Anna Patten, la grande dame du khatak mauricien, est une des signataires de la pétition contre la manière dont le spectacle de la fête nationale, célébrée le 12 mars, a été organisé. Dans l’interview qui suit, elle explique les raisons qui l’ont poussée à signer cette pétition.
Anna Patten, pourquoi avez-vous signé la pétition des artistes pour le spectacle de la fête nationale ?
D’abord parce ce que je suis une artiste mauricienne et que les artistes locaux sont choqués par ce qui s’est passé pour le spectacle du 12-Mars et parce que je suis d’accord avec le contenu de la pétition. C’est le seul moyen de se faire entendre dans ce cas précis.
Qu’est-ce qui s’est passé précisément cette année ?
Autrefois ce spectacle était organisé dans la transparence et la méritocratie, et un nombre important d’artistes mauriciens y participaient. Il faut savoir que beaucoup d’artistes mauriciens comptent sur les fêtes nationales organisées par le gouvernement pour pouvoir se produire devant le public et avoir un peu de travail. Le programme qui a été présenté cette année m’a fait remonter à l’époque coloniale. Les Mauriciens ne se sont pas retrouvés dans ce spectacle qui nous a fait regretter les composite shows, souvent critiqués, mais qui avaient le mérite d’inclure toutes les facettes de la culture mauricienne. Cette année on a vu des clowns, des dodos montés sur des échasses, des ballons. On avait l’impression d’assister à un spectacle de rue dans une ville d’Europe. Qu’est-ce que tout cela a à faire avec Maurice et la culture mauricienne ? Je ne comprends pas pourquoi le ministère de la Culture doit engager des artistes étrangers pour monter un spectacle célébrant la fête nationale. En 46 ans d’indépendance, n’y a-t-il aucun artiste ou aucun groupe mauricien capable de faire ce travail ? Il y a donc encore un complexe d’infériorité dans la tête de ceux qui sont responsables de l’organisation de la fête nationale. Ils pensent que les Mauriciens ne savent pas créer, organiser des spectacles, qu’ils sont juste bons à faire de la figuration. Vous ne trouvez pas que c’est une drôle de façon de célébrer l’indépendance ? Est-ce que les gouvernements italien, indien ou français font appel à des Mauriciens pour monter un spectacle le jour de leur fête nationale ?
Comment a été désigné celui qui a monté le spectacle ?
C’est une des questions que se posent les artistes mauriciens. C’est une des choses qui nous choquent le plus dans cette affaire. Nous avons appris que cette année le ministère de la Culture n’a pas eu le temps de faire un appel d’offres pour le spectacle. Pas le temps ? On ne sait pas au ministère de la Culture responsable de la célébration de la fête nationale que le jour de l’indépendance c’est le 12 mars ?! Est-ce que les advisersdu ministre et ses fonctionnaires ne peuvent pas lui rappeler que la fête nationale mauricienne se célèbre le 12 mars ? Ou alors on a fait exprès de dépasser les délais pour l’appel d’offres afin de pouvoir donner le contrat à quelqu’un qui avait déjà été choisi ? La manière de faire du ministère autorise toutes les questions, tous les soupçons !
Donc le contrat n’a pas été attribué après un appel d’offres, comme le veut la procédure ?
On a donné le contrat pour la conception et l’organisation du spectacle à quelqu’un qui a vécu la majeure partie de sa vie en France. On ne sait même pas ce qu’il a fait là-bas. Coïncidence : il avait déjà obtenu le contrat pour la fête nationale l’année dernière. Les artistes engagés l’année dernière disent qu’ils ont été maltraités par le contracteur qui leur parle mal. Qui estime qu’il leur est supérieur parce qu’il a vécu à l’étranger ? On se croirait revenu au temps de la colonisation !
Mais pourquoi ces artistes n’ont-ils pas protesté auprès du ministre de la Culture, responsable du spectacle ?
Tout simplement parce que ces artistes ont, comme je vous le disais, besoin d’être engagés dans les spectacles montés par le ministère pour le gouvernement. Les artistes ont peur de s’exprimer, de critiquer, parce qu’ils ont peur des représailles. Ils sont obligés de subir, d’accepter pour ne pas être mis sur la liste noire du ministère et de ses contracteurs protégés. Ils sont condamnés au silence. C’est une autre forme d’esclavage.
Mais alors, quid des artistes qui ont signé la pétition ?
Ceux qui ont signé la pétition sont des artistes qui, à force de travail, ont réussi à se faire une réputation ici et à l’étranger. Nous avons créé des spectacles qui ont été joués et applaudis à l’étranger. Nous ne dépendons pas des contrats du ministère pour vivre, c’est ce qui me permet de parler haut et fort. Ce que ne peuvent faire les autres artistes. Quand on critique le ministre, ses adviserset ses fonctionnaires, il y a des représailles, on vous met sur une liste noire on ne vous contacte plus, on ne vous engage plus. Nous exerçons notre droit à la critique, nous disons ce qui ne va pas et espérons que le ministre saura écouter et dialoguer, commencer enfin à dialoguer avec les artistes, pas seulement avec une poignée de favorisés courtisans qui profitent des budgets de l’État. Nous n’attendons rien des autorités, mais je me bats pour les autres, les artistes écartés parce qu’ils ne font pas partie des protégés.
Vous artistes mauriciens confirmés, n’avez-vous pas été invités à participer au spectacle par le contracteur ?
Il n’y a que quelques artistes mauriciens qui peuvent vivre de leur art et se produire à l’étranger. Ceux-là n’ont pas été invités. On dirait qu’on préfère l’amateurisme au professionnalisme pour la fête nationale. Le contracteur choisi, sans appel d’offres, n’a pas demandé, même pas par politesse, aux artistes qui ont fait honneur à Maurice à l’étranger de participer au spectacle national. Ce contracteur préfère travailler avec une certaine catégorie d’artistes, sans doute à cause des cachets très bas. Mais surtout pour que son «travail» ne soit pas critiqué par des professionnels. Le contracteur a choisi des artistes locaux à gauche et à droite, les a payés avec deux cashs-trois sous. Le budget pour le spectacle était de Rs 8 millions dont, disent certains, quelques millions pour les étrangers recrutés par le contracteur, dont une Italienne avec des ballons, le clou du spectacle !
Vous disiez que la participation aux fêtes nationales organisées par le ministère est réservé à quelques artistes
On a le sentiment que le budget artistique du ministère est réservé à une toute petite poignée d’artistes depuis ces dernières années. Une chanteuse, un concepteur, un danseur et leurs proches sont ceux qui profitent au maximum de ce budget. Est-ce normal ? Est-ce que le budget national pour les artistes ne doit pas être partagé à l’ensemble des artistes de Maurice ?
N’est-ce pas le travail du ministère de la Culture de rassembler tous les artistes, de les répertorier et de choisir parmi les meilleurs pour les spectacles nationaux, surtout celui célébrant la fête nationale ?
En théorie oui, mais dans la pratique ce n’est pas le cas. On a le sentiment que le ministère de la Culture ne contrôlait pas le spectacle de l’indépendance de cette année. On a le sentiment qu’il s’est débarrassé du problème en donnant le contrat à quelqu’un qui aurait lui-même sous-contracté et pas forcément en terme de qualité. Le ministère aurait dû au contraire veiller au concept, au contenu, aux détails du spectacle qui est sa principale activité de l’année. J’ai le sentiment que ses advisersne conseillent pas le ministre ou que, quand ils le font, c’est pour se recommander comme artistes pour les spectacles nationaux. Le ministre doit s’occuper de la culture mauricienne à travers les artistes locaux. Le ministre doit se mettre à l’écoute des artistes mauriciens au lieu d’aller parader sur les plateaux de tournage de films étrangers.
Avez-vous tenté de rencontrer le ministre de la Culture ?
Nous avons demande à rencontrer le ministre Choonee pour qu’il réponde aux questions que les artistes mauriciens se posent par rapport au spectacle de la fête nationale. Sa secrétaire a répondu qu’il était trop occupé pour nous donner un rendez-vous. Le ministre doit s’occuper de la culture mauricienne à travers les artistes locaux. Il est temps que le ministre demande des conseils aux artistes au lieu de se laisser mal conseiller part des advisersqui ont eux-mêmes sérieusement besoin de conseils, ces advisersque l’on voit sur scène dans tous les spectacles officiels à la place des autres artistes. Espérons que le ministre va finir par trouver le temps pour nous donner un rendez-vous pour nous permettre de lui expliquer la situation, pour lui demander de faire ce qui devrait être un des premiers objectifs : reconnaître la valeur des artistes mauriciens et leur donner les moyens de se produire devant le public mauricien.
Et si le ministre de la Culture continue à ignorer les signataires de la pétition ?
Nous aurons, en tout cas, essayé de faire entendre la voix des artistes mauriciens auprès des responsables du pays. Un artiste qui ne s’exprime pas sur la scène est un artiste que l’on condamne à la mort, plus ou moins lente. Si le ministère de la Culture continue sur cette lancée, il va finir par étouffer les artistes mauriciens. Et en plus habituer les Mauriciens à la médiocrité artistique.