Erenne comme RN, Jean Erenne, Joseph René Noyau à l’état civil, ou encore un Jean-Claude Bouais. Cette plume fulgurante de la presse mauricienne des années d’après-guerre, ce poète du Sega de liberté, de L’Ange aux pieds d’airain et du Labyrinthe illuminé aurait eu 100 ans aujourd’hui. Son fils Gérard a dit quelques mots à son propos hier lors d’une soirée littéraire consacrée à Pierre Renaud au CCEF, pendant que le poète Michel Ducasse a lu quelques uns de ses vers à l’IFM à la soirée poésie organisée par Point Barre. En attendant de le lire vrai, quelques extraits de presse pour approcher à taton la pensée politique de cet homme.
Les quatre tomes en préparation consacrés à l’oeuvre de Jean Erenne et aux témoignages de ceux qui l’ont connu sont actuellement en cours de relecture. Ce travail de titan qui a été initié l’an dernier par le fils du poète, Gérard Noyau, établi en Angleterre, bénéficie du soutien de la cellule Culture et avenir et devrait sortir des presses du gouvernement avant la fin de l’année. Ces écrits, que l’on devrait attendre comme d’indispensables nourritures intellectuelles, rendront enfin accessibles quelques grands morceaux de la poésie mauricienne ainsi que les écrits de presse de René Noyau, qui en plus d’oeuvrer aux docks de Port-Louis pendant de nombreuses années, a aussi compté parmi les grandes signatures des journaux avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale.
Poète, essayiste, journaliste et critique d’art, René Noyau a aussi été un polémiste redoutable et un homme de conviction qui n’hésitait pas à utiliser le poids des mots et des arguments pour croiser le fer avec d’autres chroniqueurs et billettistes dont il contestait la pensée. Il le faisait par la force de ses arguments avec parfois un sens pour ainsi dire chevaleresque de la fonction de journaliste. Si ses arguments pouvait réduire à néant ceux de ses adversaires, il méprisait l’insulte, l’invective ou les attaques personnelles, préférant la force des idées et des convictions. Défendant l’Indépendance de Maurice, il est aussi resté un farouche défenseur de sa propre indépendance d’esprit, se positionnant en quelque sorte comme un intellectuel critique en quête de vérité.
Dans l’allocution qu’il avait donnée au Deuxième congrès panafricain des Journalistes à Acra en 1963, il présentait le journaliste comme un « être d’exception ». Soulignant les clivages existant entre les instances internationales de représentation de la profession sur le continent africain, regrettant l’absence d’un code international non encore proposé par l’Onu, il a rappelé à cette occasion les extraordinaires disparités dans la condition de journaliste qui existaient alors (et qui existent d’ailleurs encore aujourd’hui) d’un pays à un autre, d’un type de media à un autre, etc.
Il en appelait à l’unification des syndicats de presse et au dialogue au-delà et au-dessus des partisaneries. « Je crois qu’il défendait l’idée, explique Gérard Noyau, d’être journaliste en premier lieu, quelle que soit sa propre tendance politique. Il rejetait tout ce qui pouvait diviser la profession, estimant que les partisaneries empêchent l’exercice du métier et l’approche de la vérité. » Cette intervention, rappelant les valeurs de fraternité journalistique, s’intitulait : Pour faciliter le dialogue.
René Noyau a aussi été un fervent défenseur de la paix et du pacifisme, en témoigne deux de ses textes publiés dans Advance en juillet 1962, à l’occasion du Congrès mondial pour le désarmement et la paix, qui allait se tenir à Moscou. Il a alors subi la vindicte d’un contradicteur de La vie mauricienne qui doutait de l’intérêt de ce congrès en raison du lieu de ce grand rendez-vous international. Ce contradicteur honnête lui a fait par la suite amende honorable déclarant : « Je me suis trompé. Malgré les efforts des communistes et des communisants, les participants honnêtes n’ont pas été dupes et ont fini par imposer une résolution qui dénonce équitablement toutes les atteintes à la paix. J’ai été bien étonné. »
Même s’il était situé dans le contexte de ce congrès, son texte intitulé Le sens du désarmement développe des arguments qu’on pourrait mettre à profit dans le monde d’aujourd’hui encore terriblement armé et guerrier. Après sa polémique avec La Vie mauricienne, il conclut un autre texte sur le même sujet en boutade : « Mais je sais ce que je ne ferai jamais : douter d’un pacifiste, même d’un pacifiste des îles, parce que je craindrais toujours de réveiller en lui les instincts bellicistes qui lui ont été inculqués, dès l’enfance, à travers les Manuels d’Histoires. »
Rêvant peut-être d’Indépendance à la manière d’un Guy Rozemont ou d’un Emmanuel Anquetil, il pensait rallier les gens autour d’un idéal mauricien et rejetait toute manifestation de racisme ou de communalisme, même s’il a pu parfois sembler parler au nom des créoles. Il a notamment approuvé les positions de Raoul Rivet au sujet du préjugé de la couleur. Lorsqu’on lui a demandé s’il était communiste à son retour d’un voyage de six semaines en Chine, il a répondu qu’il y était allé en journaliste. Gérard Noyau évoque aussi par exemple l’ardeur avec laquelle il avait défendu la pensée de Jean-Jacques Rousseau à l’occasion de son 250e anniversaire, voyant dans sa pensée de solides arguments contre le colonialisme et pour l’Indépendance des pays qui y étaient soumis.