La politique, ça ressemble beaucoup au cinéma : on n’y entre jamais pour faire de la figuration toute sa vie durant. Comme également ces volcans qu’on croyait trop vieux, mais qui se réveillent au moment le plus inattendu – à l’image d’Anerood Jugnauth à 84 ans – il y a de ces acteurs qui prennent parfois un temps fou pour parvenir complètement sous les feux des projecteurs. Des fois aussi, qu’importe le temps qu’ils y ont mis, ils arrivent à décrocher l’Oscar. Ce qui en politique, particulièrement à Maurice, veut dire – faute d’être chef du gouvernement – accéder aux fonctions de vice-Premier ministre…
Vu sous cet angle, Ivan Collendavelloo, le leader du Mouvement Liberater  (formation constituée à la hâte aux dernières élections par des dissidents du MMM et qui maintenant partage le pouvoir), est un cas d’école. Voilà donc un homme brillant débarqué en politique active en 1983 après un court passage à la Commission nationale des Salaires (NRB) et qui s’est, trente et un ans durant, confiné à un rôle de second plan au MMM, à qui est, maintenant, promis un avenir d’acteur majeur sur la scène.  
La révolte du prétorien
Collendavelloo a effectivement rongé son frein pendant très longtemps. Il s’était même permis un congé sabbatique de cinq ans, entre 1995 et 2000 pour, expliqua-t-il, ne pas trop se compromettre avec les travaillistes. Cachait-il son jeu que Bérenger et consorts lui auront singulièrement donné un coup de main pour se dévoiler avec leur stratégie d’alliance foireuse ! Mis à part une brève irritation exprimée en 2000 quand, élu à Mahébourg-Plaine-Magnien, il n’obtint pas un ministère, Ivan Collendavelloo a toujours fait partie de la garde rapprochée de son leader au MMM. Jusqu’à ce que ce parti prit cette décision incroyable de mettre fin au Remake 2000 (alliance MMM-MSM) pour s’allier à Navin Ramgoolam, il veillait sur la personne de son ancien chef comme jadis, dans Rome, la garde protégeait leur préteur ou commandant de camp! Entre 1993 et 1995, il fut aux avant-postes contre les RMMistes qui voulaient renverser Bérenger. Son dévouement total à celui-ci s’étendait jusqu’à devant les cours de justice où il assurait sa défense dans d’innombrables procès en diffamation. La flamme déroutante déclarée par le leader mauve à son ami Navin a fini, cette fois, par déclencher chez Collendavelloo une colère terrible. On aurait pu en tirer le scénario d’un péplum sous le titre de “La révolte du prétorien”.
Ne jamais faire baisser la tête    aux militants
La première partie du film a déjà été actée, mercredi 10 décembre dernier, quand, en véritable gladiateur, Ivan Collendavelloo s’est fait élire en tête de liste au no. 19 et a failli, à quelque 300 voix près, avoir la peau de Bérenger lui-même. Si ce dernier avait été effectivement battu, on se serait retrouvé dans la situation de Romulus tuant son frère Rémus pour savoir qui, désormais, contrôlerait les affaires de la Cité !  
La suite des évènements sera sans doute encore plus exaltante à suivre et on peut s’attendre, cette fois, à une tragédie grecque. A moins que dans un moment de très grande lucidité Bérenger ne cède, dirait-on, enfin les rênes de son parti, l’un des deux protagonistes devra à la fin nécessairement éliminer l’autre. Or, si Collendavelloo est partant pour évincer Bérenger de la direction du MMM, ce n’est pas, soutient-il, “mon but de finir le parti lui-même”. A l’opposé (ndlr : c’est nous qui le précisons) d’Anil Gayan, son bras droit au Mouvement Liberater dont on se souvient de la fameuse phrase au Parlement durant l’année 1983 : “Il faut éradiquer le MMM de ce pays !”  
Bien qu’étant un des principaux meneurs de l’Alliance Lepep, tout au long de la campagne électorale, Collendavelloo n’a eu de cesse d’assurer qu’il fera revivre le Mouvement Militant Mauricien dont on a bien compris qu’il demeure son parti de coeur. Au contraire, a-t-il affirmé et réaffirmé, “c’est moi qui vais empêcher Navin Ramgoolam de mettre à exécution ce souhait de finir le MMM. Jamé mo pou less latet militants al baisser “.  
Comment y parviendra-t-il ? La deuxième partie du film est déjà en train de se jouer avec ce qui paraît être un début de remise en cause post-défaite au sein du MMM. Ainsi, tout en se mordant les doigts, et en voulant à tout prix rendre Navin Ramgoolam responsable de tout son malheur, Bérenger aurait dit, au sein de son parti, qu’après la catastrophe électorale “ce ne peut être business as usual”. Cela sous-entend peut-être que le leader des mauves aurait commencé à envisager de se mettre en retrait.  
“La banqueroute d’hommes”
Bérenger aura-t-il l’humilité de reconnaître que c’est Collendavelloo qui avait eu raison de s’opposer à son alliance avec “l’impopulaire Ramgoolam” et de lui accorder la chance de réorganiser le MMM ? Commencerait-il à comprendre comme le fit Edgar Millien, dirigeant respecté du Parti travailliste lorsqu’il pestait contre l’accaparement des postes de commande au sein du Labour, que “la plus grande banqueroute d’une société, c’est la banqueroute d’hommes”. Millien avait observé que “lorsqu’une société est obligée de se servir et de se resservir indéfininiment des mêmes hommes qui semblent irremplaçables, c’est qu’une force morbide a atteint sa vitalité”.
Il n’appartient, évidemment, pas à des outsiders de dicter aux instances du MMM qui choisir pour assurer la pérennité de leur grand mouvement qui a déjà sa place dans l’Histoire. Toutefois, la réflexion de Bérenger sur la défaite de son parti doit être encourageante pour ses militants, bien que l’avenir du MMM ne saurait se retrouver entre les mains d’un Alan Ganoo, encore moins celles de Rajesh Bhagwan, tous deux tout autant éclaboussés que Bérenger avec leur stratégie d’alliance suicidaire.
Pour nombre d’observateurs, Paul Bérenger n’a d’autre choix que de lâcher du leste sur un parti qu’il aura trop longtemps maintenu sous sa coupe. Quarante-cinq ans que ça dure avec les résultats qu’on connaît. Même dans son entourage, on s’attend à qu’il rende un immense service à son propre camp en lui évitant un énième schisme de la même veine que ceux qui amenèrent à la création du Mouvement Militant Mauricien Socialiste Progressiste MMSP en 1973, du Mouvement Socialiste Mauricien (MSM), en 1983, et du Rassemblement Militants Mauriciens (RMM en 1994).  
Mission, en fait, plus compliquée pour Collendavelloo
A voir de près, le choix qui s’imposera au leader des mauves paraît beaucoup moins compliqué que la mission que s’est autoassignée Collendavelloo lui-même afin de redonner son lustre d’antan au MMM. Si, d’une part, il ne parvient pas à obtenir le retrait en douceur de Bérenger, il n’aura d’autre alternative que de siphonner les très nombreux militants et supporters déçus de ce parti pour renforcer son propre Mouvement Liberater. Ivan Collendavelloo passera alors dans l’Histoire pour un diviseur, un fossoyeur ! D’autre part, si Collendavelloo et sa troupe sont encouragés à reprendre leur place au MMM, dans cette perspective, on verrait mal comment Anerood Jugnauth pourrait accepter maintenant une situation qu’il avait autrefois refusé de tolérer. Comment concevrait-il que son vice-Premier ministre Collendavelloo ait un pied à la fois au gouvernement et l’autre dans l’opposition ! En 1993, quand la première alliance de son MSM avec le MMM avait explosé après un certain dîner entre Paul Bérenger et Navin Ramgoolam, proposition fut faite à Jugnauth que le MMM, aille siéger dans l’opposition pendant que les ministres du parti (Prem Nababsingh, de l’Estrac et autres) allaient demeurer au gouvernement. “Unworkable!”, avait répliqué le Premier ministre Anerood Jugnauth. Arrivera bien le temps où, s’il réussit sa mission au sein du MMM Ivan Collendavelloo, devenu enfin acteur principal du jeu politique, aura à faire un choix clair…
A qui profiterait donc réellement une réorganisation du MMM, sinon au MMM lui-même ?