Personne d’autre qu’Anna Patten ne saurait mieux parler de Sanedhip Bhimjee. Elle évoque avec émotion leur passion commune et ce parfum d’éternité cosmique qu’irradie toujours le danseur, malgré une absence physique, mais pas spirituelle…
“Nous nous comprenions avec les yeux. Nous mettions beaucoup d’émotions dans nos chorégraphies. Je continue à les ressentir et elles ne doivent jamais disparaître. J’écoute des enregistrements de ses poèmes. Entendre sa voix me donne des frissons. Des larmes aux yeux. J’essaie de poursuivre sans lui… mais ce n’est pas facile. La maison est vraiment triste sans lui. L’organisation du spectacle m’occupe l’esprit, mais après… je ne sais pas ce qui se passera.
Je me sens seule depuis que Sanedhip est parti. C’est comme si j’avais perdu la moitié de mon être. Cela fait trois mois que Sanedhip n’est plus là. Depuis que je monte ce spectacle, je sens sa présence à mes côtés. Cela me donne beaucoup de courage. Je ressens sa force en moi, même si son absence physique laisse un grand vide. Tout ce que j’ai fait depuis ces trois mois, et tout ce que je ferai dans le futur, je le ferai pour Sanedhip.
Nous avions une relation cosmique. C’est de l’ordre du spirituel, de l’universel. C’est assez inexplicable. C’est quelque chose que je ressens. Sanedhip n’est pas vraiment parti. Il est toujours parmi nous. Il m’arrive de frissonner lorsque je m’assois dans ce canapé. Sanedhip n’était pas quelqu’un d’ordinaire. Il avait beaucoup de vibrations. Quelque chose qui lui donnait un charisme.
Sanedhip avait dix-huit ans lorsque je l’ai rencontré. Il était venu me voir au collège Patten où j’habitais. Il a rencontré mon frère et lui a dit : “Je veux parler à Madame Patten. J’aurais aimé apprendre à danser avec elle.” Je n’étais pas là, et ce garçon m’a attendu environ six heures ! Il voulait absolument danser. Danser avec moi. Il avait vu une vidéo d’un de mes spectacles en Afrique du Sud. Il a écarquillé les yeux lorsque je suis rentrée. Dans sa tête, il croyait que “Madame Anna Patten” s’habillait à la ville comme à la scène. Il était assez choqué. Il est resté planté un bon moment.
Sanedhip a pleuré lorsque je lui ai dit que ce qu’il faisait n’était pas de la danse. Il a décidé d’apprendre à danser avec moi. Je venais de rentrer à Maurice après mes études au Bharatiya Kala Kendra à Delhi. Je n’ai pas coupé les ponts avec cet institut de danse. Je continue à rencontrer ses gurus, dont Birju Maharaj (chorégraphe du film Devdas et prof de danse de Madhuri Dixit).
Avant mes études, je ne savais pas ce qu’était le kathak ou le bharata natyam. Pour moi, la danse, c’était la danse. Mon papa (Da Patten) a voulu que j’en fasse mon métier parce que j’avais du talent. J’étais influencée par Hema Malini et je voulais exercer le même style : le bharata natyam.
Je suis partie à Delhi, accompagnée de mon papa, avec dans l’idée d’étudier ce style. Lorsque j’ai découvert le kathak, je me suis dit : voilà ce que je veux faire ! Et j’ai insisté. J’ai commencé à étudier la danse à un niveau professionnel. Je devais avoir 16 ou 17 ans. Je me devais de commencer à ce moment-là. Ce serait quasiment impossible plus tard.
Et Sanedhip qui voulait danser avec moi… Je me suis dit : qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? Comment ose-t-il me demander une chose pareille ? Je ne le connais même pas. Il avait beaucoup de cran. Il me disait, avant son départ : “To bizin gagn inpe toupe !” Je ne suis pas timide mais je préfère ne pas m’aventurer. Lui le faisait.
C’était certes mon partenaire sur scène, mais Sanedhip est toujours resté mon élève au cours des vingt-cinq années écoulées. Il apprenait tout le temps des choses. Je suis une puriste du kathak; lui avait une approche universelle. Le classique et l’ouverture donnent un style qui nous est propre. Lorsque nous dansons, nous sommes en communion. Nous nous sentons bien. Nous sommes heureux. Nous ne le faisons pas pour faire plaisir aux autres. Nous le faisons pour nous-mêmes. Parce que nous aimons.
Nous vivons notre passion en permanence. C’est plus fort qu’une passion. C’est nous. Notre vie. Notre corps. La danse nous appartient. Notre style nous appartient. Nous dansons notre vie : Sanedhip et Anna; Anna et Sanedhip. On ne peut pas nous départir. Je ferai ce que nous devions accomplir ensemble. Je ne veux pas sortir du sillon que nous avons creusé : le kathak d’Anna et Sanedhip, je veux le préserver.
Sanedhip est avec moi. Je ne peux pas faire comme si je ne sentais pas sa présence. Notre kathak est universel et unique. La vie a une fin; la danse est infinie, car dans ma danse, je sens Sanedhip. Il n’est pas dans ma vie au quotidien, mais je le sens lorsque je danse. Il est toujours présent. Son aura est un extraordinaire parfum qui m’inspire et me donne du courage. Les gens diront : Anna est folle ! Mais je ne suis pas folle. Sanedhip a laissé énormément de vibrations avant de partir. Je suis sûre que, vous qui êtes assis là à m’écouter, lorsque vous regardez cette photo de Sanedhip, vous aussi avez des frissons… C’est le cas de tous ceux qui viennent chez nous. Il dégage toujours un fort charisme.
Lorsque je l’ai rencontré, Sanedhip était mannequin. Il voulait être guidé pour devenir un artiste, et suivait tous mes spectacles. Toujours assis au premier rang pour me regarder danser. Mes expressions faciales et mes mouvements l’ont invité à plonger dans les profondeurs du kathak.
Le soir venu, Sanedhip me posait souvent des questions sur la théorie et les techniques pour créer des symbioses et être libre, entre puissance et grâce sur scène. Notre dernier spectacle avait pour titre Kshitig, horizon en français. Qui dit horizon dit infini…”