Annick Joffre, écrivain français, est à Maurice actuellement pour le lancement en primeur de son dernier livre intitulé Rosalie, dont l’histoire se déroule à Maurice. « Je suis une raconteuse d’histoire, une conteuse », nous affirme-t-elle en récusant le titre d’écrivain professionnel. Pour elle, ce livre est le résultat d’un coup de coeur pour l’île Maurice qu’elle visite pour la dix-neuvième fois depuis 1996 pour séjourner dans le même établissement hôtelier et dans la même chambre en compagnie de son époux. « Je viens ici pour le coeur des gens », nous dit-elle avant de nous parler de son livre et de ses projets d’avenir.
Depuis combien de temps connaissez-vous Maurice ?
J’ai découvert Maurice pour la première fois en 1996 et je me souviens que lorsqu’il a fallu que je regagne la France j’ai beaucoup pleuré. Mon mari m’a dit ce sont les bébés qui pleurent. Une dame mauricienne qui était là m’a dit : « Madame, si vous pleurez c’est que Maurice a touché votre âme. » C’est vrai, j’avais l’impression d’avoir toujours vécu là.
Comment avez-vous connu l’île ?
Je suis venue en touriste pour la première fois en 1996. Par la suite, je suis venue deux fois de suite. Je suis à ma dix-huitième ou dix-neuvième visite, je viens ici tous les ans. On vient toujours pour quinze jours à Noël et au Nouvel an.
La saison cyclonique ne vous décourage pas ?
Que le temps soit beau ou mauvais, qu’il y ait des cyclones ou pas cela ne me fait rien. Je viens pendant la période de Noël parce que mon mari qui travaille à M6 où il est directeur des sports a normalement ses vacances à ce moment-là. Pendant cette période, il n’y a pas de rencontres de football en France et on en profite pour prendre nos vacances. On vient toujours au même établissement hôtelier et on occupe toujours la même chambre. Lorsqu’on arrive c’est comme si on était chez nous.
Vous prenez la même chambre par superstition ?
Non, simplement parce qu’on considère qu’on est chez nous. On connaît bien le personnel de l’hôtel. On arrive et on est accueilli comme un membre de la famille. L’accueil n’est pas un vain mot à Maurice et on vient ici pour la gentillesse des Mauriciens, pour leur accueil. Je viens ici pour le coeur des gens. On prend une voiture de location et depuis dix-neuf ans on se balade partout dans l’île et moi je regarde…. Je regarde. C’est comme cela que m’est venue l’idée d’écrire un livre.
Êtes-vous un écrivain professionnel ?
Pas du tout, je suis une raconteuse d’histoire, une conteuse. Je ne me définis pas comme un écrivain bien que j’aie toujours eu envie d’écrire depuis toute petite. J’ai travaillé pendant trente-cinq ans à la télévision en France. Je n’avais pas le temps d’écrire. C’était un milieu professionnel. Ce n’était pas possible. Lorsque je suis arrivée à l’âge de la retraite, je me suis dit cette fois je vais faire ce que j’ai envie, je vais écrire. Je me compare plutôt à ces conteurs qui faisaient passer le temps dans les veillées à l’époque. Si j’avais été dans l’ancien temps, j’aurais été chez les gens afin de raconter des histoires.
Vous connaissez donc beaucoup d’histoires françaises ?
Tout à fait. Ces histoires ont fait l’objet de mon deuxième livre. Jusqu’ici, j’ai écrit un livre de poésie. Mon deuxième livre est consacré à une histoire qui se déroule au Sultanat d’Oman. Je suis allée à deux reprises en vacances là-bas et j’ai eu la chance de voir les tortues sortir de la mer pour venir pondre sur le sable. J’en pleurais tellement que c’est émouvant. C’est extraordinaire. C’est magique. J’ai eu l’impression de vivre le début du monde. J’ai écrit une histoire très rocambolesque, très romancée. Le livre est sorti en France en décembre dernier. Comme j’avais déjà écrit Rosalie, on m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas faire sortir deux livres en même temps. Moi j’en avais plein la tête et je me suis dit que ce livre, il fallait que j’en fasse la promotion à Maurice, dans le pays que j’aime. Je voulais que ce pays ait la primeur du livre. La promotion du livre se fera début février en France.
Pourquoi Rosalie ?
C’est une idée qui m’est venue comme si j’étais habitée par elle. Lorsque j’écrivais chez moi à Paris, le texte coulait à flot. Parfois j’écrivais en continu dès 9 h et cela jusqu’à 4 h de l’après-midi sans m’en rendre compte. Je m’arrêtais brièvement pour manger quelque chose puis je reprenais jusqu’à 10 h le soir. Je pense que j’étais habitée par l’histoire qui me vient continuellement.
Est-ce que vous avez puisé votre inspiration des faits qui vous ont marquée en France ou est-ce une idée qui vous est venue à Maurice même ?
En fait l’inspiration m’est venue à Maurice. L’idée m’est venue d’une petite masseuse qui travaille à l’hôtel où je réside et qui s’appelle Verlaine. Cette jeune femme noire est extrêmement douce et très gentille. Je ne sais pas pourquoi, elle m’a inspirée pour la création de Rosalie. Cela m’est venu comme cela. Ce qui m’a beaucoup inspirée, c’est aussi le paysage et la vie du sud-ouest de l’île. J’adore Case-Noyale, Petite-Rivière-Noire, Baie-du-Cap, Savannah, la montée vers Chamarel et puis en descendre. Ce sont des endroits qui m’ont donné l’envie d’écrire. J’ai écrit un poème pour Case-Noyale. J’ai aussi écrit un poème sur Maurice. Lorsque j’ai vu certains endroits de l’île, lorsque j’ai vu des cases, je me suis dit « il doit se passer quelque chose là ».
Saviez-vous que cette région a aussi été le sanctuaire des esclaves marrons à l’époque de l’esclavage ?
Oui j’ai lu des livres à ce sujet. Je ne connaissais rien. Je ne suis pas allée me promener dedans. J’avais envie d’aller m’asseoir chez les gens et parler. Je ne l’ai pas fait de peur qu’ils ne prennent mal la démarche d’une touriste en vacances dans l’île, etc.
Est-ce que votre histoire est une pure fiction ?
Tout à fait, une pure fiction. L’histoire commence avec l’arrivée d’un curé blanc dans la région. Il a été muté d’Afrique du Sud à Maurice parce qu’il avait un grand défaut, il était pédophile et aimait les petites filles noires. Il est possible que ce soient des histoires racontées couramment en France qui m’ont inspirée. On en parle tellement ces derniers temps en France, cela a dû me travailler. Il arrive à Maurice et, à son arrivée ici, il jure qu’il ne ferait jamais ça. Pour se punir il va marcher dans les lagons sur les oursins. Mais il a le démon en lui et il va violer une jeune fille qui s’appelle Laurette. La petite va être enceinte. Il la marie avec un jeune homme et l’enfant va naître. Il espère que c’est le garçon qui a mis la fille enceinte. Cependant, il va se rendre compte que c’est sa fille. Il va l’aimer et jure qu’il ne lui fera jamais du mal. Et puis la môme a quatorze ans et lui, il est toujours hanté par le démon en lui, cela recommence et il va violer la jeune fille, sa propre enfant. Alors que la jeune fille est enceinte, vont arriver dans la maison du prêtre des poupées vaudou car à Case-Noyale, il y a une voyante… Je ne vous raconte pas tout.
Par rapport à ce que vous racontez, il y a beaucoup de violence dans le livre ?
C’est vrai, il y a un peu de violence.
Pourquoi cela ?
Je ne sais pas. En écrivant, je tiens en compte qu’il faut qu’il y ait un intérêt pour le lecteur. Ce n’est pas un livre destiné aux jeunes filles de 15 ou 16 ans comme la série Harlequin, si on veut toucher des lecteurs un peu au-dessus de cet âge il faut une histoire qui a du punch, qui provoque la curiosité des lecteurs.
Ceux qui ont lu votre livre disent que vous projetez une image plus ou moins fidèle de la société mauricienne d’une époque ?
J’ai observé les gens, je suis allée chez une famille mauricienne que j’ai connue à l’hôtel… J’ai lu Le Bal du Dodo de Geneviève Dormann et j’ai vu qu’elle dépeint bien la société mauricienne. Cela m’a peut-être influencée. J’ai lu également d’autres auteurs mauriciens dont Marie Thérèse Humbert. Mon histoire est cependant personnelle et c’est l’observation des gens qui m’a permis d’imaginer cela.
Vous démarrez dans la littérature donc ?
Oui, j’ai écrit les livres dont je vous ai parlé dont Rosalie. Un autre va sortir à la Réunion à la fin de janvier. Il est intitulé Benoît, Français, esclave. C’est l’histoire vraie d’un petit Réunionnais qui va être l’esclave de gens terribles en France. C’est un homme de 38 ans que j’ai rencontré à Nantes, artisan peintre. Je l’ai rencontré par hasard et il m’a dit qu’il voulait que quelqu’un raconte son histoire. Il m’a dit qu’il a été esclave, qu’il a été envoyé en France où il a fait des travaux extrêmement durs et a été battu etc. J’ai donc inventé l’histoire d’une mère qui avait huit gosses etc. et en a donné trois. C’est un livre plein d’optimisme qui raconte une violence réelle et qui donne de l’espoir aux gens qui ont été dans la même situation que lui. Ce livre autobiographique va sortir en juin et on va en faire une grosse promotion en France en présence des Réunionnais de la Loire Atlantique parce que ce garçon est le responsable d’une association réunionnaise à Nantes.
Rosalie” ainsi que “Benoît, Français, esclave” sont inspirés da la vie dans les îles, dans les colonies européennes de l’époque. Pourquoi n’écrivez-vous pas sur la France et la vie en France ?
Cela viendra. Tous les ans je vais en vacances aux États-Unis et peut-être que dans le prochain j’enverrai mon héroïne mauricienne à San Diego que je connais bien. C’est dans mon coeur. Et puis j’aime bien les îles et l’exotisme. Cela me fait un peu oublier Paris etc. Lorsque le roman part, on ne sait où est-ce qu’il va atterrir. D’ailleurs Rosalie part en France et va y mourir.
En combien de temps avez-vous écrit “Rosalie” ?
En trois mois. En général c’est le temps qu’il me faut. En suite il faut réécrire, recorriger et refaire la maquette etc. ce qui est très long et qui peut prendre encore trois mois.
Vous dites que vous avez travaillé dans le cinéma ?
J’ai travaillé pendant trente-cinq ans dans l’industrie technique du cinéma, c’est-à-dire dans la fabrication des films. On faisait le montage, le son etc. On préparait le film pour passer à l’antenne.
Je vais vous dire quelque chose, le fait d’avoir passé ces trente-cinq ans à la télévision, cela m’a permis de situer les personnages. Je pense que le fait d’avoir travaillé pendant aussi longtemps dans le cinéma me permet aujourd’hui de positionner les personnages dans le cours de l’histoire.
Pensez-vous utiliser vos livres pour des scénarios de films éventuels ?
Pour le livre sur le Sultanat d’Oman et les tortues, oui. Je n’y ai pas encore pensé pour Rosalie. Je compte l’envoyer à Abu Dhabi. Pour ce film il ne faudrait pas de trop grands moyens techniques alors qu’il en faudra pour Rosalie.
Vous comptez clairement poursuivre votre carrière dans l’écriture ?
Tout à fait. Je pense déjà à la suite de l’histoire de Rosalie (Elle commence tout de suite à entrer dans les détails de ce nouvel épisode).