En Ukraine, depuis des années, le feu couvait sous les cendres. À l’est comme à l’ouest, une forme de résistance populaire contre un système politique et économique qui, pour des millions d’Ukrainiens, n’a finalement été qu’un mirage, devenait de plus en plus palpable. Bien que le référendum du 11 mai – tout comme celui en Crimée en mars dernier – soit désapprouvé par les Occidentaux, ce pour des raisons évidentes, les résultats donnent néanmoins un aperçu de la volonté du changement de trajectoire exprimée par une section de la population.
 Alors qu’à Kiev, la commémoration du 69e anniversaire de la victoire sur le nazisme le 9 mai dernier s’est déroulée sans tambour ni trompette, à quelques centaines de kilomètres de là, à Moscou, la démonstration militaire grandiose sur la place Rouge revêtait un fort accent soviétique, ce pour la première fois depuis la désintégration de l’URSS en 1992. Un tel événement est manifestement indicateur d’une certaine nostalgie d’une époque révolue mais dont le plus grand mérite était incontestablement le respect du droit de chaque individu au travail, pas en tant que slogan creux mais comme une réalité pratique d’un certain modèle de développement. À l’opposé, les excès de l’actuel système économique, traduits, dans une grande mesure, par un accroissement inquiétant du phénomène du chômage, particulièrement chez les jeunes, comme c’est le cas actuellement dans plusieurs pays du monde, deviennent inévitables lorsque les États commencent à rendre des comptes non pas à leurs propres peuples mais aux instances internationales et aux marchés financiers. Dans ce contexte, les dizaines de milliards de dollars de prêt accordés à l’Ukraine ne le sont pas sans contrepartie. Certes, la restructuration en profondeur de tous les secteurs économiques, financiers et professionnels sous le diktat du FMI permettrait à terme d’assainir les comptes de l’État et de relancer la croissance. Mais à quel prix pour le social ?
 En effet, les études de différentes institutions internationales indiquent que la croissance uniquement ne constitue pas le facteur déterminant pour combattre le chômage, source d’instabilité et d’inégalité. Dans le scénario de référence de l’OIT publié en janvier et qui prévoit une augmentation de la croissance mondiale de 2,9% en 2013 à 3,6% en 2014 puis à 4,1% l’an sur les trois années suivantes, le chômage mondial va s’aggraver pour dépasser 215 millions de demandeurs d’emplois en 2018 contre 206 millions cette année. Et le rapport du World Social Index publié au début d’avril de cette année démontre que les deux pays qui ont enregistré les plus fortes croissances ces dernières années, la Chine et l’Inde, se classent seulement 93e et 102e respectivement sur une liste de 132 pays en ce qu’il s’agit du progrès social.
 Par ailleurs, au cours de la dernière décennie, alors que le PIB chinois s’est hissé de la 6e à la 2e place au niveau mondial, les inégalités entre riches et pauvres, villes et villages se sont en même temps accentuées. Et ce, en dépit du fait que les paramètres économiques de la Chine sont très flatteurs. Le déficit budgétaire et la dette publique, par exemple, sont à seulement 2,1% et 53% du PIB respectivement – en comparaison avec la dette publique à 100% du PIB aux États-Unis ou encore à 240% au Japon. Ce qui signifie que la Chine peut toujours se permettre de dépenser davantage pour pallier le ralentissement économique si les consommateurs rechignent à emprunter pour stimuler la consommation. D’autre part, le pays détient la majeure partie de sa dette car celle détenue par les étrangers ne représente que 9% du PIB, ce qui implique que si le Yuan se déprécie davantage, cela ne causera pas nécessairement une augmentation de la dette contractée en Yuan pouvant provoquer des effets néfastes en cascade. Mais comme un peu partout dans le monde où la fracture sociale ne fait que s’aggraver, la corruption, véritable gangrène du régime, constitue un des facteurs majeurs entravant un combat plus efficace contre l’inégalité.
 Il est évident qu’aucune société ne peut s’organiser harmonieusement sans un travail convenable et reconnu de tous pour tous. La première cause de l’érosion de la valeur sociale provient justement du chômage. Et il va sans dire que le maquillage du chiffre de ce fléau par le travail précaire, à temps partiel, des contrats à très courte durée, des stages, etc comme cela se passe couramment dans le secteur, à Maurice comme ailleurs, aurait tôt ou tard un effet boomerang sur la société. En France, François Hollande qui a été incapable de tenir sa promesse de renverser la courbe du chômage et qui a vu sa cote de popularité chuter drastiquement à un niveau jamais atteint par un président de la République, a maintenant placé la barre très haut en annonçant son intention de ne pas se présenter devant ses compatriotes en 2017 s’il n’arrive pas à juguler le fléau. Mais les Français s’interrogent aujourd’hui à propos de la politique de la gauche prônée par F. Hollande et se demandent ce qui le distingue réellement de son prédécesseur de la droite, Nicolas Sarkozy.
 Or, le fondement même de la politique en démocratie implique qu’il y ait des alternatives, des choix clairs. Mais lorsque ce choix ne peut être exercé à travers les urnes, c’est à d’autres moyens parfois répréhensibles pouvant même dégénérer en violence auxquels la population tente toujours d’avoir recours. En Ukraine justement, ce n’est certainement pas le remplacement par la force d’un régime par un autre qui sauverait le pays – loin de là -, mais bien le libre choix accordé au peuple lui permettant de définir lui-même, sans contrainte aucune de l’extérieur, la politique socio-économique qui lui convient le mieux.
 À Maurice, finalement, l’on se demande quel choix peut vraiment nous offrir la démocratie lorsque tous les partis qui dominent l’échiquier politique ne font que se marier et divorcer ou quand le Premier ministre décide de renvoyer sine die et à sa guise, l’Assemblée nationale, la plus haute instance décisionnelle du pays.