« Le “One size fits all”, avec une série d’examens, est injuste envers nos scolaires. » C’est l’un des problèmes que pointe du doigt Anand Awootar, responsable du dossier Education au niveau du Mouvement Patriotique (MP). Titulaire d’un “Post Doctoral Degree” en Comparative Education et ayant fait carrière dans le domaine de l’éducation, notamment au MIE, le pédagogue partage dans l’interview qui suit ses idées pour une éducation plus juste, plus stimulante et plus épanouissante pour nos enfants. Il est d’avis que « chacun a ses talents, qu’on doit explorer et exploiter » et qu’il faut valoriser l’éducation préprofessionnelle et technique.

Parlez-nous de votre parcours professionnel et politique…

J’ai démarré comme enseignant au primaire. Ensuite, j’ai travaillé dans un collège privé avant de partir pour des études en pédagogie (développement de “curriculum” et management ) en Inde, en Amérique et au Kenya. J’ai fait mon PhD et mon “Post Doctoral Degree” en Comparative Education. J’ai ensuite poursuivi ma carrière au MIE. J’ai été Head of Department et Head of School Applied Sciences. J’ai aussi travaillé pour l’Unesco (Afghanistan). J’ai, par ailleurs, été Departmental Head pour l’Éducation à Rodrigues. Je suis entré en politique il y a trois ans à la demande d’un ami et je suis aujourd’hui président de la Commission Education du Mouvement patriotique (MP).

Nos scolaires viennent d’entamer le deuxième trimestre. Quelle est votre analyse du système éducatif en cours ?

Je ne voudrais pas politiser la question. Je parlerai davantage en tant que pédagogue qui souhaite le bien-être de son pays. Je pense qu’il y a du bon, du moins bon, du mauvais et du carrément « ugly ». La source du problème, c’est que chaque gouvernement qui arrive vient changer le système. Or, pour qu’un système éducatif fasse ses preuves, il faut du temps. C’est la raison pour laquelle le CPE a tenu au fil des années. Chaque ministre de l’Éducation – tous partis politiques confondus – parle de système Parsuramen, système Pillay, système Dookun etc. C’est très mauvais ! Un ministre peut être enseignant, avocat, ou comptable. Mais il ne peut se poser comme spécialiste de l’éducation. Il a des conseillers et nous savons tous ce qu’est un conseiller par les temps qui courent. Même les techniciens sont essentiellement derrière leur “desk”. Ils n’ont aucune idée de la réalité. Mon premier souci, c’est que le ministre arrive, apporte ses changements à travers ses conseillers et ses technocrates qui n’ont aucune connaissance du terrain. Ce que je reproche aux différents ministres, c’est qu’ils ne cherchent pas l’avis de la population et des partenaires de l’éducation. Pourquoi le CPE a tenu pendant des années ? Parce qu’il y avait une commission de l’Éducation et la contribution de la société. C’est de là qu’on est venu avec un programme. Aujourd’hui, on vient, on dit que ce n’est pas bon et on doit changer…

Aurait-il fallu poursuivre le système qui existait déjà ?

Non pas nécessairement, mais il aurait fallu une commission de l’Éducation qui organise un débat pour recueillir l’avis de tous les partenaires de l’Éducation. Tout le monde a ses idées, parfois même les gens de la rue qu’on ne doit pas négliger. À partir de là seulement, on pourrait venir avec une loi-cadre. Demain, on ne pourra ainsi pas se plaindre du système en place.

Qu’est ce qui pose problème avec l’actuel système ?

Le type d’éducation que l’on a déterminé dans une grande mesure le type d’individus que nous voulons produire. Donc, le propos de l’éducation doit être de consolider ce que l’enfant possède et de combler ses lacunes dont les handicaps sociaux et familiaux (parents au chômage ou alcooliques). Il faut donner l’occasion aux enfants d’optimiser leur potentiel. L’éducation est censée servir de “leveller”. Or, que voyons-nous aujourd’hui ? Le taux d’échec est de 25-30% à tous les niveaux. Quelle en est la cause ? Beaucoup ont parlé des faiblesses de l’Éducation, mais n’ont pas apporté de solutions. Nous, au MP, nous voulons apporter des solutions. On dit que l’Éducation doit être un “Level Playing Field”. Mais qu’il s’agisse d’un enfant d’un quartier huppé dont les parents sont médecins, avocats, magistrats, juges ou d’un enfant d’un endroit dit défavorisé, dont la mère est analphabète, le papa pêcheur, tous deux sont appelés à prendre part aux mêmes examens, avec les mêmes critères d’évaluation… On est en train de créer dès le départ des “gated communities” parmi les élèves. Implicitement, on a déjà décidé qui sera lauréat, qui pourra aller à l’université, qui pourra faire le HSC et qui seront des “drop outs”. Tous les systèmes que nous avons eus n’ont pas tenu compte de cet aspect.

Que faudrait-il donc ?

L’école doit donner l’occasion à l’enfant de s’épanouir. Pourquoi l’enfant n’aime-t-il pas l’école?  Parce qu’elle est orientée vers les examens. L’école est associée aux examens, aux devoirs, aux punitions, aux humiliations et à l’échec. C’est normal que l’enfant ne soit pas intéressé. Par ailleurs, demandez à un enfant d’un quartier huppé ce qu’il compte faire comme études supérieures. Il vous dira ingénieur, médecin… Demandez la même question à un enfant d’un quartier pauvre. Il vous dira qu’il veut faire un métier de la mer. Les aspirations des enfants de ces quartiers sont modestes. L’école doit pouvoir rehausser les aspirations des enfants. L’enfant n’aime pas l’école car celle-ci n’a rien fait pour l’attirer.

Que suggérez-vous pour résoudre ce problème ?

L’école doit créer un sens d’appartenance. L’enfant doit se sentir valorisé. Les doués, les moins doués et les surdoués ne peuvent être mis dans un même panier en attendant d’eux les mêmes résultats. Chacun a ses talents qu’on doit explorer et exploiter. D’après un rapport de la World Bank, il y a des pays comme l’Australie et Taïwan qui ont 1100-1400 “effective contact hours” (le nombre d’heures de contact enseignant élèves) par an. Pour Maurice, ce nombre est de 440 seulement. Ici, au troisième trimestre, on ne travaille presque pas. C’est soit les révisions, soit on dit aux élèves de ne pas venir au collège. Ce qu’il faudrait faire, c’est, avec l’accord des syndicats, allonger les heures de classe tout en apportant des mesures incitatives aux enseignants. Pourquoi les classes doivent-elles s’arrêter à 14h30 ? On aurait pu terminer à 16h/16h30.

Ne serait-ce pas épuisant pour les élèves ?

Ne sont-ils pas fatigués en allant prendre des leçons particulières ? Bien sûr, il faudrait que le programme soit intéressant. Il faudrait, par ailleurs, allonger les trimestres. L’année scolaire ne peut se terminer à partir de fin octobre pour reprendre en janvier.

Vous parliez du sens d’appartenance à l’école. Comment créer cela ?

Le rôle des assemblées du matin est très important. Il n’y a pas beaucoup d’écoles à Maurice qui font cela. Or, c’est une occasion de créer chez l’enfant un sens d’appartenance et de manifester ses talents. Les enfants aiment recevoir des compliments pour ce qu’ils font. Il faudrait rendre obligatoire l’assemblée du matin qui durerait entre 20-25 minutes chaque matin. Par ailleurs, à l’heure des annonces, le maître d’école peut inviter les élèves à tour de rôle à les faire. Ceux qui ont un talent peuvent se produire durant l’assemblée. Ainsi, on les valoriserait. Un élève peut jouer à la guitare, un autre réciter un poème… Ce sont de petites choses comme cela qui ont un grand effet sur les jeunes. Pourquoi choisir un “Class Captain” pour une année entière ? Faites une rotation. Chaque élève devrait avoir l’occasion d’être “Class Captain” pour une semaine. Au terme de l’éducation primaire, l’enfant pourrait avoir une attestation montrant qu’il a participé à telle activité.

Que reprochez-vous au présent programme d’études ?

Nous n’avons pas un programme d’études tel quel. C’est pourquoi certains jeunes issus de “star colleges” et ayant décroché un ‘A’ en biologie ne savent pas quoi répondre lorsque vous leur demandez ce qu’est la théorie de l’évolution. Cela, parce que le programme n’aborde pas la théorie de l’évolution. On est donc en train de faire un “syllabus” sans faire le “curriculum”. Il nous faut donc revoir le “curriculum” dès le primaire. Le “one size fits all” avec une série d’examens est injuste envers nos scolaires. Il faut changer notre système d’évaluation. Au lieu d’examens à 100%, il faut plutôt des “assignments”, des “locally-based small scale research projects”. Ces recherches peuvent être menées dans la localité de l’élève et peuvent compter pour 30% des points. Par exemple, si un élève habite Le Morne, il peut faire des recherches ayant trait à la mer, à la plage, au tourisme. Dans une région comme Bois-Chéri, le projet de recherche peut être axé sur la plantation du thé, sur les bananeraies ou le pèlerinage du Maha Shivaratree. Les élèves iraient à la rencontre des gens de la région, des touristes poseraient des questions et les parents se feraient un plaisir de les aider… Cela stimulerait leur curiosité. De plus, ces recherches n’auraient pas comme seule fin les besoins de notation avant de finir dans les tiroirs, mais on aurait pu organiser une “Annual Primary School Educational Exhibition” où on exposerait ces divers “assignments” sur les diverses régions.

Seriez-vous pour l’abolition des examens avec seulement des “assignments” pour évaluer le niveau des élèves mais sans donner de points ?

Non. Mais, les examens peuvent ne pas être “time-barred”. On peut faire des “open book exams”. Les examens que nous avons actuellement font appel au “low-level cognitive development”, incitant à apprendre par coeur. Après trois mois, on oublie. Par contre, quand l’élève travaille sur des projets, il est plus relax et motivé.

Quelles sont les priorités du MP au niveau de l’éducation ?

Il faut un dossier pour chaque enfant indiquant ses faiblesses académiques, ses problèmes de santé, etc, dès le primaire. Ce dossier doit le suivre à chaque étape de sa scolarité. Les faiblesses peuvent être traitées lors des “extension classes”. C’est pourquoi il faut étendre les heures de classe. Quant aux élèves plus capables académiquement, ils peuvent renforcer leurs aptitudes pendant ces classes et aider les autres. Les jeunes ont tendance à être égoïstes. Ce n’est pas le but de l’éducation. Mais le personnel enseignant doit être bien formé pour gérer des classes de “mixed abilities”. Autrement, on peut faire du “streaming” mais “by softening the edges”. Il n’y aura pas de classe A, B, C etc.

On avait parlé d’une réforme qui éliminerait la compétition, mais force est de constater qu’elle est plus féroce que jamais, avec notamment les examens nationaux en Grade 4, 5, 6, 9, SC et HSC…

C’est la conclusion d’une “one man or one ministry contribution”. Un enfant a échoué au PSAC. Après deux semaines, on lui demande de reprendre les examens de rattrapage. À notre époque, quand un élève échouait en Std III, il redoublait. Aujourd’hui, il y a un système de “bulldozing”. Un enfant a échoué en Grade I, on le “bulldozz” en Grade II. Il échoue en Grade II, on le “bulldozz” en Grade III et ainsi de suite jusqu’en Grade 7 où l’on s’aperçoit qu’il ne peut écrire une phrase. Et cet enfant, après deux ans, prendra part aux examens nationaux de Grade 9 ! Si le niveau de l’enfant est très faible, on aurait pu faire un “Acquisition and academic lifeskills”, soit une extension d’une année comme l’année consacrée à la « petite bourse » à l’époque pour que les moins brillants puissent rattraper.

Quelles sont malgré tout les qualités de notre système éducatif ?

Nous avons quand même des bâtiments bien faits, l’éducation est gratuite. Le taux d’alphabétisme est élevé. Il y a des institutions comme le MIE qui font des travaux louables. Mais les corrections qu’on apporte sont mal placées. J’étais en faveur du CPE, mais avec des mesures correctives comme l’extension des heures de classe, le dossier personnel de l’élève, les travaux de rattrapage et la fin du fléau des leçons. Le CPE a fait ses preuves car il avait fait l’objet d’un long débat. Initialement, on avait pour but d’éliminer les examens en sixième année, mais avec la pression des syndicats on a gardé cela. Pourquoi ? À cause des leçons. Les syndicalistes font du bon travail, mais parfois certains oublient que l’intérêt des enfants doit primer.

Vous parlez d’extension des heures de classe. Mais quelle différence avec les leçons particulières que vous qualifiez de fléau ?

Les leçons, c’est la classe qui continue, avec quarante enfants dans un garage… Pourquoi prendre des leçons particulières quand les lacunes peuvent être comblées en classe. C’est pourquoi on recommande l’extension des heures de classe. Tous les parents ne peuvent payer les leçons. Par ailleurs, il y a des enseignants qui ne donnent pas le meilleur d’eux-mêmes en classe et réservent leur énergie pour les leçons privées. On se plaint aujourd’hui du manque d’intérêt des jeunes pour la lecture. On pourrait introduire des classes de lecture et l’enseignant peut trouver des moyens pour encourager à la lecture.

Les enseignants vous diront que le programme est si surchargé qu’ils n’ont pas le temps à cela…

C’est une des raisons pour lesquelles il faut revoir le programme. On se plaint de la détérioration des performances au niveau des langues. Mais c’est dû au fait que beaucoup de jeunes ne lisent pas.

Votre opinion sur les établissements privés payants, qui attirent de plus en plus de parents ?

Cela montre un délaissement de l’éducation publique en dépit du fait qu’on a des profs qualifiés. On doit se demander pourquoi avec les facilités existantes, des parents préfèrent les écoles privées. À l’étranger, beaucoup préfèrent les établissements de l’État. Cette tendance des parents d’opter pour le privé payant est probablement due au fait que les enfants y sont plus relaxes. Il y a un mélange d’examens et d’“assignments” et des “project works”. Pourquoi ne peut-on pas faire de même dans les écoles du gouvernement ? Il y a aussi plus de discipline dans le privé.

Un mot sur la discipline dans les établissements non payants…

Il y a quelques ministres qui avaient estimé que pour qu’il y ait plus de discipline, les maîtres d’école ou les recteurs devaient avoir plus d’autonomie, que le gouvernement est un “policy maker” et ne doit pas s’ingérer dans le “day to day management” de l’établissement. Dans les années 60-70, quelles étaient les formes d’indiscipline ? Les élèves sortaient de la queue ou n’avaient pas de mouchoir. Les uniformes n’étaient pas assez longs pour les filles. Les enfants couraient dans les couloirs de l’école ou parlaient à haute voix. Aujourd’hui, c’est une tout autre chose : cigarettes, alcool, l’élève malmène l’enseignant. Pourquoi ? L’administration de l’établissement est cruciale. Il faut mettre l’accent sur les assemblées du matin. Mais quand vous avez des recteurs qui ne pensent qu’à arriver à 8h et à partir à 15h….

Comment traiter le problème des “school drop outs” ?

Il nous faut valoriser l’éducation préprofessionnelle et technique. En Suède et à Singapour, 70% des élèves optent pour ces cours. Ici, ceux-ci sont méprisés. Les parents veulent tous que leurs enfants aillent à l’université. C’est une mauvaise attitude. Les parents recherchent le statut social. Il ne faut pas attendre que le jeune arrive en SC, échoue pour ensuite le retirer du système. Dès le Grade 9, si l’enfant a échoué, il doit y avoir d’autres créneaux comme le MITD, entre autres. Ceux qui ont échoué à leur HSC peuvent suivre des “vocational courses” ou techniques. Ces cours auraient dû être rattachés à l’Université de Maurice pour être plus crédibles. Même au niveau des études universitaires, il y a beaucoup de jeunes qui ne sont pas émotionnellement prêts. Ils pensent que c’est une continuation des études secondaires.

Or, tel n’est pas le cas. Il faut les préparer dès le secondaire. Il faut revoir le cursus et l’approche au niveau du secondaire. Autre aspect important : le professorat. Un bon enseignant marque ses élèves à vie, mais un mauvais prof est toxique. Le professorat mérite d’être valorisé. Il y a beaucoup de frustrations à cause des transferts et promotions. Pourquoi les établissements situés dans les endroits dits défavorisés reçoivent des profs qui n’ont pas encore fait leurs preuves ? Il faudrait une approche “teach for Mauritius team”, où l’on encouragerait les profs chevronnés à travailler au minimum quatre à cinq ans dans ce genre d’établissements avec bien sûr des mesures incitatives. Cela aiderait à rehausser le niveau dans ces établissements. Il faut, en outre, des transferts réguliers car les profs d’expérience ont tendance à rester dans les “star schools”.