Personnalité incontournable du kathak et du spectacle à Maurice, Anna Patten avance au rythme de ses convictions. Six ans après le décès de Sanedhip Bhimjee, son complice de toujours, l’amour qu’elle lui porte reste intact. Son objectif est de perpétuer et de propager aujourd’hui le “kathak mauricien”, un héritage développé pas à pas avec passion par le tandem. Du 5 au 26 février, la danseuse sera à l’IFM pour assurer une série d’initiation au kathak. L’occasion de revenir sur le parcours de la chorégraphe.

Une histoire éternelle nourrie par la passion commune de deux êtres pour la danse et la création. Déstabilisée par le départ de Sanedhip Bhimjee et se sentant “mise à l’écart” sur le plan artistique national, la chorégraphe continue à faire preuve de persévérance sans se bercer d’illusions. Encore aujourd’hui, tout ce qu’elle fait c’est “pour rendre hommage à Sanedhip Bhimjee et perpétuer sa mémoire et son travail.” Pendant des années, ils ont vécu ensemble leur passion pour la danse et ont touché les sommets du succès. Maîtrisant les plus illustres ballets du répertoire classique indien, le tandem a été au front sur les scènes locales et internationales. En 1996 le duo avait fondé Art Academy pour partager leur vision de la danse. Un kathak à la croisée des différents univers culturels de Maurice. Ils ont aussi organisé et chorégraphié des spectacles de haute facture. Parmi : Nayika (2003), Shakti Yug (2005), trois éditions de Katha’zz et le dernier en date Kshilij (2015).

“Sanedhip est toujours parmi nous”

Le nom de Sanedhip Bhimjee est ainsi indissociable de celui d’Anna Patten. Inséparable dans la vie, le tandem dansait avec une rare osmose sur la scène. Encore aujourd’hui, c’est difficile pour la danseuse de kathak de faire son deuil. Sanedhip Bhimjee semble omniprésent dans son appartement à Rose-Hill. Une déco tournée vers l’exotisme oriental, très recherché avec un souci du détail. Et au beau milieu des meubles anciens, des statuettes et autres antiquités, nous retrouvons aussi des photos du duo et des portraits de “ce beau garçon, cheveux châtains aux yeux verts”, comme le décrit Anna Patten. Six ans après sa mort, son absence pèse toujours aussi lourd, mais son “âme sœur” reste convaincue que “Sanedhip est toujours parmi nous et guide mes pas.” C’était difficile pour Anna Patten de remonter seule sur scène et continuer à diriger cette école qu’ils ont fondée ensemble, “Mais c’est lui qui me donne la force de continuer et de danser de nouveau seule sur scène. Avec le temps, j’ai beaucoup plus de courage et de force.” D’ailleurs, elle a pu se réajuster et s’adapter à un style de kathak “où nous retrouvons mon univers puriste mélangé à la création de Sanedhip Bhimjee.”

Kathak mauricien

En novembre dernier Anna Patten était engagée dans la troisième édition du Festival de danse International Sagam. Sur une musique de Shakti Shane Ramchurn, la danseuse de kathak avait offert “une création chorégraphique très recherchée, contemporaine et technique intituleé Nritya.” Un terme signifiant technique et expression. Par la suite, elle a été sollicitée par l’IFM pour offrir un apprentissage au kathak aux Mauriciens. La danseuse fait ressortir que : “Cette danse n’a pas de barrière. Je danse pour toutes les cultures et communautés. C’est un kathak mauricien.” Elle rajoute que son kathak est le fruit d’années de recherches artistiques où avec Sanedhip Bhimjee, ils ont exploré cette danse créant un concept unique et authentique propre à notre île.

Le kathak est une danse au charme fou. Originaire du nord de l’Inde, il raconte une histoire à travers des mouvements fluides et circulaires. Le mot découle du sanskrit, katthaka, qui signifie “celui ou celle qui raconte une histoire.” Anna Patten relate qu’à l’origine, le kathak était utilisé pour mimer les textes sacrés dans les temples. “Quand l’empire Moghols débarque en Inde au 16e siècle, cet art sacré intègre la cour des palais. Avec le temps, il évoluera pour devenir cette danse classique à part entière que nous connaissons aujourd’hui.” Fusion de trois arts – musique, danse et théâtre, c’est une danse “très distinguée, sensuelle, gracieuse e technique.” Anna Patten ajoute que c’est une danse qui nécessite une virtuosité rythmique particulière. “Après les quatre sessions d’initiation, les apprenants seront en mesure de prendre la mesure des histoires qui leur sont racontées sur scène lors des spectacles.” D’ajouter que le kathak comme toutes les formes de danse, est une thérapie artistique qui procure de multiples bénéfices au niveau physique et psychique.

Professionnel dans l’amateurisme

Malgré tout, la chorégraphe estime que cette danse n’est pas valorisée à sa juste valeur à Maurice. Au niveau national, les acteurs du secteur culturel ne s’intéressent même pas à son évolution. La danseuse note un important déséquilibre entre la création et la diffusion. “J’ai partagé mon kathak au delà des frontières de l’Océan Indien. Rodrigues, la Réunion en passant par Madagascar sans oublier d’autres pays comme l’Afrique du sud ou encore en Inde.” De même, le constat que la chorégraphe jette sur notre secteur artistique est sombre. Elle est catégorique : “Il n’y a plus d’art à Maurice car le pays encourage de plus en plus les amateurs. Nous sommes passés professionnels dans l’amateurisme.”

En 2016, Anna Patten recevait la décoration républicaine Commander of the Order of the Star and Key (CSK). “Un titre qui ne sert pourtant à rien étant donné que mon expertise n’est jamais sollicitée dans le secteur des arts et de la culture malgré mes 40 ans d’expérience.” Elle parle sans langue de bois en rajoutant que même si une nouvelle équipe a repris les rennes de ce ministère, “il semble pourtant que le même amateurisme anime cette équipe qui avance sans direction.” Déçue la chorégraphe bouillonne pourtant d’idées de création qu’elle garde dans un coin de sa tête. Elle préfère tourner les yeux de l’autre côté et se concentrer sur son école de danse, ses élèves et ses autres projets.  Après Rythm on Fire en 2015 au MGI, en cinq ans Anna Patten ne s’est pas engagé dans d’autres projets de spectacles de cette envergure. “C’est surtout par le manque de soutient financier, car organiser ce genre d’événements a un coût humain et financier faramineux.”

Pourtant, la danse et le souvenir de Sanedhip restent son moteur pour avancer dans la vie. “Tout ce que je fais, je le fais pour lui.” Le seul regret d’Anna Patten, c’est que “son travail de création et le vivre ensemble artistique sont en train d’être détruits.” Elle se console en se disant qu’elle continuera tant qu’elle en a encore la force.

5 au 26 février

Initiation  au kathak à l’IFM

Du 5 au 26 février ,de 17h à 19h, quatre sessions d’initiation au kathak seront proposées par Anna Patten. Une occasion d’apprendre les gestes et codes propres à cette danse sacrée du nord de l’Inde. Les dates sont les suivantes : mercredi 5 février, mercredi 12 février, mercredi 19 février et mercredi 26 février. Le tarif est à Rs 1000. Inscription au 465 4222/5222 ou par email sur inscription@ifmaurice.org