L’écrivain Ananda Devi nous a accordé cet entretien à l’occasion de sa venue à Maurice pour le Prix du Livre d’Or, à quelques semaines de la sortie de son récit autobiographique Les hommes qui me parlent. L’auteur nous explique ici en quoi cet ouvrage dépasse largement le récit autobiographique pour entrer dans une méditation sur le rôle de l’écriture et de la littérature dans la vie. Ce retour sur soi l’amène également à prendre ouvertement position sur ses choix et sur sa conception de la littérature, qui ne souffre par exemple d’aucune complaisance.
Vos personnages ont-ils cessé de vous inspirer ? Pourquoi vous êtes-vous appuyée sur un récit autobiographique pour écrire votre nouveau livre, à sortir en octobre dans la Collection Blanche de Gallimard ?
Il existe dans la vie des moments plus difficiles que d’autres et je me suis rendue compte que pendant cette période particulière, je disais des choses assez complexes. L’écriture de ce texte était une sorte de thérapie qui me permettait de continuer ma route. Je l’écrivais au jour le jour en m’appuyant sur ce que je ressentais. Il commence avec les événements qui se sont passés à ce moment-là, mais il aborde ensuite le rôle de la lecture et de l’écriture dans ma vie. J’ai relaté les auteurs que j’aime et que j’ai relus. C’est aussi un texte de reconnaissance envers la littérature et l’écriture et par rapport à tout ce qui m’a été donné grâce à cela. J’ai finalement décidé de le publier pour cette raison, alors que je ne l’avais pas commencé dans cette intention…
L’acte d’écrire est tellement tout le temps présent dans ma vie que ces moments difficiles passaient par l’écriture. Il peut se lire comme un instantané dans une vie humaine, une photographie d’un moment de ma vie qui peut peut-être parler à d’autres personnes. Cela m’a permis de prendre de la distance et de réaliser aussi qu’il y avait dans cette démarche un acte de création.
Cette résilience par l’écriture est une constante dans vos livres, même lorsque vous fictionnalisez des histoires qui n’ont rien à voir avec votre vie ?
Chaque personnage dans mes livres est dans une quête de soi qui aboutira à une sorte de survie, ou comme vous dites de résilience. Peut-être aussi que j’arrive à un âge où je ressens la nécessité de regarder en arrière. Je me suis toujours dissimulée derrière les personnages et la fiction, et puis il arrive ce moment où je cesse de le faire, pour y retourner de plus belle ensuite (rires).
Comment appréhendez-vous ce dévoilement d’un aspect de votre vie à quelques semaines de la sortie de votre livre en France ?
Je n’aimerais pas qu’on le perçoive uniquement à travers son caractère autobiographique, et que l’on mette l’accent uniquement dessus. Son titre n’évoque pas seulement les hommes qui me sont proches, et par ce mot, il faut entendre aussi les femmes auteurs qui y sont présentes. Je parle de Virginia Woolf, de Tony Morrison. Je parle beaucoup de la littérature, et de la mort aussi, puisque le désir de mort est présent dans tous mes romans. J’essaie de montrer l’alchimie entre le vécu, l’imaginaire et la littérature. Et donc je n’aimerais pas que l’on s’en tienne seulement au vécu en le faisant sortir de ce contexte, en restant dans l’anecdote ou le voyeurisme. Il s’agit de comprendre que l’écriture de ce texte est un acte entier.
Parmi les auteurs mauriciens, vous êtes celle qui déclenche le plus de passion et d’enthousiasme. Vos romans sont très étudiés dans les universités. Souffrez-vous de la pression de ceux qui s’intéressent à l’écrivain et aussi peut-être à la personne derrière l’écrivain ?
Les universitaires ont en effet beaucoup étudié mes romans, ce qui reste quand même très extérieur à moi. Nul n’a essayé de creuser dans ma vie personnelle et j’ai toujours gardé une partie de ma vie pas nécessairement secrète mais discrète. Ayant cette fois-ci moi-même ouvert une petite porte sur ma vie, j’angoisse un peu d’imaginer comment ce livre va être reçu. J’ai souvent dit que je me mettais en danger en écrivant, comme je l’ai fait avec Le sari vert. Dans plein de romans, je me suis poussée au bout et là je me remets en danger d’une autre façon, qui fait quand même partie du travail d’écrivain, et apporte une autre matière. Les peintres ne font pas leur autoportrait par narcissisme. Ils le font parce qu’ils sont leur première matière. Souvent leur regard sur eux-mêmes est très dur et le mien sur moi-même l’est en fait aussi beaucoup. Je ne me fais aucune concession.