À un peu plus de 1,000 km de Plaisance, la capitale malgache continue d’exercer un étrange pouvoir d’attraction. Pourtant, Tana n’a rien d’une carte postale. Des relents de misère et de stress qui s’en exhalent, la ville reste néanmoins à visiter, à ressentir. Et finalement… à aimer !
Trop “crue”, trop encombrée, trop rouge… Si le “trop” tue parfois, à Madagascar, il appelle plutôt à une étrange résonance faite d’une vérité qui dérange : celle du “manque” de ce qui nous apparaît – souvent à tort – comme essentiel. D’une vie heureuse parfois, rude souvent. D’un autre temps, d’une époque révolue que les aînés ont oublié… d’oublier. Tant l’île paraît lointaine, anachronique, à des encablures de notre monde de béton et de dholl puris.
Madagascar n’est pas Antananarivo, mais Antananarivo est Madagascar. Une nuance que l’on perçoit dès l’aire de l’aéroport franchie, tant la ville concentre, dès ses premiers instants, attraits et désespoirs de la Grande Île. Comme ces craquements du sol qui rappelle que l’Afrique profonde n’est finalement pas si loin. Comme cette terre qui vibre, qui tremble, au rythme des chants d’enfants. Comme le son du clapotis de l’eau que font les lavandières, engageant à qui veut l’entendre le plus beau des torrents.
Les paysages filent jusqu’au centre-ville, appelant à l’extase ceux qui peuvent – et qui veulent – y humer le parfum de l’authenticité. Des vagues quasi ondulatoires entre collines et plaines verdoyantes, entre les zébus peu décidés à partager la route et les terres d’ocre où se couchent les vêtements à sécher. Bientôt, le panorama se fond dans l’horizon pour laisser place à des visages ridés par le soleil. De vieux paysans qui labourent leurs terres, des enfants qui pataugent dans l’eau. Et puis ces hommes d’autrefois, que l’on aime s’imaginer surplombant parfois les tombeaux d’ancêtres par-delà les “monts verts”.
Des rizières au béton.
L’unique route ne laisse ensuite plus aucune place à l’imaginaire. À gauche comme à droite, les rizières se font immenses, infinies, touchant l’horizon. Puis, la ville se rapproche. Lentement, mais sûrement. Jusqu’à engloutir le voyageur et lui tendre d’entrée une carte postale dont personne a priori ne voudrait. De ses entrailles, Tana distille alors ses effluves d’essence, de fumées d’usine, de larges étendues de déchets. Ramenant l’image d’une Madagascar pauvre et amère, construite de misère et de stress.
Si le pays arbore par endroits l’archétype du paradis perdu, sa capitale, elle, s’en trouve à des années-lumière. Définitivement, la ville “dérange”, bouscule les idées, nous ramène à la triste réalité d’un pays rongé par les affrontements, les crises, une économie en berne, une pauvreté extrême, de celle que l’on lit dans les magazines mais que l’on peine finalement véritablement à croire. Comment d’ailleurs ne pas ressentir cette immense détresse ? Entre les bennes à ordures grandes comme une mairie, les toilettes à ciel ouvert et les ballets de voitures folles crachant tant qu’elles peuvent leurs relents gazeux, l’éden paraît bien loin.
La richesse d’un pays se trouve dans le regard de ses habitants, dit-on. Sur ce point, Tana tend bien sûr un autre visage, composé de celui des enfants qui, sitôt un touriste aperçu, s’y accrochent pour quémander un rien contre un large sourire. De petits Malgaches qui s’en retournent aussitôt s’abreuver près d’une canalisation cassée avant de reprendre leur travail plutôt que d’aller à l’école. Et finir par rentrer chez eux, s’entasser avec leurs frères et soeurs dans d’immenses bidonvilles.
La “forêt bleue”.
Non, Antananarivo n’a vraiment rien d’une carte postale. Pourtant, la ville – tout comme le pays – n’a pas toujours été comme cela. Il y a quatre siècles à peine, alors qu’elle s’appelait encore Analamanga, on parlait encore de la “forêt bleue”, tant la nature y était luxuriante. Une citadelle verte que l’on pensait imprenable mais que l’on aura pourtant réussi à prendre. Les arbres auront alors été abattus, les marais asséchés et les marécages transformés en rizières.  ?Les journées sont longues à Tana, l’atmosphère pesante. Jusqu’à ce qu’arrive le soir et que le ciel se recouvre soudain d’un voile étrange, tantôt noir d’encre, tantôt orange intense, distillant sur la ville une paradoxale douceur. Comme pour appeler son peuple à rêver en des jours meilleurs.?Malgré tout, Tana est une ville à découvrir, à vivre avec ses habitants. Mais à contempler aussi, comme une peinture à l’huile dont les lumières de lave estompent progressivement celles de la misère quotidienne. Une ville finalement incontournable, à la fois si lointaine et si proche de chez nous. Et qui, une fois découverte, restera à jamais gravée telle une photo d’un autre temps. Nous ramenant alors à notre propre existence et aux valeurs que nous avons tendance à oublier au profit de notre seul confort. C’est cela, la leçon donnée par Tana !?