Aujourd’hui, à la rue Belvedère-Virgil Naz-Dr Edwards à Curepipe, ce n’est pas un dimanche comme les autres. Des invités sont venus de loin pour rendre visite à la famille Magon. Pas uniquement de Mahéboug, St-Pierre ou Beau- Bassin, mais aussi d’Australie, de France et d’Angleterre. Quitte à prendre l’avion, il fallait impérativement être là, car l’événement est d’envergure. Les Magon fêtent les 110 ans d’Alice. Surnommée «Matante Mère», la doyenne de Maurice, en dépit de sa légère surdité, est encore toute fringante.
Vivre jusqu’à 100 ans relève de l’exploit. Mais c’est une prouesse encore plus grande d’aller au-delà de ce cap. Alice Magon y est parvenue. Elle a fêté ses 110 ans hier. Pourtant, aucun de ses proches ne pensait qu’elle célébrerait un si grand anniversaire, en dépit du fait qu’Alice Magon jouit d’une très bonne santé. A 110 ans, bien que toute menue, Matante Mère est une personne éveillée. De toute sa vie, elle n’a été hospitalisée qu’une fois. Cela remonterait d’ailleurs à ses 50 ans. « A part ça, elle est toujours gaillarde », explique sa fi lle Rosemay Permal pour qui la longévité de sa mère est une bénédiction de Dieu.
« Nou trouv li arrive 80 ans, 90, 100 aller mem. C’est enn grand la joie », dit sa fi lle qui ajoute que tous les frères et soeurs d’Alice Magon sont décédés depuis longtemps. Pourtant, la vie n’a pas toujours été tendre envers elle. Benjamine d’une fratrie de 10 enfants, elle est née à Mahébourg en 1906, au sein d’une famille pauvre. C’est à l’école qu’on lui donne le sobriquet de « Matante Mère», car elle ressemblait à une des bonnes soeurs de l’établissement scolaire. A 17 ans, elle immigre chez des proches à Curepipe. A 20 ans, mère célibataire de deux enfants – Marc et Rosemay -, elle gagne sa vie en tant que bonne chez de grandes familles qui l’hébergent. C’est, sans doute, toutes ces tribulations qui ont forgé son caractère de battante. « Elle nous a aidés à grandir comme le feraient un papa et une maman en même temps», dit Rosemay, pour qui veiller sur sa mère est un plaisir. « Elle n’est pas difficile et surtout pas méchante. Elle mange de tout. Elle se réveille le matin, elle prend un café, je l’aide à faire sa toilette, et vers 8h, elle prend du oatmeal et une tasse de thé », dit-elle.
Si en ce moment, Alice a perdu un peu l’appétit le midi et préfère grignoter quelques biscuits et déguster une bonne tasse de thé, c’est en soirée qu’elle prend ses forces. Elle apprécie tous les petits plats que lui prépare sa fille allant d’une bonne soupe, à un plat de macaroni, en passant par des nouilles. Son plat préféré ce sont les ailes de poulet, de la dinde ou du canard. « Elle adore les ailes. Et pour sa fête elle en a commandé », dit Rosemay. Et, de temps en temps, elle prend un petit whisky. « Kan fer enn bon ti plat, li conn demann so ti du vin aussi », ajoute-t-elle.
« C’est enn loterie qui Bon Dié inn don moi »
Lorsque nous la rencontrons, jeudi dernier, à son domicile dà Curepipe, c’est avec intérêt qu’elle nous regarde. Lorsqu’on se présente, elle sourit à pleines dents. Elle est heureuse de paraître dans le journal. Si elle est habituée à être toute la journée dans ce qu’on appelle des « robes t-shirts », où elle se sent plus à l’aise, Alice Magon a bien voulu se parer d’une belle jupe marron à plis et d’un beau manteau fuchsia pour nous recevoir. Sauf sa surdité, Alice Magon, très coquette, a conservé toutes ses facultés. Et c’est avec beaucoup de joie qu’elle demande à Rosemay de « servi mamzel la enn gazeuse ». Ce n’est qu’une fois qu’on aura porté notre verre aux lèvres, ne manquant pas de lui souhaiter : « Bon anniversaire ! » qu’elle sourit. « Merci », nous dit-elle du bout des lèvres, sans doute fatiguée dans sa chaise roulante qu’elle utilise pour ses déplacements dans la maison.
« C’est enn loterie qui Bon Dié inn don moi. Mo pas gagn tracas avec li. Enna dimoun moins âgé ki insignifi an », dit Rosemay Permal. Ses proches lui rendent souvent visite. « Outre mon frère Marc et sa famille, elle aime discuter avec ses nièces dont elle est restée très proche jusqu’aujourd’hui », raconte sa fille. Et c’est justement entourée de ses proches qu’Alice Magon soufflera cet après-midi ses 110 bougies. Une fête qu’elle a souhaitée et qu’elle a elle-même organisée, à quelques détails près. Au départ, elle pensait à un déjeuner, puis à un dîner et fi nalement, afin de pouvoir réunir tous ses proches autour d’elle, elle a opté pour un cocktail, où il ne manquera pas d’ailes de poulet et de dinde, évidemment.
Alice Magon aime la plage. Elle adore les pique-niques familiaux. La dernière fois qu’elle s’est rendue à la plage, c’était à Poste-de-Flacq où elle a été émerveillée devant le spectacle de régates qui s’y tenait. Et ce jour-là, les journalistes de la MBC ayant reconnu Matante Mère, elle est passée aux infos du soir, mais, depuis, elle ne sort pratiquement pas, dit-elle. En bonne citoyenne de son pays, elle raconte qu’elle avait insisté pour aller voter aux dernières élections générales.
Pour elle, le secret de sa longévité tient de sa foi en Dieu, d’une alimentation saine et de l’encadrement de sa famille. « Dimoun longtemps, pa ti manz nimport koi. Zot ti manz bocou legumes et surtou mem si zot ti ena bocou problem, zot pa ti stresse. Le plus important, elle n’a jamais baissé les bras devant l’adversité », dit sa fille.
Si elle jouit certes d’une bonne santé, avec des visites médicales chaque mois, elle est devenue fragile et se fatigue rapidement. Aujourd’hui ses jours s’écoulent dans la monotonie. Tantôt elle est allongée dans son fauteuil dans la cuisine, aux côtés de sa fille ou dans le salon, tantôt elle se repose dans son lit. Mais elle écoute toutes les conversations autour d’elle et de temps en temps, elle donne son mot et demande les nouvelles des proches et amis. Ce qu’elle préfère, ce sont les histoires d’antan qu’elle raconte inlassablement à ses nièces lorsqu’elles viennent la visiter. Matante Mère fait la fierté de toute la famille qui vient d’apprendre que c’est elle la doyenne de Maurice. C’est ainsi, entourée de ses deux enfants, de ses cinq petits-enfants, de ses neuf arrière-petits-enfants et de ses cinq arrière-arrière-petits-enfants qu’elle veut continuer à vivre.