes de ne pas désespérer. On ne peut échapper à la mobilité. Même s’ils trouvent un emploi, dans deux ou trois ans, il faudra qu’ils aillent chercher ailleurs. Cette précarité existera tant qu’il y aura des problèmes économiques à l’étranger, car nous en dépendons. Il faut emmener les jeunes à être entrepreneurs d’eux-mêmes, à se responsabiliser par rapport à leur parcours, et ne pas attendre que l’État les emploie. Allez chercher sur Internet. Souvent, le jeune perd l’estime de soi. C’est très grave, parce qu’un des éléments de la compétence, c’est la confiance en soi. Si on n’a pas confiance, on ne mobilise pas ce qu’on sait faire. Il s’agit d’être dynamique par rapport à son propre parcours, savoir ce qu’on sait faire pour pouvoir sortir de sa zone de confort et saisir les opportunités. Donc, il faut responsabiliser tout le monde : l’éducation (une base solide), l’entreprise (à donner aux personnes une adaptation à l’emploi et des formations) et les jeunes. Nous sommes nés dans un contexte multiculturel. Nous avons une adaptabilité mais on ne fait pas de cela une force. Pourquoi ne pas dynamiser cela chez les jeunes et leur dire qu’ils sont adaptables, de foncer ? Pourquoi ne pas leur dire qu’ils ont une intelligence des situations, c’est-à-dire comment fonctionner avec un Européen, un Chinois, un Indien ? C’est cela que j’ai enseigné aux managers en France. Nous, nous avons cet atout. On a un potentiel qui est comme une pépite d’or mais qui n’a pas été taillée. Il faut faire un bijou avec. Nos jeunes ont tout ça ! Ils ont un potentiel, mais il faut qu’on leur donne l’occasion de l’utiliser. En Europe, on est en train de regarder comment travailler avec la mondialisation parce qu’il n’y a pas assez d’emplois dans un seul pays. On va voyager et chercher des contrats. Il faut des compétences pour cela. Et nous, nous avons cela…